Un président vous manque, il faut tout repeupler. En chute libre dans les sondages, Valérie Pécresse débattra ce jeudi 10 mars avec Eric Zemmour sur TF1, puis sur LCI. Cette confrontation est une rare occasion de se distinguer dans une campagne présidentielle paralysée par le conflit en Ukraine. "La guerre écrase cette campagne et le débat démocratique qui doit avoir lieu sur l'état de la France", a-t-elle déploré ce mercredi sur BFMTV.
Un tel débat n'était guère imaginable il y a encore quelques semaines. Valérie Pécresse a bâti sa campagne sur la promesse d'un duel avec Emmanuel Macron. Enquêtes d'opinion à l'appui, elle se présentait comme la seule candidate capable de vaincre le président sortant. Eric Zemmour était marginalisé dans cette stratégie du vote utile. Le polémiste était réduit à son impuissance sondagière et son inaptitude à déloger le chef de l'Etat de l'Elysée. La droite le ménageait. L'homme était trop utile pour affaiblir Marine Le Pen et abaisser le seuil de qualification au second tour. "On n'attaque pas ses réserves de voix", confiait un cadre de la campagne, conscient de la porosité entre les électorats de Valérie Pécresse et Eric Zemmour.
"Cogner sur Macron n'est plus efficace en ce moment"
Cette stratégie a vécu. En politique, nécessité fait loi. La campagne de l'ancienne ministre prend l'eau depuis son meeting raté du Zénith. Les sondages baissent, une atmosphère de résignation gagne la droite. La guerre en Ukraine a transformé Emmanuel Macron en candidat fantôme, perché sur son Olympe. Impossible pour la candidate d'installer le match avec le président ou d'attaquer son bilan. Pire, le président siphonne son électorat, au nom d'un réflexe légitimiste. "Il devient le vote utile des électeurs modérés", analyse un conseiller Les Républicains (LR). "La stratégie de départ a volé en éclat, confirme un député LR. Cogner sur Macron n'est plus efficace en ce moment, sauf pour rappeler qu'il esquive la campagne."
Alors, Valérie Pécresse s'adapte. Elle s'engage pleinement dans cette primaire officieuse avec l'extrême droite pour accéder au second tour de scrutin. La confrontation est surtout virile avec Eric Zemmour. Les deux candidats se disputent l'électorat filloniste de 2017, clef de cette présidentielle. Le débat de ce jeudi s'inscrit dans cette stratégie. "Nous voulons montrer aux électeurs tentés par le vote Zemmour, qui veulent en finir avec Macron et ont parfois été déçus par la droite, que Valérie Pécresse tiendra ses engagements", glisse un proche. Dans le camp Pécresse, on croit en effet que les vases communicants peuvent profiter à la patronne d'Ile-de-France. "Il faut basculer vers Zemmour pour reconstituer le socle de droite", glisse un cadre de la campagne.
Insister sur le programme inapplicable de Zemmour
L'idée d'un tel débat avait été évoquée par Bruno Retailleau le 14 février, au lendemain du meeting du Zénith. L'hypothèse ne faisait alors pas l'unanimité. Certains y voyaient un moyen de relancer une campagne atone, d'autres craignaient que Valérie Pécresse ne perde en présidentialité ou qu'elle ne "radicalise" les électeurs d'Eric Zemmour. La réalité politique a conduit Valérie Pécresse, à l'aise en débats, à monter sur le ring. Elle devrait insister ce jeudi sur le tropisme prorusse de son adversaire, qui le disqualifierait pour incarner la fonction présidentielle. Elle compte surtout opposer son projet de droite assumée à celui de son rival, inapplicable selon elle. Une stratégie qui rappelle celle d'Emmanuel Macron face à Marine Le Pen en 2017.
Mais le chasseur est aussi une proie. Dans l'équipe de Zemmour, on espère encore ronger l'os LR. Le fondateur de Reconquête dénonce, depuis son entrée en lice, les trahisons de la droite et dépeint Valérie Pécresse en "chiraquienne", plus disposée à promettre qu'à agir. "On a tout pour démontrer son extrême insincérité, assure un haut responsable de la campagne. Sur la santé ? Elle a fait le numerus clausus quand elle était ministre de l'Enseignement supérieur. Sur la droite ? Elle a quitté LR. Sur l'islam ? Elle a des accointances avec des radicaux. Elle ne peut pas se présenter comme cohérente."
Dernière incohérence supposée: Eric Zemmour ne manquera pas de l'attaquer sur l'attitude qui sera la sienne au soir du premier tour - il lui reprochera de se présenter en meilleure opposante à Emmanuel Macron alors qu'elle appellerait à voter pour le président sortant en cas d'élimination précoce. Taxé de misogynie, Eric Zemmour veillera à soigner son attitude. "Dur sur le fond et rond sur la forme", promet son entourage. Avec un modèle en tête : Nicolas Sarkozy face à Ségolène Royal en 2007.
L'issue de cette joute est incertaine. Valérie Pécresse a montré ses talents de débatteuse lors de la primaire LR. Eric Zemmour a construit sa notoriété sur ses clashs télévisés, face à Bernard-Henri Levy ou la chanteuse Lady Gaga. "Les gens pensent qu'il va la croquer, juge un cadre LR. Mais si elle résiste ou le domine, ce sera un échec pour lui." Mais pour quel effet dans l'opinion ? Les débats télévisés de 2017 avaient eu un impact majeur dans l'opinion publique. Le conflit ukrainien risque de reléguer le débat au second plan. Mais qu'importe : Valérie Pécresse n'a pas d'autres choix que de prendre des risques. Un cadre LR résume : "Quelle est son alternative ? Attendre de crever à 12% ?"
