Et Valérie Pécresse inventa le front républicain inversé. A deux jours du jour du second tour des élections régionales, la présidente sortante d'Ile-de-France sort le bazooka contre la liste d'union de la gauche menée par l'écologiste Julien Bayou. En ballottage favorable, l'ancienne ministre dramatise l'enjeu du scrutin de dimanche afin de mobiliser ses troupes. Sa cible : l'accord noué entre La France insoumise, EELV et le PS. La candidate fustige une gauche "indigéniste, racialiste" et éloignée des valeurs républicaines. Julien Bayou ? Un adepte de la "décroissance" et du "laxisme", répète en boucle la droite francilienne.

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Le scénario du premier tour guide ce discours. Arrivée en tête avec 35,9% des voix, Valérie Pécresse a nettement distancé le RN Jordan Bardella (13,1%) et le LREM Laurent Saint-Martin (11,8%). Les trois listes de gauche conduites par Julien Bayou (13%), Audrey Pulvar (11,1%) et Clémentine Autain (10,2%) ont, elles, fusionné. L'addition théorique de leurs voix peut mettre en danger la présidente sortante. Alors Valérie Pécresse a fait un choix simple : jouer la carte du péril rouge et du rempart face à l'extrême gauche. La République, c'est elle!

"C'est République contre extrême gauche"

"Alors que le séparatisme menace notre pacte national, je demande aux Franciliens de se lever contre cette alliance avec une extrême gauche qui a perdu sa boussole républicaine et ses valeurs universalistes", a-t-elle lancé jeudi lors d'un meeting au Cirque d'hiver, rappelant les propos d'Audrey Pulvar sur les réunions non-mixtes. "Ce n'est pas un duel droite-gauche, c'est République contre extrême gauche", confie Geoffroy Didier, vice-président de la région Ile-de-France. "Nous sommes des lanceurs d'alerte sur le nouveau visage de la gauche", abonde le député LR de l'Essonne Robin Reda.

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Cette offensive obéit à un objectif simple : doper la participation au second tour et éviter toute mauvaise surprise. Dans le camp Pécresse, le souvenir des municipales à Bordeaux est vivace. En juin 2020, le maire LR Nicolas Florian était donné largement en tête au second tour de scrutin... avant d'être battu par l'écologiste Pierre Hurmic. La faute à une démobilisation de l'électorat de droite, qui avait préféré les plages du Cap Ferret aux austères bureaux de vote. "Le scénario bordelais peut se reproduire. Nous connaissons les effets de l'abstention différenciée", soutient Othman Nasrou, premier vice-président de la région Île-de-France.

"Elle surporlarise le second tour, c'est bien joué"

Cliver pour mobiliser : la stratégie est claire. "C'est la seule option possible, souffle un proche de Valérie Pécresse. Le but est d'attirer un électorat de centre-gauche qui ne veut pas de LFI." "Elle surporlarise le second tour, c'est bien joué", ajoute une cadre LREM d'Ile-de-France. Dans le camp Bayou, on fustige une campagne "extrêmement violente". "On est habitué avec elle : elle démarre en citant Simone Weil et elle termine en draguant Dupont-Aignan, persifle le socialiste Maxime de Gayets, président du groupe PS à la région et 5e sur la liste parisienne de Julien Bayou. Sa stratégie consiste à essayer d'aller chercher, de manière obscène, les voix du Rassemblement National." Et, sans doute, celles des électeurs socialistes de centre-gauche qui refuseraient de voter pour une alliance avec Europe Écologie - Les Verts et la France Insoumise.

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Ces attaques au lance-flammes ne sont pas sans risque. La manoeuvre, qui flirte par essence avec la caricature, peut avoir un effet contre-productif. "C'était bien joué au départ, mais ça devient "too much", déplore un élu local de droite. Les électeurs de gauche peuvent s'agacer qu'on ressorte les vielles badernes et le retour des chars russes place de la Concorde." Un proche de la candidate a alerté en interne sur le risque potentiel de remobiliser la gauche. "Ce risque existe si on va vraiment trop loin. Pour le moment, il n'y a pas eu de déclaration de trop. On a rappelé des faits", confie-t-il.

Un colistier de Julien Bayou se frotte presque les mains. "En faisant ça, elle fait une erreur : elle va faire monter Saint-Martin, devenir son marchepied, ce qu'elle ne voulait pas. Il peut devenir un vote refuge pour des électeurs de gauche ou du centre. Imaginez que vous êtes un électeur de gauche, ou centriste, est-ce que vous voteriez pour quelqu'un qui est autant dans l'outrance ? Elle n'est vraiment pas rassurante..."

Pécresse bordelise la gauche

Le succès de cette stratégie sera connu dimanche soir. Mais le camp Pécresse peut déjà revendiquer une victoire : avoir mis le feu à la gauche. Cette semaine, la présidente sortante de la région francilienne a reçu deux marques de soutiens pour le moins inattendues. D'abord, celle de l'ancien Premier ministre Manuel Valls ! Fraîchement démissionnaire de son poste de conseiller municipal à Barcelone, il a, ce jeudi sur Europe 1, appelé "sans hésiter" à voter pour Valérie Pécresse lors du second tour. Plus tôt sur Twitter, il avait estimé que "l'alliance des écolos et du PS avec LFI est une faute politique et morale" car le mouvement de Jean-Luc Mélenchon était coupable de "trop d'ambiguïtés et de compromissions".

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Il en va de même pour Jean-Paul Huchon : l'ancien président PS de la région Ile-de-France a, lui aussi, appelé le peuple de gauche à voter pour l'actuelle patronne de la région, ancienne membre des Républicains. "L'enjeu dans une région est de faire avancer tout le monde en même temps. La troïka qui se présente à ces élections sous les couleurs de la gauche ne semble pas en mesure de le faire", estime-t-il dans une interview au Point, en qualifiant Bayou, Pulvar et Autain de "gens irresponsables, irréfléchis et beaucoup trop idéologues."

"Valls et Huchon ont perdu tout sens de l'orientation"

Voilà qui a le mérite de la clarté... et de déchaîner la colère, mêlée de déception, d'une partie des troupes socialistes. "Je ne suis plus surpris par rien les concernant, ça fait longtemps que Valls et Huchon ont perdu tout sens de l'orientation, grince un dirigeant du Parti socialiste qui les a bien connus. On les appelle 'socialistes' dans la presse, mais ils ont déjà voté Macron en 2017. Ils font ça pour avoir les quelques micros qu'on leur tend, mais tout le monde se fout d'eux. En revanche, ça m'attriste : on pouvait imaginer que leur défection à gauche était une erreur, en réalité c'est une dérive."

Deux autres figures de la gauche sont sorties du bois pour courir au secours de l'alliance Bayou-Pulvar-Autain et faire contrepoids : l'ancien Premier ministre Lionel Jospin et l'ex-ministre de la Justice Christiane Taubira, toujours très populaire de ce côté de l'échiquier politique, ont annoncé leur soutien à la liste écologiste. Ils ont été rejoints, de manière discrète, par François Hollande, qui "soutient toutes les listes où se trouvent des socialistes", et par Ségolène Royal.

Candidat sur la liste Bayou, le socialiste Jérôme Guedj s'est fendu d'un long message sur Twitter pour justifier son choix, sans nier "les désaccords existants" avec les composantes de sa "coalition". L'angle d'attaque de Valérie Pécresse préfigure la prochaine campagne présidentielle. Alors qu'une partie de la gauche aspire à l'union pour l'emporter, la droite et la majorité veulent établir un cordon sanitaire entre elle et LFI. Une manière d'affaiblir ses chances pour 2022.