Samedi 16 avril. A quelques kilomètres du cortège formé "contre l'extrême droite", la manifestation "anti-Macron" défile dans le XIIe arrondissement de Paris. La démonstration est pilotée par Florian Philippot, président des Patriotes et ancien proche de Marine Le Pen. Chez les militants antivaccins ou complotistes, nombreux sont ceux qui ont fait leur choix pour le second tour de l'élection présidentielle, le 24 avril : ce sera l'ex-cheffe du Rassemblement national (RN). Derrière ce vote, l'objectif est d'afficher leur rejet d'Emmanuel Macron, dont le quinquennat a été marqué par le mouvement des gilets jaunes.
Durant l'entre-deux-tours, des figures du complotisme français ont appelé à l'union autour de la candidate frontiste. Parmi eux, Fabrice Di Vizio, visage de la contestation "covido-sceptique" et animateur d'une chaîne YouTube intitulée "En Dieu seul" suivi par plus de 6000 abonnés. Mais comment les groupes antisystème (antivax, complotistes, gilets jaunes...), comptent-ils peser sur ce scrutin présidentiel ? Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et auteur du livre Les raisons de la défiance, aux Presses de Sciences Po, décrypte cette tendance politique.
L'Express : Quelle importance peut-on attribuer à cette mouvance antisystème dans les urnes, en vue du second tour dimanche 24 avril ?
Luc Rouban : Au total, environ 20% des Français interrogés se positionnent vraiment comme antivax, selon le baromètre de la confiance politique Cevipof réalisé en 2021. En regardant le profil de ces personnes, on remarque qu'elles sont très orientées vers le parti du Rassemblement national. Parmi leurs points communs : leur méfiance à l'égard des institutions politiques, de la science, des statistiques officielles. Une minorité d'entre elles peuvent verser dans le complotisme, dénonçant les collusions d'intérêts entre l'Etat et le secteur privé. Il existe un fil rouge qui relie cette critique à la critique anti-Macron et aux gilets jaunes.
Dans les urnes, il est difficile d'appréhender le poids de la sphère antisystème. La principale raison étant qu'elle est composée de nombreux abstentionnistes. Par ailleurs, il reste difficile de déceler le pedigree politique de cet électorat assez radicalisé. La raison étant que nous sommes entrés dans une logique de vote "par éclipse" : les trajectoires politiques sont complexes et donc pas forcément linéaires. Souvent, ces gens hésitent entre l'abstention et le bulletin Marine Le Pen. Pour beaucoup, le vote Le Pen ne constitue pas un vote par adhésion.
Pourquoi Marine Le Pen capte-t-elle aussi bien la colère de cette frange de la population ?
Tout d'abord, la base électorale de la candidate du RN s'est élargie. Pour beaucoup d'électeurs et d'électrices, il ne s'agit plus de l'extrême droite telle qu'on l'a connu avec son père, Jean-Marie Le Pen. Désormais, sa fille se positionne comme une leader de la colère, mais aussi du volontarisme politique, qui affiche une volonté de reprise en main de l'action publique - d'où ses propositions marquées par les circuits courts et les référendums. Il faut rappeler que la candidature d'Eric Zemmour - qui a réuni 7,1% des voix au second tour - lui fait office de paratonnerre sur le volet du racisme ou de l'identité national.
Aussi, c'est une erreur de vouloir assimiler le RN au populisme tel qu'il a existé autrefois. Certes, nous retrouvons certaines dimensions du populisme dans la formation politique de Marine Le Pen : le discours anti-élite, la souveraineté nationale... Cependant, les propositions de type totalitaires ne sont pas présentes. Il faut donc parler de néopopulisme comme critique d'une modernité gestionnaire et complexe et comme recherche d'une nouvelle possession politique du monde.
C'est ainsi que le RN intègre dans son discours une demande de prise en compte de la fracture sociale et d'efficacité quotidienne. Il dénonce l'inefficacité des lois et des normes juridiques en matière pénale ou d'immigration. Marine Le Pen se nourrit de l'idée présente chez les antisystèmes que l'action publique est devenue complexe, échappant directement au peuple et à ses décisions. La candidate déploie une vision court-termiste, contrairement à Emmanuel Macron, qui s'inscrit sur le long terme.
Peut-on observer à travers ces groupes antisystème une repolitisation des milieux populaires ?
Effectivement, les personnes appartenant à ces mouvances restent majoritairement issues des classes populaires. Plutôt que d'utiliser le terme de repolitisation, je préfère parler d'une politisation négative. Autrement dit, cette frange de la population se dresse "contre" le système. Ce qu'elle souhaite : un contrôle direct du peuple sur l'action publique au quotidien. Elle dit ne pas avoir besoin de représentant ou d'intermédiaire.
En parallèle, il y a une forme de dépolitisation du vote Marine Le Pen. Si on vote Le Pen, ce n'est pas principalement parce qu'elle est d'extrême droite mais parce qu'elle se situe "contre". Sa logique : vouloir illustrer la vie quotidienne des Français contre la bulle des gens fortunés. Elle n'occupait pas une telle position en 2017, sauf qu'entre-temps, il y a eu les gilets jaunes. Les propositions sur la retraite d'Emmanuel Macron ont fourni des ressources politiques très importantes à Marine Le Pen qui a vu l'occasion de se réaffirmer aux côtés des plus modestes et d'axer son discours sur le monde du travail. Il s'agit d'une forme de réactivation de la lutte des classes.
La question du travail a échappé en grande partie à la gauche qui est exsangue et s'est concentrée sur la gauche radicale. Cependant, les enquêtes concernant les intentions de vote au second tour montrent qu'une partie de l'électorat (entre 20 et 30%) de Jean-Luc Mélenchon est prête à voter Marine Le Pen. De son côté, Emmanuel Macron s'est illustré à plusieurs reprises par une forme de mise à distance des catégories modestes de travailleurs. Souvenez-vous : le début de sa campagne était axé sur la politique internationale et il s'est rattrapé par la suite en se déplaçant davantage sur le terrain. Il a toujours eu l'image d'un manager qui gérait une grande multinationale, épris de stand-up comme les patrons des Gafam qui parlent de leur stratégie devant leurs salariés.
Au cours de notre histoire, à quoi peut-on rattacher cette mouvance antisystème et va-t-elle persister après le scrutin ?
Historiquement, il y a toujours eu des milieux antisystème. Parmi les populistes, il y avait les anarchistes - notamment sous la Troisième République - qui se distinguaient par des positions "anti-élites" et "antibourgeoises". Il y a toujours eu une mouvance rejetant la démocratie représentative, au nom du peuple, même pendant la Révolution française, mais celle-ci était plutôt ancrée à gauche. Le populisme de droite s'est développé en France durant l'entre deux-guerres, il est plus récent et souvent d'inspiration aristocratique, reprenant le thème du retour à la terre et des valeurs traditionnelles.
Qu'elle soit antivax ou non, cette mouvance antisystème va perdurer. Ce n'est pas seulement le macronisme que l'on remet en cause mais aussi tout ce qui fonde la rationalité. La République moderne est un régime basé sur une philosophie positiviste qui met en avant la science, la rationalité scientifique, le progrès technique... Il y a un arrière-fond très puissant pour que ça continue. Il faut prendre ces mouvements très au sérieux. C'est un phénomène qui a sa cohérence idéologique, ce n'est pas un simple moment de flottement.
