Chaque fois que le fanatisme sanguinaire a frappé la France, nous avons pu compter sur des soutiens puissants. La guirlande de grands de ce monde défilant dans les rues de Paris bras dessus, bras dessous reste un souvenir fort. Et cette fois-ci ? Rien ou presque. Les nations gagnées à l'islamisme, Turquie en tête, ont saisi l'occasion de rendre mondiale la haine qui nous avait frappés, sans nous laisser le répit du deuil. Il fallait s'y attendre. Fait plus cruel, les bonnes consciences d'une gauche globalisée ont tiré à boulets rouges sur notre "sécularisme radical", décrivant notre laïcité comme une arme contre les musulmans. Les déclarations de Justin Trudeau leur ont fait écho. Nous n'en demandions pas tant.

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Quelle solitude alors fut la nôtre ! Nous avons pris conscience que notre modèle républicain nous met à part du communautarisme (souvent religieux) qui partout dans le monde fait florès. Nous avons parfois même le sentiment confus qu'il est un obstacle à notre entrée résolue dans la modernité radieuse. Devrions-nous le renier ? Certains le pensent. Mais un autre sursaut a eu lieu. Laissés à nous-mêmes, nous nous sommes contemplés au miroir de notre solitude. Et, si sévères d'ordinaire avec nous-mêmes, nous nous sommes trouvés, ma foi, assez beaux. Nous avons passé en revue notre généalogie. Nous y avons croisé tout ce qui, depuis tant de siècles, définit une liberté à la française. Nous en avons refait un étendard. Nous avons même presque réussi à faire taire nos dissensions : tout le monde en France n'a pas le même avis sur la qualité des caricatures, mais tout le monde en France a le même avis sur la liberté.

Traquer les failles du récit national : notre sport favori depuis les années 1970

Ce qu'a recomposé la guerre qui nous est déclarée, c'est précisément ce qui nous manquait depuis tant d'années : un récit national. Il n'est pas de moment, dans notre Histoire, qui n'ait été accompagné d'un récit. Chaque période eut sa geste. La monarchie n'en a pas eu l'exclusivité. La geste républicaine a son génie propre. Les "hussards noirs" et la prose obsédante de Charles Péguy, les discours de Jaurès et de Clemenceau, les formules du général de Gaulle en sont les enluminures inoubliables. Nous avons mis le même élan à construire ces récits - forcément pétris de fiction - qu'à les déconstruire. En traquer les failles et les zones d'ombre est notre sport favori depuis les années 1970. Oserai-je le dire, c'est légitime. Car il faut préférer l'Histoire au récit, la vérité aux mythes. Nous avons fait le choix de l'intelligence et de l'esprit critique. Enseignés par l'Histoire, nous avons dégrisé notre rapport à la nation. Il faut se louer de notre effort de lucidité.

Puisque personne ne nous comprend, il faut nous raconter

Tout cela comporte cependant une erreur profonde : en tuant les mythes qui nous ont faits, nous n'avons pas tué le besoin de mythes qui hante naturellement l'esprit humain. Car le désir de récit n'est rien d'autre que le désir d'aimer, d'admirer, de s'identifier, d'appartenir. Ainsi, à notre récit national évidé, dévitalisé se sont substitués d'autres récits. Les récits des patries perdues pour les Français d'origine étrangère (et de là, le récit "décolonial"), les récits utopiques d'un monde débarrassé de la technique et de l'argent, et surtout les récits religieux, dont l'ascendant est intact quoi qu'en pensent les incrédules, et qui, en France, se sont emparés de bien des cerveaux.

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Nous voici sommés par nos adversaires de nous expliquer : "Qu'est-ce enfin que cette République dont vous êtes si vains ? Qu'est-ce que cette laïcité que vous nous assénez ? Qu'est-ce que ce refus de laisser la religion influencer l'espace public ?" Puisque personne ne nous comprend, il faut bien nous expliquer ; c'est-à-dire nous raconter. Depuis quelques jours, nous le faisons sans complaisance, mais sans masochisme. Le fil du récit est renoué. Reste à le dérouler.