J'ai toujours bien aimé l'expression "Khmers verts" pour désigner les écologistes radicaux. Je la trouve drôle, imagée, expressive... Mais je n'y avais pas assez réfléchi. Le concept est plus profond et plus exact qu'on ne croit. Ma gratitude va à Sandrine Rousseau, puisque je lui dois de déciller.
Il est vrai qu'elle s'est employée ces temps-ci : on a eu droit au méchant barbecue stéréotypiquement genré, à la répression pénale promise aux messieurs qui ne font pas la vaisselle, à la diabolisation du travail "valeur de droite", aux réquisitions que l'on sait devant le grand tribunal du peuple invité aux assises conjugales... J'en passe et des meilleures. On a rarement fait mieux en matière de buzz savamment entretenu. Mais laissons... Ce qui compte, c'est qu'à peu près tout ce qui définit ce projet politique vise à punir, certes, mais surtout à rééduquer.
Une folie de redressement à la schlague irrigue ce fatras. On a ri de l'intention d'instituer un délit de non-partage des tâches ménagères, mais ce n'était pas drôle du tout : il est là question d'une loi, votée par le Parlement, pour fonder la police à entrer dans la cuisine, peser au trébuchet la répartition des corvées, saisir un procureur et mettre un tribunal en état de punir les contrevenants au nom du peuple français. L'idée, même lancée pour faire gamberger, est purement et simplement dantesque. Kafka n'aurait pas osé y penser. Qu'on le veuille ou pas, le croisement de la victimisation wokiste et de la pétoche climatique a bien accouché d'un véritable monstre philosophique, capable de dévorer tous les principes de l'Etat de droit - Éric Dupond-Moretti vient de dire à ce propos des choses tout à fait sensées autour de "l'affaire Bayou" - , mais aussi de nous coller tous en ligne, tête basse, dans l'attente de notre édification.
Laquelle ne sera d'ailleurs pas réservée aux hommes, même s'ils seront spécialement soignés. Tout le monde devra passer sous le rasoir pour apprendre à penser comme il faut ; changer de goûts, d'investissements, d'emploi du temps, de rêves... La dénonciation de la valeur travail a, sous ce rapport, quelque chose de stupéfiant (abstraction même du fait qu'elle a déplacé la raison et la modernité du côté du secrétaire général du Parti communiste, ce qui mérite tout de même un grand coup de chapeau) : voici en effet qu'on enjoint aux travailleurs - et notamment aux travailleurs manuels salariés - de ne pas aimer ce qu'ils font. Le maçon doit préférer la conscience de son aliénation à la satisfaction de son beau mur accompli, le tourneur-fraiseur n'être pas heureux de la perfection de sa pièce de métal formée. L'un et l'autre doivent refuser de s'en trouver remplis. Et entrer dans la joie de ne surtout rien faire de leurs journées, même s'ils sont plus heureux la truelle à la main ou dans l'odeur d'huile perdue.
Rappelez-vous Delphine Batho et Black Friday
Le drame de ce catéchisme, c'est sa charge de mépris. Cette prétention obscène à mieux savoir que les gens ce qui est bon pour eux ; cette verticalité élitiste qu'il y a à vouloir révéler à chacun la réalité de son état et la fausseté de ses affects ; cette impudeur à croire qu'on a le droit, d'où l'on est, d'y mettre bon ordre et correction. Dictature mentale. Il ne s'agit (même) pas de proposer aux gens une grille d'analyse critique de leurs vies et de leurs aspirations, il s'agit de la leur inculquer, comme la seule vérité possible, au besoin par la force de la loi.
Je serais injuste, au demeurant, si je réservais ce diagnostic à Sandrine Rousseau et à sa mouvance immédiate. Le mal ronge le gauchisme français dans son ensemble, si ce n'est une large part de la gauche réputée plus raisonnable et apte au gouvernement. Rappelez-vous Delphine Batho, qui fut ministre, demandant fin 2019 qu'on interdise les opérations de Black Friday dans l'ensemble du pays, vu qu'elles incitent les Français au consumérisme, lequel n'est rien d'autre qu'un mal en soi dont il faudrait expurger leurs âmes, quoi qu'ils pensent des joies du shopping.
Politique, disent-ils. Débat. Participation. Foutaises ! Aussi loin que l'on porte le regard sur les rives de l'écologisme radical et de ses extensions insoumises, nous ne voyons que maîtres d'école, donneurs de leçons, sacheurs de vérités construites sur mesure, missionnaires imperméables au doute, redresseurs d'âmes, ennemis de la liberté. Pour de bon : Khmer(e)s vert(e)s.
