"Elle est allée trop loin." Sandrine Rousseau lui avait demandé de se taire, il ne l'a pas écoutée. Après quinze jours de disette médiatique, Julien Bayou a décidé de s'extraire du maelstrom politique dans lequel il est embarqué. Une contre-attaque en deux temps, dans les colonnes du Monde et sur le plateau de C à vous sur France 5. Ce même plateau de télévision où le 19 septembre, en direct, Rousseau s'épanchait sur les "violences psychologiques" que Bayou aurait commises sur son ex-compagne, et sur la tentative de suicide de cette dernière.
C'est ce soir-là que "l'affaire Bayou" emboîte alors le pas de l'affaire Quatennens. Qu'importe que les faits diffèrent en tous points, la pression s'accentue sur le député EELV de Paris. Au sein du parti vert, tous, ses opposants internes comme ses camarades au sommet du parti, le pressent de se mettre en retrait de la direction d'EELV, tout le moins le lui conseillent très vivement. Yannick Jadot plaide en ce sens, au micro de RTL, le 25 septembre. Le lendemain, et malgré l'absence de plainte et d'enquête judiciaire, le secrétaire national d'EELV quitte ses fonctions.
"Rousseau, elle fait peur oui..."
Julien Bayou n'a d'autre choix que de se sanctionner lui-même. La cellule d'enquête sur les violences sexuelles et sexistes (CVSS) interne à EELV s'est auto-saisie en juillet de cette affaire sur la base d'un e-mail envoyé par la plaignante, mais celle-ci a toujours refusé d'être entendue. La CVSS n'a d'ailleurs jamais donné suite à Julien Bayou qui a réclamé, par quatre fois, à être auditionné. Mais Sandrine Rousseau a parlé et cela a suffi pour faire trembler EELV, puis faire trébucher Julien Bayou.
"C'est sur la seule base des dires de Sandrine que la sanction a été prise", déplore un proche de Bayou. Le coup médiatique est parti, il embarrasse tout le monde au sein de l'appareil écologiste mais personne n'ose le dénoncer. C'est l'enquête de Libération, le 1er octobre, qui va délier les langues sans pour autant réveiller la hardiesse. Le quotidien révèle que Bayou vivait depuis trois ans sous la pression d'un collectif informel de féministes du parti qui enquêtait sur ses anciennes relations, jusqu'à les interroger.
Sandrine Rousseau aurait-elle parlé trop vite ? Jeté en pâture Bayou sans preuves formelles ? A-t-elle agi par intérêt politique pour éliminer un adversaire politique ? A ces questions, personne n'ose vraiment répondre chez les écologistes. Chez ces derniers, toujours le même regard où se mêlent la gêne et l'angoisse. La simple évocation du nom de Rousseau fait frissonner. "Sandrine Rousseau, elle fait peur oui...", confie dans un élan d'impertinence une cadre.
Yannick Jadot "tétanisé"
Le maire de Grenoble Eric Piolle en sait quelque chose et préfère garder le silence. Sandrine Rousseau l'avait accusé de l'avoir bousculée pendant la primaire de l'été 2021, juste avant l'élection présidentielle. Il avait dû se justifier, remuer ciel et terre au sein du parti pour pousser sa concurrente d'alors à s'excuser, ce qu'elle ne fit jamais. Ses proches le disent encore marqué par la séquence et l'aplomb, malgré l'évidence, de sa concurrente de l'époque.
Yannick Jadot, lui aussi, la craint. Un lieutenant de sa campagne dit même qu'il est "tétanisé par Rousseau". L'ancien candidat avait cru bon de la nommer à la tête de son comité politique, croyant maîtriser l'animal politique. Mal leur en a pris : lors de plusieurs déjeuners avec des journalistes, elle torpillait Jadot et sa stratégie. "Il a peur de moi", disait-elle haut et fort dans ses confidences à L'Express. Elle n'en oubliait pas Bayou, déjà à l'époque : "Avec Julien, c'est très compliqué. Il me croit incontrôlable."
Est-ce par peur que Yannick Jadot est allé dans le sens de la députée éco-féministe en réclamant lui aussi le retrait de Bayou ? Il a fini par se dédire. Le vendredi 30 septembre, lors d'un comité politique informel du parti réunissant quelques caciques d'EELV, il a regretté ses mots, craignant d'avoir précipité la décision de Julien Bayou. Un rétropédalage devant la complexité de l'affaire ? "Il a trouvé injuste qu'il y ait une sanction à ce stade", raconte l'un de ses proches.
Toutes les féministes d'Europe écologie-les Verts ne se rangent pas derrière Sandrine Rousseau, mais bien malheureuses celles qui s'osent à trop d'affronts. Chaque mot doit être pesé et sous-pesé. Plutôt que d'erreurs ou de dévoiement du combat féministe, elles préfèrent parler de "tâtonnements", de "balbutiements", de "maladresses" de la part de Rousseau. Ce n'est pas tant qu'elles craignent la députée mais toute critique contre elle risque de vous classer dans le clan des adversaires de la cause. "Sandrine nous piège. Elle a toujours été utile, elle l'est toujours et je crois qu'elle le sera encore. Mais là, dans cette histoire particulière, elle ne nous a pas aidées. C'est même plutôt le contraire", soupire une écolo. Certaines rêvent ainsi de rédiger une tribune pour dire leurs différences mais toute tentative serait vue comme une trahison de la sororité féministe.
Les Insoumis se méfient
Tantôt Sandrine Rousseau dérange, tantôt elle arrange. Le congrès approchant, ceux qui la conspuaient hier y voient un intérêt certain pour combattre "la firme", le surnom de l'actuelle direction du parti qui regroupe Marine Tondelier, Léa Balage El Mariky et jusqu'alors Julien Bayou. C'est le cas notamment de quelques fidèles de Yannick Jadot au sein du parti, réunis au sein de la motion "Le Temps" d'Eva Sas. Plusieurs de ceux-là, dont l'élu parisien David Belliard, réfléchissent à lancer leur propre motion "plus moderno-rousseauiste". Claire Desmares, conseillère régionale d'opposition en Bretagne, est pressentie pour mener la bataille. L'avantage ? Ne pas fâcher Rousseau, et peut-être même la convaincre - elle et ses militants - de se rassembler pour mieux vaincre la direction sortante.
A la Nupes aussi, la lune de miel n'est plus. Personne ne sait comment gérer l'électron libre Sandrine Rousseau, pas même les Insoumis, qui se méfient d'elle aujourd'hui. Avant l'été, le jeune député LFI Louis Boyard confiait sans ambages et très sérieusement : "Sandrine ? Arrêtez... C'est une insoumise en vérité ! Vous la mettez sur nos bancs, qu'est-ce qui serait différent ?"
Trois mois plus tard, les louanges se font plus rares. Sa sortie sur l'affaire Bayou a surpris plus d'un mélenchoniste. "Elle a plus que déconné. C'est terrifiant ce qu'elle a fait", confie un député LFI. Quand tu passes à la télévision et que tu croies que la parole des femmes est sacrée, tu ne te risques pas à la désacraliser en y mettant de la politique." Ce dernier concède y réfléchir à deux fois avant de la critiquer dans une émission : "Je n'ai pas envie de remettre une pièce dans la machine."
Dégâts collatéraux
D'autant qu'entre ses mots sur le barbecue, son tango médiatique avec le communiste Fabien Roussel sur la valeur travail et la pagaille actuelle au sein d'EELV, l'attention médiatique n'est plus vraiment à la grande manifestation contre la réforme des retraites et "la vie chère", prévue le 16 octobre. Ce qui agace autant qu'inquiète au sein de la Nupes. Jean-Luc Mélenchon a fait de ce rendez-vous un moment cardinal, "une mise en cause globale de la politique macroniste", dit-il.
Manifestation ou non, Sandrine Rousseau ne compte pas changer. Dimanche 2 octobre, sur le plateau de Dimanche en Politique, elle assume ses révélations sur Julien Bayou, qu'importe que celles-ci furent partielles et partiales : "Je ne regrette absolument rien. Je protège le combat des femmes (...). Je ne lâcherai pas quand bien même ça jouerait contre moi. Si je dois quitter la politique pour ça, ce serait un honneur."
Son entourage fait bloc. Hors de question de laisser l'intérêt du mouvement l'emporter sur le combat féministe. Quant on raconte à Mélissa Camara, élue EELV à Lille et tête de pont de Rousseau au congrès d'EELV, que la députée est crainte en interne, elle sourit. "Ce n'est pas sa parole qui abîme le parti. Ce qui abîme le parti, ce sont des réflexes claniques, d'autoprotection, de boys club, cette volonté de protéger l'appareil envers et contre tout", dit la lieutenante.
La révolution féministe est en marche et, aux yeux de Sandrine Rousseau et des siennes, il faudrait en accepter les dégâts collatéraux. "Ce qui compte, c'est la boussole féministe ; on ne fait pas de politique pour un parti mais pour changer la société", ajoute Camara. Au sein de la Nupes, on redoute plus que tout l'excès d'avant-gardisme, même chez les plus radicaux des Insoumis et des communistes. Lénine lui-même mettait en garde contre les marches révolutionnaires qui se coupaient de la réalité et des revendications prolétaires : "Un pas devant les masses, pas deux."
