Il est exceptionnel qu'un homme politique soit réellement et totalement mis hors jeu. Son métier est l'un des rares où l'heure de la retraite ne sonne quasiment jamais, et où l'âge, loin d'y mettre un frein, ne fasse d'ordinaire que fouetter le désir de se dévouer au bien public. Aucun échec n'est éliminatoire en politique, domaine où la puissance de récupération après les déconfitures est certainement la plus élevée. Toute l'histoire de la Ve République est là pour nous le prouver. Ni l'accord entre les paroles et les actes ni les conséquences heureuses des actes ne sont exigés ni exigibles du dirigeant moderne, au moins à long terme.
Pour qu'un politique soit vraiment exclu de la profession, il faut donc qu'il soit en fait exclu de la société elle-même. Il faut qu'il ait franchi une certaine limite permettant au pouvoir de le mettre hors la loi. Ce fut le cas, on le sait, de Jacques Soustelle comme de Georges Bidault, qui, après avoir joué des rôles importants sur la scène française pendant vingt ans, se trouvèrent non seulement chassés du corps politique mais bannis du territoire français.
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Le cas de ces deux personnalités invite à réfléchir sur les rapports de la pensée et de l'action en matière gouvernementale. Soustelle et Bidault, tous deux intelligents, tous deux résistants, tous deux issus de la gauche, tous deux universitaires et formés à des disciplines les prédisposant apparemment à enregistrer les mouvements profonds des peuples, ont misé, à partir d'une certaine date, contre ces courants. Ni le sociologue ni l'historien ne se sont rappelé qu'on ne renverse pas le cours de l'évolution des collectivités humaines au moyen de complots. Je ne reproche pas à Jacques Soustelle d'avoir cru à l'Algérie française. Je lui reproche de mal plaider son dossier, dans ce livre où pourtant le recul du temps devrait favoriser une méditation exigeante.
Se bornant à reprendre le thème dérisoire de la propagande officielle de jadis, à savoir que l'ensemble de la population algérienne musulmane brûlait du désir de se jeter dans les bras des Pieds-Noirs, mais en était malheureusement empêché par une poignée de terroristes FLN, Soustelle se dispense un peu vite d'évoquer le problème de fond. Il ne nous expose à aucun moment - comme on aimerait le voir faire par cet ancien codirecteur du musée de l'Homme, cet ancien professeur aux Hautes Etudes - selon quelle dynamique il pensait pouvoir réaliser l'intégration d'une minorité européenne, chrétienne, installée dans des rapports de domination politique et culturelle, habituée à gérer l'économie à son profit, et d'une majorité musulmane souffrant de retard technologique et de sous-développement, culturellement peu malléable, exploitée et traumatisée par une situation ancienne et persistante de tyrannie administrative et policière.
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Si Jacques Soustelle nous donnait, même rétroactivement, son programme à ce sujet, il nous expliquerait par là même comment on peut faire une seule et même nation d'un pays colonisateur et d'un pays colonisé - chose qui ne s'est encore jamais vue. Ce qui est décevant, c'est qu'au lieu de prendre la question à bras-le-corps, sincèrement et en profondeur, Soustelle entérine la thèse d'un absurde abandon, par la métropole, d'une cause pourtant bonne et presque gagnée d'avance. Frappants donc, en l'occurrence, chez un homme intelligent, le manque total d'application de sa culture sociologique et historique à son expérience politique, et même la tranquille assurance avec laquelle il néglige les faits les mieux établis.
Inconséquence
En voici un exemple, pris dans une période bien antérieure à celle où Soustelle fut gouverneur général de l'Algérie, puis ministre de la Ve République à ses débuts : "En Algérie, écrit-il, Marcel-Edmond Naegelen gouverne avec fermeté, et les premières élections à l'Assemblée algérienne, en avril 1948, donnent la majorité dans le premier collège aux listes d'union réalisées sous l'égide du Rassemblement (R.P.F.), tandis que dans le deuxième collège les candidats de Messali Hadj et de Ferhat Abbas sont pour la plupart évincés."
Voilà qui est très gentil, mais n'a qu'un seul inconvénient : nul n'ignore, à moins de vouloir délibérément l'ignorer, que ces élections de 1948 ont été entièrement truquées. Le second collège a été mis en fait dans l'impossibilité de s'exprimer, soit que l'Administration se chargeât paternellement de garnir les urnes à sa place, soit que purement et simplement des cordons de troupes, encerclant les bureaux de vote, veillassent à la bonne conduite des électeurs, ne laissant entrer que ceux dont les saines opinions étaient connues. Il est évident que si Soustelle est parti de l'idée de ce succès électoral pour bâtir sa philosophie de l'intégration par la suite, il ne s'appuyait pas précisément sur des fondations à toute épreuve. Mais pouvait-il ne pas le savoir ? Non, et là réside l'énigme.
Car on s'aperçoit, à la lecture de cet ouvrage, que le même décalage entre l'information la plus sommaire et l'action, la même inconséquence au fil des années caractérisent également ceux dont Jacques Soustelle est amené à se séparer après avoir été leur compagnon : Debré, Malraux, Capitant, de Gaulle lui-même. Il n'a aucune difficulté à accumuler les citations où ces chefs politiques défendent avec fougue et une inaltérable franchise des principes généralement sans grand rapport soit avec les réalités, soit avec leurs principes antérieurs ou postérieurs, soit avec leur ligne de conduite effective. On a beau dire que l'action a ses nécessités, que la politique est l'art de l'adaptation quotidienne au possible, il n'en est pas moins choquant, à une époque où jamais les hommes d'Etat n'ont disposé d'autant de moyens d'information et de prospective, de les voir s'abstenir à ce point d'en faire usage.
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Plus que jamais, en touchant au terme de cette année 1968, si pleine de fractures tragiques et d'espoirs trahis, on a l'impression que la rhétorique des gouvernements est une sorte de chansonnette lointaine, reflet d'un système de pensée périmé, qui n'applique pas la culture de notre temps mais une autre. L'humanité actuelle n'a pas les organisations politiques qui seraient à la mesure du danger atomique, de la famine du tiers-monde, des problèmes inhérents aux sociétés industrielles, aux pays de l'Est, à la Chine, au Moyen-Orient. Et, pour transposer le mot célèbre, il semble que la politique soit devenue une chose beaucoup trop sérieuse pour qu'on la confie à des hommes d'Etat.
