Comment apprend-on à devenir un responsable politique, à faire un discours, à distribuer des tracts ? Est-ce que la droite et la gauche s'enseignent ? Autant de questions que nous avons souhaité poser aux hommes et aux femmes qui occupent aujourd'hui des ministères, des sièges dans l'hémicycle... Cette semaine, L'Express a demandé à Roselyne Bachelot de se livrer à l'exercice. Depuis son bureau de ministre de la Culture, qui fut celui d'André Malraux, elle confie avoir été davantage façonnée par sa mère et ses grands-mères que par son père, député gaulliste. Avec un sens de la formule inégalé, l'ancienne chroniqueuse télé livre quelques leçons sur la protection de sa vie privée et la défaite en politique.
L'Express : "Ils m'ont tout appris." A commencer par...
Roselyne Bachelot : Le service de la France. C'est ce qui comptait le plus pour mes parents. Dans cette famille fondée par deux résistants, 90% des conversations étaient consacrées à la République et à l'actualité dans ce qu'elle avait de plus important. Nous avions le sentiment que nous devions être portés par des valeurs supérieures. Pour un enfant, c'est aussi valorisant qu'engageant. Cette notion ne m'a jamais quittée. Je m'interroge sans cesse en pensant à mes parents : Suis-je digne d'eux ?
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Vous êtes la fille du député gaulliste Jean Narquin. La politique est-elle un héritage ou un apprentissage ?
Je n'aime pas le terme d'héritage. Cela sous-entend une sorte de passe-droit. La nuit du 4 août a aboli les privilèges ! Quand j'ai été élue députée, en 1988, mon père m'a offert une montre sur laquelle il a fait graver le nombre d'électeurs qui ont voté pour moi : 25 703. "Chaque fois que tu regarderas l'heure, tu penseras que tu n'es là que grâce à eux", m'a-t-il dit. Je ne portais pas le nom de mon père à cette époque-là. Les électeurs ont voté pour Roselyne Bachelot. Ce sont eux, et non lui, qui m'ont adoubée. La politique s'apprend. Je mesure chaque jour ce qu'apporte une carrière classique. Quand on commence comme conseillère municipale ou départementale et que l'on prend la tête d'une grande commission au sein d'un conseil régional avant de devenir députée et ministre, on apprend le fonctionnement de la République et l'extraordinaire imbrication de responsabilités et de niveaux de pouvoir qui existent en France.
Dans votre enfance, avez-vous eu un moment de rébellion contre la politique, qui prenait tant de temps à vos parents ?
Non. Précisément parce que je n'ai jamais eu le sentiment que mon père, épaulé à chaque instant par ma mère, était quelqu'un qui faisait carrière. Mes deux parents étaient chirurgiens-dentistes et exerçaient leur métier. Ils m'ont inculqué que l'on n'est libre en politique que si l'on n'est pas un politicien professionnel et que l'on peut reprendre à tout moment un "vrai métier". Pour ma mère, ça voulait dire médecin, dentiste ou pharmacien ! Quand j'ai voulu faire Sciences Po, en terminale, elle m'a dit : "Ça, ma petite fille, ce sont des métiers de saltimbanques." Ma mère était une intellectuelle. Elle n'avait pas un féminisme de salon. Dès mes 13 ans, c'est elle qui m'a appris à lire les grands livres de Betty Friedan, Margaret Mead ou Simone de Beauvoir.
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Quelles sont les figures qui ont construit votre féminisme ?
J'ai écrit un livre sur ma grand-mère maternelle, Corentine. Placée comme domestique à sept ans, elle a construit un parcours inouï en devenant une syndicaliste engagée pour l'égalité salariale entre hommes et femmes dans l'usine d'armement où elle tournait des obus. Mon autre grand-mère, militante abolitionniste contre la peine de mort à la fin du XIXe siècle, était elle aussi hors du commun. Très souvent, du fait que mon père était un homme politique établi, on pense que mon background... Je ne devrais pas dire "background" au ministère de la Culture.
[Roselyne Bachelot se lève et va chercher le fac-similé d'une lettre du général de Gaulle à André Malraux, qu'elle a fait encadrer derrière son bureau. Elle nous en fait la lecture : "Mon cher ministre, j'ai constaté, notamment dans le domaine militaire, un emploi excessif de la terminologie anglo-saxonne. Je vous serais obligé de donner des instructions pour que les termes étrangers soient proscrits chaque fois qu'un vocable français peut être employé. C'est-à-dire - ajoute-t-il de manière manuscrite - dans tous les cas." (rires)]
On pense que mes sources sont celles de mon père, alors que je m'estime beaucoup plus construite par ma mère et mes deux grands-mères.
Comment avez-vous appris le clivage gauche droite ?
Je ne l'ai jamais ressenti. Mon père venait du parti communiste, d'un maquis des Francs-tireurs et partisans (FTP), et ma mère était une vraie démocrate chrétienne de sensibilité MRP dans un maquis des Forces françaises de l'intérieur (FFI). La conjugaison du "en même temps" était construite sur le gaullisme. Je revois mon père se rendre aux obsèques du secrétaire départemental du PC. Il était le seul homme de droite et pourtant les camarades le considéraient comme un membre de la famille. Grâce à notre goût de la liberté, je n'ai jamais été ennuyée d'avoir des désaccords politiques avec mon père. Au moment du référendum de Maastricht, en 1992, il présidait le comité local du "non" et moi celui du "oui". Un jour, il me dit : "Tu commences à être influente à Paris, mais tu es peut-être trop à Paris et tu te coupes de ta base. Je peux te dire que les électeurs de ta circonscription sont complètement contre Maastricht." Et ma circonscription a fait le deuxième meilleur score pour le oui ! "Papa, qui est coupé de sa base?", l'ai-je taquiné.
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Est-ce que cette liberté, que vous revendiquez, explique votre vote pour la loi Evin ou le Pacs, contre l'avis majoritaire du RPR à l'époque ?
Les engagements que je prends sont toujours construits, alors qu'il s'agit pour d'autres d'être dans l'air du temps. Bien avant le Pacs, je faisais partie d'un petit groupe informel avec Jean-Paul Pouliquen, Gérard Bach-Ignasse ou Jean-Pierre Michel. Nous nous étions déjà battus pour le contrat d'union civil et le contrat de vie sociale. Quand j'ai prononcé mon discours à l'Assemblée nationale - dont je sais aujourd'hui qu'il a compté dans la vie de nombreuses personnes - les journalistes m'attendaient dans la salle des Quatre colonnes en pensant que j'allais faire un coup de com. Mais je n'étais pas là pour faire une démonstration de communication. J'ai souvent pris des engagements contre ma famille politique... et à la fin il s'est révélé à chaque fois que j'avais raison ! (rires)
Votre humour truculent est-il avant tout une carapace pour vous faire respecter dans un monde d'hommes ?
Peut-être. C'est un pied de nez à l'ordre établi. Je refuse d'être installée dans une case. J'avais des notes de discipline épouvantables à l'école. Il y a longtemps, Le Monde de l'éducation avait interrogé mes camarades de classe pour un portrait. Le titre était "Roselyne : chef de gang". J'étais infernale.
Quand avez-vous appris à distribuer des tracts ?
Dès six ou sept ans. Je distribuais des tracts dans un quartier d'Angers avec ma mère. Un bonhomme s'approche : "Vous n'avez pas honte de faire distribuer des tracts par une fille aussi petite ?" Ma mère le regarde et réplique : "Et vous n'avez pas honte de ne pas vous préoccuper des affaires de la France ?" Le type est parti écoeuré.
Le 1er juillet 2020, vous êtes auditionnée par la commission d'enquête sur le coronavirus. Après huit ans loin de la politique, on a le sentiment que vous redevenez ministre en un clin d'oeil.
Vous allez me faire la même réflexion qu'une personne dont je tairai le nom qui, un jour, m'a dit : "Mais en fait vous êtes intelligente!" Quand on a pendant plusieurs années une marionnette aux Guignols de l'info que l'on présente comme "la ménagère de moins de 50 de QI", il y a parfois une surprise. Ceux qui m'ont mise dans une case se retrouvent face à une personne différente de celle qu'ils imaginaient. Oui, je peux être chroniqueuse. Non, je n'ai pas été ministre par hasard. Ce n'est pas parce que j'ai arrêté la politique pendant huit ans que j'ai abandonné les qualités de sang-froid et d'appropriation des dossiers qui m'ont permis de gérer les affaires de la République. Je n'ai pas passé huit ans avec mon chat devant la télévision, j'ai été éditorialiste et auteure de livres.
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Qu'est-ce que l'on apprend en perdant une élection ?
J'ai été battue aux élections municipales à Angers en 1995. Dire que l'on ne traverse pas un moment de désarroi, ce serait mentir. Est-ce que cela vous construit ? Non plus. Certains prennent un air inspiré en disant qu'ils ont appris de leurs défaites. On n'en apprend que du chagrin ! Il faut avoir la simplicité de le dire. L'échec politique ne peut pas vous apprendre grand-chose, car il est souvent lié à des circonstances extérieures que vous ne maîtrisez pas. On l'accepte et on continue sa route. Il faut vivre dans le présent et dans l'avenir.
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Comment protéger ses proches des conséquences de son engagement politique ?
Première règle absolue : on ne construit pas une carrière en se faisant photographier avec son conjoint, ses enfants ou dans son intérieur. Il y a une forteresse autour de ma vie privée. J'ai déployé toutes sortes de stratégies pour protéger mes proches. Par exemple, quand je sors pendant les vacances, la personne qui m'accompagne regarde si l'on prend des photos de moi. Si c'est le cas, elle s'approche d'eux et leur dit : "Vous voulez peut-être être photographiés avec Roselyne Bachelot ?" C'est dit gentiment, ils sont désarçonnés et la photo volée n'a plus d'intérêt. J'essaye de trouver des moyens de me protéger, tout en restant accessible et bienveillante.
Comment apprend-on à vivre sans la politique ?
C'est facile. Quand je suis entrée dans mon bureau à l'Assemblée nationale, qui avait été celui de mon père, il m'a dit : "Tu dois le quitter tous les soirs comme si tu ne devais jamais y revenir." Il appelait cela l'ascèse de l'adieu. Il n'y a pas d'objets personnels ou de photos de ma famille dans ce bureau. Je n'utilise pas mon logement de fonction, j'ai demandé que l'on me présente la facture de toutes les consommations et de tous les repas que je prends ici. Je ferai un chèque à la fin du mois. Quand on n'est plus ministre, on rentre chez soi dans le même environnement. Une seule chose a changé lors de mon départ du gouvernement en 2004. Je recevais mes enfants à déjeuner le dimanche suivant. Dans l'escalier, mon fils Pierre a dit: "Ça sent le brûlé, on voit que Maman n'est plus ministre !" J'avais recommencé à faire la cuisine.
