Aucun candidat à la présidence de la République ne saurait se passer, comme tout un chacun, d'un smartphone. Quand il parle "économie", il devrait se souvenir de la leçon de choses que lui donne le smartphone qui est dans sa poche. On le croit "made in China", il est "made in world". Sur l'iPhone il est même écrit "Designed by Apple in California. Assembled in China". On pense que la Chine en est le principal bénéficiaire. Il n'en est rien et de très loin. La valeur ajoutée dégagée par l'assemblage réalisé sur le sol chinois est inférieure à trois dollars et l'entreprise qui assemble l'iPhone en Chine est taïwanaise. Chaque modèle d'iPhone voit des sites spécialisés décortiquer sa composition. Pour chaque modèle celle-ci varie, de même que la cartographie des sous-traitants.
Prenons le dernier modèle haut-de-gamme, l'iPhone 13 Pro Max. Il coûte environ 500 dollars à produire et il sera vendu un peu plus de 1100 dollars. On y trouve l'écran OLED ProMotion 120 Hz fourni par Samsung et facturé environ 105 dollars. Ce coût est élevé en raison notamment de l'écran de verre incassable et anti-rayures fourni par l'Américain Corning et découpé dans une usine en Chine. La puce A15 Bionic conçue par Apple qui contient 15 milliards de transistors gravés en 5 nanomètres (en attendant bientôt des gravures plus fines), taillée pour l'intelligence artificielle. Elle est gravée par l'incontournable taïwanais TSMC (30 milliards d'investissements en 2021, 40 milliards en 2022). Elle coûte 45 dollars à Apple. Le MoDem 5GX55 fourni par Qualcomm. Le module photo-caméra réalisé avec Sony pour 77 dollars. Et les pièces électromécaniques, les capteurs, la mémoire fabriquées en France, en Italie, etc.
Question de souplesse
Alors pourquoi ne pas assembler l'iPhone aux Etats-Unis si le coût de l'assemblage en Chine est si dérisoire par rapport au prix de revient, et encore plus par rapport au prix de vente ? Ce fut la question posée par Barack Obama à Steve Jobs. Réponse : ce n'est pas une question de prix c'est une question de réactivité et de souplesse. En Chine, disait-il, nous pouvons mobiliser 1700 ingénieurs et 100 000 ouvriers en quinze jours, là où il faudrait au moins neuf mois aux Etats-Unis, sans parler de la pénurie d'ingénieurs et la mauvaise qualification des travailleurs.
Ce qui compte ici, dans une industrie qui innove chaque jour, c'est la vitesse (on pense au temps perdu pour savoir si l'on doit bien faire la 5G à Bordeaux, Marseille, Nantes, Rennes ou à Rouen !). C'est aussi la maîtrise d'une incroyable "chaîne de valeur" entre la recherche, le design, les composants, l'assemblage, la logistique, la distribution commerciale, le service après-vente, sans parler des 2 200 000 applications venues du monde entier que l'on retrouve sur l'App Store. Elle couvre la planète et remonte la valeur ajoutée vers Apple, une entreprise américaine à l'actionnariat mondial.
Cette leçon d'économie est spectaculaire tant notre planète condense le meilleur des technologies actuelles pour nous rendre des services inimaginables hier. Cet exemple est d'ailleurs souvent heureusement repris aujourd'hui dans les cours de sciences économiques et sociales des lycées. La leçon n'est pas nouvelle. Déjà en 1958, un économiste américain, Leonhard Read, écrivait Moi le crayon, l'histoire d'un tout simple crayon qui intègre la complexité du monde. "Je suis un crayon noir, le crayon de bois ordinaire que connaissent tous ceux qui savent lire et écrire... Moi le crayon aussi simple que je paraisse, je mérite votre émerveillement et votre respect"... "Simple ? Et pourtant pas une seule personne à la surface de cette terre ne sait comment me fabriquer." Et d'énumérer tout ce qui entre dans la fabrication d'un crayon. Le bois des cèdres d'Oregon, le travail des bûcherons, du campement qui les loge à leur ravitaillement. Les scies et les haches, les camions et les trains qui assurent le transport jusqu'aux machines complexes de la scierie. Comment le graphite d'une mine de Ceylan est produit, transformé puis transporté jusqu'au crayon qui s'ébauche. Et de décrire aussi le long processus qui permet de fabriquer à partir des mines de zinc et de cuivre, la virole en laiton au bout du crayon qui retient une "gomme" elle-même produite par l'interaction du chlorure de soufre avec de l'huile de graines de colza provenant d'Indonésie. Sans oublier les six couches de laque qui recouvre le crayon, l'encre de la marque imprimée... Ce sont au total des millions d'êtres humains qui participent sans le savoir à la création de ce simple crayon, qui échangent et coordonnent leur savoir et leur savoir-faire dans le cadre d'un système de prix, sans qu'une autorité supérieure ne vienne dicter leur conduite.
Division du travail
Si l'on remonte encore le fil de cette leçon de choses, on peut trouver dans les manuels de l'école élémentaire de la fin du XIXème et du début du XXème siècle la même histoire, racontée cette fois à partir d'une simple chemise de coton ou d'une capeline. On y montrait comment à l'autre bout du monde des hommes et des femmes travaillent pour récolter le coton, le filer, le teindre, le couper et le vendre. C'était certes une leçon d'économie sur la division du travail et les vertus de l'échange mais on la présentait alors comme une leçon de morale montrant les liens de solidarité implicite qui unissent les hommes.
Toutes ces leçons de choses sont plus que jamais actuelles au moment où se trouve posée la question de la "réindustrialisation" de la France. Le "made in world" est la division du travail à l'échelle de la planète. La spécialisation des producteurs, celui qui fait le verre de l'écran du smartphone et celui qui grave la puce est source de richesse, tout comme la différenciation entre celui qui scie le bois et celui qui produit la mine de notre crayon. On oublie trop facilement qu'à côté de l'innovation et de la production, la spécialisation et l'échange constituent une source de richesse à part entière. Vouloir s'en passer et se replier serait une folie.
Pas besoin de boucs émissaires pour expliquer notre désindustrialisation. Nous ne sommes pas victimes de la mondialisation, de l'Europe, de l'euro ou de l'Etat qui n'a pas fait ou qui a laissé faire. L'Allemagne est devenue le premier pays exportateur du monde à partir des mêmes facteurs de production, la même mondialisation, la même Europe, le même coût du travail. D'ailleurs le déficit commercial de la France est particulièrement dégradé avec ses partenaires de la zone euro. La désindustrialisation française vient de loin. Longtemps l'Etat a eu les yeux de Chimène pour les grandes entreprises, négligé les PME et les ETI, ces entreprises cajolées par les Allemands et qui font la force de leur tissu industriel.
A contre-courant du monde
Quand les Allemands, toutes tendances politiques confondues, choisissaient franchement l'économie de marché, nous contrôlions les prix, le crédit, nous nationalisions et nous pénalisions lourdement la transmission d'entreprises. Nous avons méprisé le travail manuel, l'apprentissage et négligé la formation professionnelle. A contre-courant du monde, nous avons fait la retraite à 60 ans et les 35 heures. Nous avons augmenté le Smic au-delà des gains de productivité, ce qui a conduit à subventionner les bas salaires quand les Allemands investissaient dans les robots et permettaient à leur industrie monter en gamme. Ce qui est fait est fait. Reste à définir ce qui peut être fait aujourd'hui.
Nous vivons une période de mutation, celle de l'ensemble de la société et donc de l'industrie. Celle-ci se digitalise (avec les perspectives de l'intelligence artificielle), se robotise, se mélange avec les services. Les innovations à venir s'annoncent extraordinaires et de plus elles vont s'hybrider entre elles. Il ne s'agit donc pas de reconstituer l'industrie perdue mais d'ouvrir la route aux industries de demain.
Dans l'industrie, la robotisation réduit les délocalisations justifiées par la seule recherche d'une main-d'oeuvre bon marché. Elle exige des talents bien formés et mieux payés. Elle permet même aujourd'hui une "robot-relocalisation" à condition de bien maîtriser la logistique et les chaînes de valeur. Les géants mondiaux, bien installés, ne peuvent n'être concurrencés que par des innovations de rupture. Alors, que peut ou que doit faire l'Etat ?
Plans d'avenir
Il y a l'Etat "visionnaire", celui du Commissariat au plan ressuscité. Avec la publication d'une liste à la Prévert des secteurs et des produits que nous pourrions fabriquer en France : des pneus pour voitures, des semi-remorques, des téléphones portables, des machines à traire, des brosses à dents... et le désormais célèbre exemple de la "ratatouille française" composée avec des ingrédients français ! Gageons que dans tous les secteurs, des entrepreneurs et des entreprises parfois très puissantes ont déjà étudié à fond les possibilités d'une production française sans attendre que des fonctionnaires viennent leur expliquer ce qu'ils devraient faire.
Il y a aussi les grands plans d'avenir du président de la République, ceux de "France 2030". Tous les secteurs en vue sont recensés : la décarbonation de l'économie, le nucléaire, l'hydrogène, l'espace, l'avion bas carbone, les fonds sous-marins, les composants électroniques... Bref, de grands et beaux secteurs d'avenir qui méritent sûrement l'intérêt. Mais tout cela avec 30 milliards d'euros, c'est-à-dire un vrai saupoudrage. Un seul exemple : le secteur automobile, en pleine mutation, se verra doté de 2,5 milliards quand le seul budget de recherche d'investissement de Volkswagen pour la même période est de 30 milliards ! Dans tous ces secteurs les entreprises progressent, et l'argent public est un effet d'aubaine sans doute plus utile à l'image d'un gouvernement qu'aux entreprises elles-mêmes. A moins de les concentrer sur des innovations de rupture en partenariat avec des investisseurs privés comme sait le faire la BPI.
Que l'Etat fasse bien d'abord ce qu'il devrait faire : une bonne fiscalité pour la croissance. Balayer la route des entreprises de tous les obstacles législatifs, réglementaires et administratifs qui freinent leur développement. Qu'il veille à une saine concurrence. Qu'il s'assure bonne éducation et d'une bonne formation professionnelle. Qu'il rende plus efficace la dépense publique... A chacun son métier.
