Lundi 6 juillet, 9 heures : le futur ministre des Affaires sociales, Gérald Darmanin, s'avance vers Emmanuel Macron. Il est des rendez-vous qui comptent plus que d'autres, dans la vie d'un responsable politique. Surtout quand ils se déroulent dans le bureau du président de la République, surtout quand il y est question à la fois de remaniement et d'une grave accusation, celle de viol.

La veille, à 15 heures, il a rencontré le nouveau chef du gouvernement, un homme qu'il connaît depuis presque dix ans, Jean Castex. L'affaire semblait réglée, ce serait un grand portefeuille regroupant le travail, les retraites, les solidarités. Il n'y a qu'un point, au fond, qui chiffonne l'élu de Tourcoing. Puisque le président, lors d'échanges précédents, lui avait annoncé qu'il désignerait quelques ministres forts et qu'il serait l'un d'eux, Darmanin aurait aimé avoir une discussion avec lui avant la constitution de l'équipe. Mais depuis cet entretien avec le nouveau Premier ministre, son téléphone est resté silencieux. Les remaniements sont souvent une épreuve pour les nerfs. A 23 heures, il a enfin sonné. Au bout du fil, le cabinet du président : Gérald Darmanin est attendu le lendemain matin à l'Elysée.

LIRE AUSSI >> Remaniement : découvrez la composition du nouveau gouvernement de Jean Castex

Emmanuel Macron ne demande pas à Gérald Darmanin s'il accepte d'être ministre des Affaires sociales. Il ne lui demande pas davantage s'il accepte d'être ministre de l'Intérieur. Ce n'est pas son genre, le président ne demande pas, il décide. En l'occurrence, le risque d'une rebuffade est faible, puisque la réalité rejoint le rêve de son interlocuteur : le chef de l'Etat lui annonce qu'il s'installera Place Beauvau.

"Doué mais pas loyal"

Ce poste, Darmanin l'a imaginé, pensé, travaillé depuis des mois. Lorsque Gérard Collomb a filé à la lyonnaise, en octobre 2018, Gérald Darmanin a carrément fait acte de candidature auprès d'Emmanuel Macron et d'Edouard Philippe. Cette fois sera donc la bonne. Ministre de l'Intérieur, Darmanin veut parler des cultes, et le dit au président. Ce sujet l'intéresse au point qu'il a écrit un Plaidoyer pour un islam français en 2016 (consultable en ligne). Cela n'a évidemment pas échappé au chef de l'Etat, qui le choisit entre autres pour cela ; par son histoire, ce petit-fils de harki doit être en mesure de tendre la main aux musulmans qui se sentent rejetés, et de la garder ferme pour les islamistes politiques. Ministre de l'Intérieur, il veut également parler de l'intégration, de la citoyenneté, de la laïcité, et ne pas être seulement le chef de la police. Oui, Emmanuel Macron voit bien les choses ainsi, et songe à Sibeth Ndiaye pour le seconder dans sa tâche. Elle déclinera, ce sera la chance de Marlène Schiappa.

LIRE AUSSI >> "Deux poids, deux mesures" ? Le vrai du faux de la polémique sur Darmanin

La Place Beauvau est l'endroit par excellence où les présidents aiment à caser des fidèles - on y sait tant de choses. Gérald Darmanin met les pieds dans le plat : au chef de l'Etat, il fait remarquer que la majorité risque de l'attendre au tournant, sur le thème "il est doué, mais n'est pas loyal". Puisqu'il n'existe pas de loyauté, seulement des preuves de loyauté, ils conviennent qu'un collaborateur du premier soit nommé collaborateur du second. Le chef de cabinet d'Emmanuel Macron, François-Xavier Lauch, sera directeur de cabinet adjoint de Gérald Darmanin. Plus tard, le ministre suivra la recommandation présidentielle de propulser Pierre de Bousquet de Florian à la tête du cabinet.

"Vous ne m'avez jamais menti"

"J'ai eu une discussion avec lui parce que c'est un responsable politique qui est intelligent, engagé, qui a été aussi blessé par ces attaques. Donc, il y a aussi une relation de confiance d'homme à homme, si je puis dire." Une semaine plus tard, Emmanuel Macron le dira lui-même devant plus de 8 millions de téléspectateurs lors de son interview du 14 juillet : il n'a pas seulement abordé avec Gérald Darmanin les questions liées à son portefeuille.

Ce lundi matin, il est question de l'accusation de viol qui poursuit le ministre depuis presque trois ans. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'ils abordent le sujet : dès 2017, celui qui était alors à l'Action et aux Comptes publics avait donné au chef de l'Etat sa version des faits. Il connaissait peu Emmanuel Macron, il lui avait fallu entrer dans les détails de cette histoire, dont il est le premier à savoir qu'elle n'est pas très glorieuse. Il était à l'époque un "grand brûlé".

LIRE AUSSI >> Critiques contre Darmanin : Jean Castex dénonce des "dérives inadmissibles"

Classée deux fois sans suite dans un premier temps, puis soldée par un non-lieu, la procédure a été relancée par la cour d'appel de Paris, qui a demandé début juin de nouvelles investigations. C'est pourquoi elle s'impose dans la conversation. "Je vous crois, vous ne m'avez jamais menti", lui dit Emmanuel Macron, qui n'aime pas les "chasses à l'homme", comme le répétera Darmanin le 16 juillet sur Europe 1.

Mais parce que ce poste n'est pas n'importe lequel dans la République, Gérald Darmanin prendra des dispositions singulières en arrivant. A peine nommé à Bercy, il avait écrit une lettre exigeant de ne rien avoir à connaître de tout ce qui concernait Nicolas Sarkozy, dont il est resté proche. Cette fois, ce sont trois lettres de déport qu'il prend le soin de rédiger dès qu'il s'installe dans son bureau, au rez-de-chaussée de l'hôtel de Beauvau : il demande que lui et son cabinet soient tenus à l'écart de toute investigation concernant Nicolas Sarkozy - toujours -, son ami Thierry Solère, député des Hauts-de-Seine, visé par une information judiciaire, et enfin lui-même. Et il répète qu'il se tiendra à la disposition de la justice s'il doit être réentendu.

Cela ne suffira pas à éteindre la polémique, qui oblige l'exécutif chaque jour ou presque à se défendre au nom de la présomption d'innocence. "Nous assistons à des dérives qui sont inadmissibles, je le dis ici avec solennité et gravité", martèlera encore Jean Castex le 16 juillet devant les sénateurs.

Félicité par Alain Juppé

Quand il quitte le palais de l'Elysée, Gérald Darmanin est confiant, mais n'est sûr de rien. Il connaît les remaniements, et les rebondissements qui leur sont inhérents. Son rendez-vous avec le président reste secret, mais bientôt Paris bruissera de son forcing pour obtenir la Place Beauvau. Il n'aura la confirmation de sa nomination que quelques minutes avant que le secrétaire général de la présidence de la République, Alexis Kohler, n'apparaisse sur le perron afin d'égrener la liste des ministres.

LIRE AUSSI >> Rachida Dati soutient les féministes contre Darmanin, visé par une plainte pour viol

Dès lors, son téléphone n'arrêtera plus de sonner. Alain Juppé lui enverra un SMS - "Où t'arrêteras-tu ?" -, et même le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, opposant déterminé d'Emmanuel Macron, le félicitera, tout en restant prudent sur les conséquences à venir de l'affaire. Gérald Darmanin n'est pas près d'oublier son rendez-vous du 6 juillet.