La guerre en Ukraine confisque la campagne présidentielle : cette analyse est très répandue au sein de l'opposition, à un mois du premier tour. Où sont les débats sur la sécurité, le pouvoir d'achat ou l'éducation ? Les adversaires d'Emmanuel Macron agitent le spectre d'une élection aux airs de reconduction administrative. En toile de fond, une crainte : qu'une réélection du chef de l'Etat au nom d'un réflexe légitimiste n'entrave la légitimité de son second mandat. "La guerre écrase cette campagne et le débat démocratique qui doit avoir lieu sur l'état de la France", a déploré mercredi Valérie Pécresse sur BFMTV.

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A rebours de cette analyse, le sénateur LR de La Manche Philippe Bas juge que la crise ukrainienne nous ramène à l'essence de la fonction présidentielle : une mission dévolue à la protection des intérêts vitaux de la nation et non la gestion des affaires courantes, oeuvre du gouvernement.

L'Express. A droite, beaucoup de voix estiment que la guerre en Ukraine fausse le débat présidentiel, tant cette crise monopolise l'attention des Français. Est-ce votre cas ?

Philippe Bas : Cette crise ne fausse pas le débat présidentiel. Au contraire, elle ramène le débat sur ce qui fait la quintessence de la fonction présidentielle. Le président de la République n'est pas un Premier ministre élu. Il a en charge les intérêts vitaux de la France. C'est pour cette raison que le Général de Gaulle a instauré en 1962 l'élection du chef de l'Etat au suffrage universel direct, revenant sur sa position exprimée lors du discours de Bayeux de 1946 et mise en oeuvre dans la Constitution de 1958.

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Il savait que ses successeurs n'auraient pas sa légitimité historique. Il a donc pensé en 1962 qu'il fallait que le président fut élu à l'avenir au suffrage direct pour défendre les intérêts vitaux de la France. Dans son esprit, le chef de l'Etat devait assurer la stabilité du pays, son indépendance militaire ou économique, et non pas s'occuper du quotidien de l'action gouvernementale. Les questions essentielles sur l'avenir du pays ont justifié la mise en place de ce mode de scrutin. Nous revenons aujourd'hui à ce schéma.

Au lieu d'être celui qui scrute l'horizon et définit le cap, le chef d'Etat descend comme un mécanicien dans la salle des machines.

On revient à une interprétation littérale de la Constitution. Le président préside, le gouvernement gouverne...

C'est l'un des enjeux actuels. Nous nous sommes détournés de cette conception depuis l'instauration du quinquennat. En contrepartie de la fin des cohabitations, nous avons payé un prix fort : le président est descendu dans l'arène, il se comporte comme un Premier ministre, voire comme un ministre. Nous l'avons vu lors de la crise sanitaire. Au lieu d'être celui qui scrute l'horizon et définit le cap, le chef d'Etat descend comme un mécanicien dans la salle des machines.

Ce n'est pas la bonne méthode. Contrairement au Premier ministre, le président n'est pas responsable devant le Parlement. Son élection fait de lui l'élu d'une majorité de Français et pas le représentant de toutes les sensibilités politiques du pays. Il hérite de pouvoirs exorbitants, finit par se croire dispensé d'un nécessaire dialogue et se retrouve seul face à la rue en cas de crise.

En revenant à un partage des rôles plus nets entre le Premier ministre et le président, on revalorise aussi le rôle du Parlement, tout cela fait progresser la démocratie.

Vous estimez que "nous avons fait du président une sorte de Premier ministre élu". Mais cette évolution est inhérente au quinquennat. Ce retour à l'essence de la fonction présidentielle n'est-il pas purement circonstanciel avec cette guerre ?

Ce retour des fondamentaux a des chances de survivre au pic de la crise actuelle. Après l'effondrement de l'URSS, la paix n'était plus un enjeu. Nous entrons dans une nouvelle époque qui peut être comparée, toutes proportions gardées, à celle allant des accords de Yalta de 1945 jusqu'à la détente. La crainte pour la paix retrouve de la force et l'équilibre militaire en Europe redevient déterminant. La peur de la guerre nucléaire va modifier durablement la manière dont les Français vont appréhender le rôle politique d'un chef d'Etat.

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C'est un retour à la monarchie élective voulue par de Gaulle : le chef de l'Etat est en charge des intérêts vitaux de la nation. En revenant à un partage des rôles plus nets entre le Premier ministre et le président, on revalorise aussi le rôle du Parlement, tout cela fait progresser la démocratie. Le Premier ministre sera la personne en charge du programme du gouvernement, appuyée par une majorité à l'Assemblée nationale sous le contrôle de l'opposition et en comprenant le rôle de contre-pouvoir du Sénat. Le président incarnera la durée en veillant à ce que le pays contribue à la sécurité et la paix.

Vous évoquez le rôle de l'Assemblée nationale. Les législatives mobilisent peu les Français depuis l'instauration du quinquennat, elles ne servent qu'à donner mécaniquement une majorité au président élu. Auront-elles cette année un rôle différent ?

Le débat sur le projet politique ne doit pas être escamoté, au contraire, car il détermine la capacité d'action de la France dans l'équilibre entre nations, qui apparaît plus que jamais essentiel. Si ce débat n'était pas au coeur de la présidentielle, il faudrait qu'il ait lieu lors des législatives. Quelle que soit l'identité du prochain président ou de la prochaine présidente, les électeurs auront une marge de choix plus grande que jamais lors de ces législatives.

A la présidentielle, ils vont se déterminer essentiellement en fonction de la sécurité et de l'indépendance du pays, du maintien de la paix et de la construction européenne. Je souhaite qu'ils le fassent en allant au fond des choses. Mais ce choix laissera ouvert un grand nombre de questions qui devront être débattues au Parlement lors du prochain quinquennat, et qui sont d'une autre nature.

Une cohabitation vous semble donc théoriquement possible ?

Si les Français sont privés du débat sur le projet politique lors de la présidentielle, cela voudra dire que la présidentielle n'aura pas épuisé les choix démocratiques. On aura choisi un chef d'Etat pour exercer une fonction plutôt que pour mettre en oeuvre un programme et il faudra alors élire une majorité de projet pour cinq ans. Il y aura probablement une plus grande liberté de choix qu'en 2007, 2012 ou 2017.

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Une crise de cette nature accentue le déséquilibre entre le chef de l'Etat et ses adversaires. Il est aux manettes et a accès à plus d'informations. Il est difficile pour les opposants à Emmanuel Macron de faire entendre leur voix. Ce décalage n'est-il pas inéquitable politiquement ?

Les candidats ont encore un mois pour nouer le débat et retenir l'attention des Français. Le président participe à de nombreuses décisions, il est donc mis en avant. Mais il n'est pas inéluctable qu'il tire un avantage politique de cette situation. Pour deux raisons.

D'abord, il risque de donner le sentiment d'exploiter la situation à des fins électorales. Les Français n'en sont pas dupes. Quand Emmanuel Macron annonce un sommet Biden-Poutine démenti dans les heures suivantes ou quand il se rend à Moscou et donne l'impression que la France croit pouvoir freiner à elle seule les élans belliqueux de Poutine, l'opinion comprend que cette mise en scène est motivée par des considérations de politique intérieure. C'est donc à double tranchant.

Ensuite, le recentrage sur les fondamentaux de l'élection présidentielle ne donne pas un avantage évident au candidat Macron si l'on va au fond des choses. Il met en effet en lumière un recul de la capacité d'influence de la France dans le monde. Ce recul est lié à des éléments négligés par Emmanuel Macron : le déficit public qui hypothèque nos marges de manoeuvre, le déficit du commerce extérieur qui mesure notre perte de compétitivité, l'aggravation de la dette publique, les années perdues sur l'énergie nucléaire et l'indépendance énergétique et un effort militaire insuffisant pour atteindre nos objectifs de modernisation de l'armée. A cause des carences des deux derniers mandats, la France pèse moins et elle a perdu une part de sa capacité à entraîner les autres pays pour construire un pôle de défense européen. Si l'on porte le débat sur ces questions, on verra la limite des discours d'Emmanuel Macron.

On ne sent pas chez Emmanuel Macron une folle envie de débattre de ces sujets. A droite, on le soupçonne de vouloir enjamber le débat...

Certes, mais les Français le voient. Emmanuel Macron joue la partition du protecteur des Français. Mais comme l'a dit François Sureau lors de son discours de réception à l'Académie française, le citoyen participe à l'exercice de la souveraineté et ne saurait être réduit à n'être que "l'objet de la sollicitude de ceux qui le gouvernent et prétendent non le servir mais le protéger". En démocratie, le chef de l'Etat n'est pas une figure tutélaire entourée de citoyens vassaux. Et surtout, on ne peut d'un côté parler de protection et de l'autre renoncer à s'en donner les moyens. La séduction et le verbe ne sont rien si les réalités ne suivent pas !

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Avez-vous le sentiment que Valérie Pécresse installe avec force ces thèmes dans le débat public ? Elle semble parfois avoir l'envie de ramener le chef de l'Etat à des débats d'ordre gouvernemental...

Elle fait les deux. Elle a proposé d'augmenter le budget de la défense et a vu dès le début de la campagne que la grande faille du macronisme est son laxisme budgétaire et notre perte de compétitivité. Elle sait que nous ne pouvons pas défendre nos intérêts vitaux correctement quand les moyens de l'indépendance ne sont pas réunis.

Dans toute présidentielle, il faut se démarquer du président sortant. La droite aurait une ligne diplomatique identique à celle d'Emmanuel Macron dans cette crise ukrainienne. N'est-ce pas un handicap pour Valérie Pécresse ?

Je ne vois pas les choses de cette manière. Ce n'est pas sur la gestion immédiate de la crise qu'il faut se différencier. Ce sont les questions de fond qui l'emportent. Certes, nous prendrions globalement les mêmes décisions que tous les exécutifs européens en ce moment. La position diplomatique de la France correspond à son histoire et à une politique étrangère constante depuis plusieurs quinquennats.

Mais justement, il n'y a pas de valeur ajoutée d'Emmanuel Macron par rapport à Valérie Pécresse sur ce plan. Un autre président que Macron n'aurait pas tenté le maximum pour éviter la guerre ? Il n'aurait pas pris avec nos partenaires des sanctions vigoureuses contre Moscou ? Il n'aurait pas engagé une action humanitaire massive ? Il n'aurait pas soutenu matériellement l'Ukraine ? Allons !

Tout ce qui est fait et bien fait actuellement par la France l'aurait été tout aussi bien avec Valérie Pécresse et ne relève pas d'un exploit international ! Emmanuel Macron exploite son avantage de président, mais qu'a-t-il fait qui le rendrait indispensable ? Nous voyons en revanche ce qu'il n'a pas fait pendant cinq ans. C'est plus important que la gestion au jour le jour d'une crise sur laquelle il n'aura eu, finalement, qu'une faible prise.

Ce retour à l'essence de la fonction présidentielle disqualifie-t-il Eric Zemmour et Marine Le Pen ?

A l'évidence, oui. Ils ont commis des fautes d'analyse irréparables sur le régime de Vladimir Poutine et sa volonté expansionniste. On ne peut pas confier la France à un polémiste renvoyant dos à dos de Gaulle et Pétain et doutant de l'innocence de Dreyfus. Quant à Marine Le Pen, elle a une posture compassionnelle qui cherche à fédérer tous les malheureux. C'est en réalité une imposture : son programme est un projet d'appauvrissement de la France, d'affaiblissement de l'Europe et de complaisance à l'égard de Poutine.