"Tout finalement... et même les risques d'une aventure droitière, est préférable au règne (du général de Gaulle)". Cette phrase de l'éditorial de Jean Daniel, dans Le Nouvel Observateur, est-elle l'aboutissement de la pensée de ce qu'on peut appeler la gauche sartrienne ?
Il faut, pour comprendre cette résignation à l'attente d'un putsch à la grecque, remonter aux événements de mai-juin. Dans le même journal, à ce moment-là, Jean-Paul Sartre interviewait Daniel Cohn-Bendit et cautionnait sa théorie des minorités agissantes et des "chefs surgissant et disparaissant, fournis à chaque étape par la masse elle-même qui les absorbe ensuite". Les propos du leader étudiant me rappelaient d'anciennes lectures de Thomas Carlyle, Friedrich Nietzsche et Georges Sorel, c'est-à-dire des auteurs dont se sont nourris les intellectuels de l'extrême-droite autoritaire entre les deux guerres.
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Cette réflexion formulée ici avec courtoisie me valait une diatribe méprisante de Sartre qui excluait toute discussion sur le moment. Les faits devaient nous départager.
Le premier a été la déroute de la gauche aux élections législatives. Mais on ne pouvait l'opposer à Jean-Paul Sartre, puisqu'il avait décidé une fois pour toutes que "l'opinion publique française - comme toutes les opinions publiques - est bête".
Sartre, il est vrai, est un cas à lui seul par sa personnalité extraordinaire. Il a derrière lui une oeuvre littéraire qui s'incorporera à notre patrimoine. Combien de Français peuvent en dire autant ? Son drame personnel est peut-être d'avoir la certitude que l'histoire de la philosophie ne retiendra pas son nom. L'existentialisme ne date pas de lui. Et son livre principal, L'Etre et le Néant (1943), doit trop à L'Etre et le Temps, de Martin Heidegger (1927).
Il y a deux états d'esprit pour analyser l'actualité. Par commodité, nous appellerons l'un figé sur l'Histoire et l'autre tourné vers l'avenir. Le premier est assez bien défini par cette citation de l'Ecclésiaste (11, 9) : "Ce qui a été sera et ce qu'il faudra faire, c'est ce qui a été fait". La seconde tient dans un vers de Victor Hugo : "Vous dites : où vas-tu ? Je l'ignore et j'y vais."
Ce que dit Jean Daniel relève typiquement de cette fixation sur l'Histoire. Elle lui est commune avec beaucoup d'hommes de gauche de plus de 40 ans. Jean-Paul Sartre lui-même, en stage à l'Institut français de Berlin en 1933-1939, au moment où l'hitlérisme s'installait et où Heidegger recevait des nazis sa promotion de recteur, ne s'est pas illustré particulièrement dans l'analyse prospective des faits qu'il avait sous les yeux.
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Cette "aventure droitière", je ne suis pas sûr que certains hommes de gauche ne l'espèrent pas inconsciemment. Leur vocation est d'être contre et ils ont montré qu'ils étaient capables de l'être avec courage. Mais ils voudraient de nouveau être contre tous ensemble, vraiment unis comme ils croient l'avoir été dans la Résistance. Tous les terribles problèmes de notre civilisation seraient escamotés, mais le combat serait clair et chacun aurait bonne conscience. Ils reprendraient en toute quiétude la formule de l'Ecclésiaste: "Ce qu'il faudra faire en 1969 est ce qui a été fait en 1940-1944."
L'exigence présente est tout au contraire de construire une analyse sur une situation sans précédent et de définir une attitude en quelque sorte au coup par coup, sans maître pour nous guider.
Ce qui caractérise la situation présente en France, c'est l'apparition d'une anarchie. Non plus celle, juvénile et joyeuse, du printemps. Mais d'une anarchie grise et froide comme la saison.
Elle est au sommet. Le Premier ministre et le ministre des Finances présentent en septembre, au nom du général de Gaulle, un Budget de 1969 avec une impasse de 12 Milliards, condition indispensable pour l'expansion. Les mêmes, au nom du même Général, invoquent la discipline gaulliste pour faire voter ce même Budget avec une impasse réduite de moitié. Le ministre de l'Agriculture, non sans courage, explique pendant des mois qu'il faut une nouvelle politique agricole, moins dispendieuse que l'actuelle. Le même se flatte maintenant que les économies aient épargné son budget et annonce qu'il va poursuivre l'orientation ancienne.
Désagrégation de l'Occident
L'anarchie est à la base. Pour l'Université, il suffit d'interroger un étudiant ou un lycéen. Qui de nous n'a pas une difficulté avec une contravention déjà réglée ? Qui comprend les comptes de la Sécurité sociale nouvelle manière ? Personne n'est capable de dire de façon sûre où se recrutent les auteurs des nouveaux plasticages, ni le but qu'ils visent.
Dira-t-on, avec M. Mitterrand, que le régime français est seul responsable ? Mais c'est ignorer que l'Italie, gouvernée dans le style IVe République, se disloque comme la France ; que les Anglais que l'on rencontre craignent cette contagion, alors que leur structure politique est encore solide. Et l'on sait bien que la paix au Vietnam ne restituera pas son équilibre à la société américaine. En fait, l'Occident industriel tout entier est atteint, à des degrés divers et dans des formes également diverses, de cette menace de désagrégation.
Jusqu'ici on peut être affirmatif sur un seul point dans l'analyse. A partir de 1960, les hommes des sociétés industrielles ont cessé de croire à la vraisemblance de la guerre. Dès lors, tous les ressorts de cohésion qui s'appuyaient sur cette crainte ont perdu leur effet contraignant sur les égoïsmes individuels.
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Or un pays moderne ne s'accommode pas durablement de l'anarchie. C'est pourquoi des pays latins comme l'Italie et la France ne sont pas à l'abri d'une "aventure droitière" du type grec. C'est même une hypothèse aujourd'hui sérieuse. Comme les conditions sociologiques sont différentes, elle durera sans doute moins longtemps. Il n'empêche qu'au train où nous allons, les deux tiers des Français s'y rallieraient au départ par leur horreur de l'anarchie et l'attachement à leurs habitudes.
Il est bien léger même d'en accepter le risque. Il y aurait tant d'autres faits sur lesquels porter son effort d'analyse. La confusion, pour ne pas dire plus, dans l'Eglise, ne joue-t-elle pas un rôle puisque l'anarchie est particulièrement sensible dans les deux pays catholiques les plus industrialisés ? Le fait que l'adaptation incessante est devenue une exigence majeure des sociétés ne détruit-il pas l'autorité des aînés auprès des jeunes ?
La réponse à ces questions n'est dans aucun des maîtres que nous avons lus. Même Marx, tabou dans cette gauche. Si la lutte des classes telle qu'il la souligne a gardé une grande importance, il a peu à nous apprendre sur notre actualité déroutante.
