Sandrine Rousseau n'a pas su mettre les rieurs de son côté. Elle a très bien su, en revanche, les liguer contre elle. La moindre de ses paroles est désormais traquée avec acharnement pour y trouver la maladresse, la bourde, l'affirmation oiseuse. Après une vie à l'ombre des appareils politiques, Sandrine Rousseau savait très bien que l'arène politique n'est ni accueillante, ni pacifique. S'y jeter requérait donc un courage que tous n'ont pas. En ce sens, sa détermination force l'admiration. D'où lui vient cette puissante envie d'en découdre ? Elle l'a dit à plusieurs reprises en associant deux mots : colère et radicalité. Aux universités d'été des Verts, elle eut cette formule : "De la colère, j'en suis remplie. De la radicalité, j'en suis pétrie." Je ne crois pas que cela soit une posture.

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Lorsqu'elle évoque ses combats, lorsqu'elle fait allusion aux épreuves qu'elle a connues, lorsqu'elle dessine son rêve social et politique, on est assez étonné - car c'est rarissime en politique - de voir l'émotion la prendre à la gorge, faire hésiter sa voix, arrêter la phrase. Elle aurait pu ajouter : "De la fragilité, j'en suis envahie", et après tout, ça n'est pas un défaut, je crois. Les maladresses, les approximations, les formules hâtives certainement viennent de là aussi, du souffle court de celle qui n'attend face à elle rien d'autre que de l'hostilité et qui, finalement, à force de la prévenir, la suscite.

"Elle veut prendre la tête de la longue cohorte des victimes parce qu'elle se vit comme l'une d'elles"

Le fond de son engagement politique semble éminemment autobiographique. Son appel régulier aux humiliés et aux offensés relève moins de l'analyse objective que de la projection personnelle. Elle veut prendre la tête de la longue cohorte des victimes parce qu'elle se vit comme l'une d'elles.

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On ne saurait rien dire là contre, et ceux qui froncent le nez en disant que Sandrine Rousseau jusque-là s'accommodait d'un rang d'apparatchik chez EELV, et n'avait d'ambition affirmée que la direction d'établissements d'enseignement supérieur (Sciences po Lille, Institut régional d'administration...) sont des jaloux, car surmonter, s'exposer, aller au feu n'est pas donné à tout le monde. Sandrine Rousseau pourrait bien être, après tout, de la pâte de ces grandes militantes dont la vie et la cause, à un moment, ne font plus qu'une.

Le substrat paresseux d'un terrible conformisme politique

C'est pourquoi on lui en veut beaucoup. Car loin de faire de l'ardeur de sa "colère" le moteur de combats personnels, Sandrine Rousseau a décidé d'en faire le substrat paresseux d'un terrible conformisme politique. Prétendant vivre authentiquement la souffrance des humiliés, elle emploie pour la combattre le vocabulaire petit-bourgeois des élites américaines. Au lieu de trouver au fond de ses plaies la matière d'une parole vivante et personnelle, elle copie-colle le lexique de toute la vulgate "néo-woke". Au lieu d'affirmer son individualité singulière dans un débat peuplé de vieux crocodiles matois, elle se contente de revêtir le dossard d'une catégorie ultra-identifiée de l'establishment culturel et intellectuel, où se mêlent Alice Coffin, Fatima Ouassak, Lauren Bastide et les usual suspects de la si médiocre pensée victimaire.

Incapable de concevoir une action politique qui étanche sa soif de justice, elle se fait l'instrument volontaire des poncifs qui, ces temps-ci, jouissent goulûment de la très haute rentabilité institutionnelle que leur offrent la lâcheté et l'inculture des classes dominantes, trop contentes de s'acheter une bonne conscience somme toute moins onéreuse que les divers accès au paradis qu'offraient jusque-là les eschatologies ou les théories du grand soir. Tout en excipant de la sincérité de son vécu, elle devient le énième exemplaire manufacturé de ce que la bien-pensance made in USA fabrique en série sur les campus et dans les coulisses de Hollywood.

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Tout alors n'est que novlangue, prothèses verbales, mesures-réflexes (taxer, contraindre, taxer, contraindre), adhésion mécanique aux causes adoubées (Assa Traoré), conditionnement pavlovien. Toute part loyale s'efface derrière cette rhétorique en fer-blanc qui déroule sans accroc ses enchaînements attendus. Aucune humanité vraie ne saurait percer à travers cet appareillage mental. Aucune préoccupation véritable des humiliés et des offensés ne saurait perler de ce langage formaté d'où s'est absentée l'empathie. Nous dirait-on que sa parole est l'artefact d'une intelligence artificielle qu'on le croirait - certes, plus artificielle qu'intelligente.