C'était sans doute le signe qu'elle n'en avait pas fini avec l'élection présidentielle. Mardi soir, avenue Victor Hugo à Pantin, Sandrine Rousseau et ses partisans dansent, chantent, trinquent. Une ambiance de victoire chez la vaincue. La primaire écologiste vient de couronner Yannick Jadot mais elle s'en moque. A une centaine de mètres de là, l'atmosphère est bien plus narcotique dans le camp du vainqueur. Il a quitté les siens pour filer au 20 Heures de France 2 et il n'est pas revenu faire la fête.

Voilà deux jours que l'écoféministe occupe l'espace médiatique pour y instiller un doute mortifère pour les écologistes : son soutien à Jadot n'est pas acquis. "La balle est dans [son] camp", estimait-elle sur France Inter, moins de 24 heures après les résultats. Et de refaire le match : "On était à deux doigts de transformer le récit de la présidentielle (...). Les courbes étaient en train de se croiser. A une semaine près, je gagnais."

Le grand jeu de Jadot

Trente minutes. C'est le temps qu'a duré leur tête-à-tête. Jadot a convié ses trois concurrents de la primaire dans un bistrot du XIVe arrondissement qu'il affectionne. Ce sera d'abord Sandrine Rousseau, puis Delphine Batho et enfin Eric Piolle, au téléphone lui. En "rassembleur" autoproclamé, il veut évoquer avec eux leur rôle dans le dispositif présidentiel.

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16h30, ou presque. Sandrine Rousseau s'assoit à la table du vainqueur. Rien ne va bien se passer. Yannick Jadot ne tergiverse pas. Il croit sortir le grand jeu, lui propose de présider le conseil politique, l'instance composée des candidats à la primaire, des chefs de partis et des grands élus écologistes. A elle de superviser les orientations de la campagne écologiste. Elle écoute mais veut-elle vraiment de cette campagne qui ne sera pas "la sienne" ?

"Elle est en phase de digestion"

18 heures et 18 minutes, ce même mercredi. Au micro de RTL, Rousseau regrette "un dialogue à ce stade peu constructif" avec Jadot. Elle dira plus tard que c'est à lui "de faire un geste", qu'il ne lui "a rien proposé" durant l'entretien. Le clan Jadot et les responsables écologistes enragent. Le pari réussi d'une primaire sans coups bas est en train de voler en éclat. "Elle est en phase de digestion. Si elle s'inscrit dans le collectif, on trouvera le chemin", se contente de répondre Julien Bayou, le leader d'Europe écologie-les Verts qui ne peut feindre son amertume.

Proche du candidat écologiste à la présidentielle, le député Matthieu Orphelin renchérit : "La séquence de Sandrine est surprenante. Ce n'est pas ce qu'attendent les militants. On peut comprendre sa déception mais il faut qu'elle ait bien en tête l'esprit de responsabilité et ses engagements". Jadot et ses sherpas n'entendent pas rajouter au psychodrame. "C'est Sandrine qui bordélise, pas nous !" commente un de ses mamelouks quand un autre s'arrache les cheveux : "mais que cherche-t-elle, que veut-elle bon Dieu ?"

Conquête présidentielle contre bataille culturelle

Insaisissable Sandrine Rousseau. Car la différence entre elle et Yannick Jadot ne porte plus tant sur leur degré de radicalité ou leurs aspérités programmatiques. Non, la différence fondamentale, c'est la nature de leur ambition. Quand Yannick Jadot et les écologistes cherchent à conquérir le pouvoir, Sandrine Rousseau et les féministes veulent gagner la bataille culturelle. Son score à la primaire (49%) n'en est qu'une étape.

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"Ce qu'elle cherche, ce n'est ni le pouvoir, ni le fait d'être la première femme présidente", croit-on deviner chez EELV. Preuve s'il en fallait, elle n'a réclamé à Yannick Jadot ni effort programmatique ni un quota de circonscriptions à réserver aux siens en vue des législatives, l'autre grand rendez-vous de 2022 que la gauche ne veut surtout pas manquer. Pour Sandrine Rousseau, la lutte intersectionnelle est idéologique avant d'être électorale.

"Toutes les options sont envisagées"

Jeudi, Sandrine Rousseau n'avait rassuré personne quant à sa loyauté. "Mais ce n'est pas à nous de faire un geste ! Pour l'instant, toutes les options sont envisagées", martèle une proche de la candidate. Y compris de se lancer, seule ? Silence. Soupir. "Toutes les options". Mais la patience de Julien Bayou a ses limites et il l'a fait savoir dans la journée à la candidate. L'échange a été cordial, sans menace mais ferme. "Il lui a montré qu'elle était en train de franchir la ligne rouge", murmure un écologiste. "Il lui a dit que personne ne la laissera pourrir la séquence".

C'est l'histoire d'une perdante qui n'entendait pas le rester. Ce n'est pas Ségolène Royal qui en 2007 promettait aux siens de les mener "vers d'autres victoires" ou plus récemment s'interrogeait sur ses envies présidentielles. Mais il y a chez Sandrine Rousseau le même caractère inextinguible. L'histoire de candidates qui n'ont pas leur pareil pour retourner les défaites à leur avantage.