Kurt Zouma, footballeur évoluant dans le championnat anglais, a été filmé frappant son chat. Claque dans le museau. Coup de pied. Aussitôt, les réseaux sociaux s'embrasent. Une grosse amende est prononcée. Adidas, premier sponsor de Zouma, résilie son contrat. Il y aura des suites sérieuses. Nous n'acceptons pas les violences faites aux animaux. C'est très bien ainsi.

LIRE AUSSI : "On est loin d'une candidature fantaisiste": le Parti animaliste part à la chasse aux voix...

Des enfants sont enfermés dans le noir. Jetés en l'air et rattrapés in extremis. Filmés sur le pot. Contraint à des gestes obscènes. Cela se passe dans une crèche près d'Orléans. Les puéricultrices sont traînées en justice. De la prison avec sursis est requise. Cela n'était pas la première fois que les tribunaux avaient à connaître de ces traitements dégradants sur de jeunes enfants. Nous n'acceptons pas les violences faites aux enfants. C'est très bien ainsi.

Pendant ce temps, des entreprises privées spécialisées dans ces résidences de la honte se cotent en Bourse"

Des personnes âgées souillent leur couche et ne sont pas changées. Se nourrissent d'aliments médiocres ou insuffisants. Se blessent et ne sont pas soignés. Sont délaissées dans leur chambre. Elles paient cher, souvent au-delà de leurs revenus. Plusieurs milliers d'euros par mois. Pour ce prix-là, on peut mourir dans l'abandon, d'une escarre mal soignée par exemple (cas de Françoise Dorin, selon sa fille). Les familles de ces personnes supportent les coûts additionnels. S'endettent. Parfois vendent leur maison pour financer la dépendance de leurs parents. Pendant ce temps, des entreprises privées spécialisées dans ces résidences de la honte se cotent en Bourse. Rémunèrent leurs actionnaires (très bien). Leurs dirigeants (très très bien). Réalisent des marges avant. Des marges arrière. Font levier sur l'argent de l'Etat. Institutionnalisent la maltraitance. S'en défendent. Envoient paître les familles alarmées. Les enferment dans des chantages. Des reportages sont réalisés. Des cris d'alarme sont lancés. Depuis dix ans. Depuis vingt ans. Rien ne se passe. Car le fait est là : nous acceptons les violences faites aux vieux.

Pourquoi les responsables d'Orpea auraient-ils renoncé au modèle économique du grand âge ? Pourquoi en auraient-ils soudain corrigé les défauts, effacé les vices, rectifié l'indécence ? Le business marche. On refuse du monde. Les actionnaires sont contents. L'Etat ne trouve rien à redire. On a même fini par donner un nom à ce modèle économique : c'est la silver economy. Silver : argenté. Comme les cheveux des pensionnaires. Comme leur compte en banque aussi.

LIRE AUSSI : Scandale dans les Ehpad : Orpea, la chute de la multinationale de "l'or gris"

Le livre de Victor Castanet semble avoir davantage porté que toutes les enquêtes précédentes. Tant mieux. Des enquêtes sont ouvertes. C'est bien. L'angle mort demeure, et il est terrible : pourquoi acceptons-nous depuis si longtemps cette occultation de nos anciens ? Pourquoi avons-nous accepté leur relégation et nous sommes-nous résolus à faire de leur fin de vie un cauchemar ? Le scandale Orpéa est le scandale d'une économie tout entière, d'une façon de gagner de l'argent sur le dos de la vulnérabilité et de l'absence de choix, mais aussi sur le dos de la lâcheté et de la démission des familles : nous.

Le rôle du politique dans cette affaire n'est pas de punir et rectifier. Il est de tout changer

Orpea paiera. D'autres viendront. Changerons-nous ? Saurons-nous entendre que le procès fait à ces entreprises dépasse très largement leur cadre, et que nous acceptons pour les personnes âgées ce qui nous paraît inacceptable pour un chat ? En vérité, le sujet n'est pas économique, ni sanitaire, ni réglementaire. Il est de part en part sociétal, donc politique. Le rôle du politique dans cette affaire n'est pas de punir et rectifier. Il est de tout changer. De trouver une manière de faire complètement différente. De restaurer le pacte entre générations, de rendre au grand âge sa place et sa dignité.

LIRE AUSSI : "Si je la laisse ici, elle va crever" : ils ont retiré leurs parents des Ehpad

On voit bien les dirigeants de ces groupes se débattre comme des mouches prises dans la toile d'araignée médiatique. Il y a là quelque chose de pathétique. Mais on ne voit pas le reste du monde bouger une oreille. On ne voit en vérité rien percuter plus profondément nos consciences. Ce scandale, nous l'avons permis, nous l'avons vécu, nous l'avons tu. Nous savions.

Si Orpea avait été une crèche ou un refuge animalier, le système tout entier serait déjà au sol, les dirigeants limogés, les citoyens en révolte, le politique à la manoeuvre. Il y aurait une enquête parlementaire. Des assises. Des lois nouvelles. Des engagements radicaux. Mais ce sont des vieux, donc finalement tout cela va se tasser. Quelques règles prudentielles sortiront sans doute des enquêtes administratives. Et nous pourrons dormir sur nos deux oreilles. En attendant qu'on nous y parque à notre tour, dans ces maisons. J'ai hâte.