Comment apprend-on à devenir un responsable politique, à faire un discours, à distribuer des tracts ? Est-ce que la droite et la gauche s'enseignent ? Autant de questions que nous avons souhaité poser aux hommes et aux femmes qui occupent aujourd'hui des ministères, des sièges dans l'hémicycle... Cette semaine, L'Express interroge Ségolène Royal. Rien ne destinait la jeune fille née à Dakar, élevée aux Antilles et dans l'Est de la France, à devenir la première femme qualifiée pour le second tour de l'élection présidentielle. C'était compter sans Françoise Giroud, Virginia Woolf et les maires du Poitou.
L'EXPRESS : Ils m'ont tout appris, à commencer par...
Ségolène Royal : La résilience. Sinon, je ne serais pas devant vous aujourd'hui. J'ai appris la résilience en ayant une éducation assez dure, au bon sens du terme. J'étais fille de militaire, nous étions huit enfants, avec des repères stricts mais aimants. Honnêteté, rigueur, travail scolaire... c'était un peu austère. Mais je pense aujourd'hui que cette austérité m'a donné des béquilles.
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Qui incarne l'austérité dans votre enfance ?
L'école et la figure paternelle, cette dernière étant très équilibrée par la figure maternelle. Ma mère incarnait l'écologie avant même que le mot n'existe. La nature, la douceur, savoir rester optimiste en toutes circonstances. C'est l'une des choses dont je l'ai remerciée quand je l'ai accompagnée en fin de vie pendant plusieurs mois - elle s'est éteinte en février 2019 dans un EHPAD. En découvrant l'extrême fragilité du grand âge, on pense au début venir par devoir, mais petit à petit je me suis rendu compte que cela me faisait beaucoup de bien d'aller la voir. J'ai reçu beaucoup plus que je n'ai donné. Les choses qu'elle nous avait transmises me sont revenues en mémoire. Ça ne va pas ? Ce n'est pas grave, il y a un lever de soleil, la nature est là. Cet apprentissage, que certains découvrent aujourd'hui, nous l'avons connu dans l'enfance. J'ai su faire un herbier avant d'apprendre à lire, cueillir les herbes et les fleurs sauvages dans les champs, regarder une libellule ou un papillon. J'ai vu ma grand-mère normande pleurer à la suite de remembrements qui détruisaient le bocage. Abattre un arbre, c'était criminel.
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Comment se construit le féminisme d'une jeune fille née au Sénégal, élevée aux Antilles et dans les Vosges, partie étudier à Paris ?
Il se construit par l'observation de la condition des femmes dans ma famille. Peu avaient un métier, elles dépendaient souvent de leur mari. Très tôt, je me suis dit : ça, jamais ! L'indépendance financière était la dignité de base. Des figures féministes ont surgi dans mes lectures. Une chambre à soi de Virginia Woolf... c'était tellement vrai. Dans les familles autour de moi, les hommes avaient leur coin mais les femmes n'avaient qu'un espace collectif, la cuisine. Cela s'observe encore souvent aujourd'hui. La lecture de Simone de Beauvoir a été fulgurante. Olympe de Gouges, aussi. Lorsque je suis devenue ministre, en 1992, j'étais la seule à féminiser mon titre. Cela m'a valu une réprobation publique de l'Académie française. Il a fallu dix ans pour que cela change.

Ecologie, féminisme, autorité... les inspirations de Ségolène Royal
© / Florence Wojtyczka
Est-ce que votre féminisme se construit aussi par des figures marquantes dans votre enfance ?
J'étais en pension chez des religieuses à Epinal. Je me souviens avoir été la seule élève à demander, et obtenir, le droit d'écouter des émissions politiques à la radio. Françoise Giroud m'a éveillée à la politique. Je me souviens comme si c'était hier des débats auxquels elle participait. La politique me passionne très tôt, alors que je ne viens pas d'une famille engagée. Après le bac, l'envie de faire Sciences Po survient. Je suis boursière, je n'ai jamais mis les pieds à Paris - ça paraît fou aujourd'hui - et je ne sais pas ce qu'est une classe préparatoire. Une de mes soeurs m'amène un dépliant sur Sciences Po. Il y avait une prépa à Nancy. Je m'inscris en sciences éco, je travaille pendant l'été pour gagner un peu d'argent, je fais la prépa... et contre toute attente je suis reçue. On m'accorde une bourse. Je peux venir à Paris, où je loge dans une chambre triste à Bastille. Je travaille, je travaille, je travaille.
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Vous souvenez-vous de votre premier discours politique ?
Aux élections législatives de 1988. J'ai encore les bandes enregistrées mais je ne les ai jamais revues. C'était pénible. Je ne savais pas prendre la parole. Même à Sciences Po ou à l'ENA, je parlais peu dans les réunions ou dans les dîners. Comme les autres femmes, d'ailleurs. Il y avait un complexe d'infériorité. En 1988, j'apprends toute seule, sur le tas. Ma parole se libère peu à peu et je commence même à aimer ça. Le déclic, c'est le moment où vous comprenez qu'il y a des gens qui ont plaisir à vous écouter. A la place du stress et de l'angoisse que vous ressentiez, vous ne voyez plus que le dialogue. C'est un sentiment superbe.
Avez-vous des maîtres en politique ?
Les contacts de terrain, les mouvements sociaux, les ouvriers d'Heuliez m'ont beaucoup appris. Comme le contact avec les maires ruraux. Beaucoup étaient des paysans qui ont connu la promotion sociale grâce à l'élection. Ils ont une intelligence, une élégance, une délicatesse, une subtilité... Je pense à Jean Leyssène, le maire d'Arçais dans le Marais Poitevin, ou à René Mathé, celui de Saint-Georges-de-Rex. Ils m'ont tout appris du rapport à l'humanité et de la hiérarchie des valeurs. Ils travaillent dur, ils ont des problèmes à régler, mais il y a autour d'eux une harmonie de la vie. Ils vous emmènent en barque à la pigouille sur le Marais Poitevin et vous vous sentez bien. Leur vision sur la politique nationale est fulgurante, jamais méchante, alors que la politique nationale est faite de caricatures et de vulgarité.
Vous écrivez que François Mitterrand vous apprend l'attention à l'infiniment petit et à l'infiniment grand.
Comme Aimé Césaire n'avait pas peur de se ridiculiser en parlant aux arbres, François Mitterrand parlait à ses ânes. Je l'ai vu, quand nous avons lancé les grands travaux du Marais Poitevin, prendre plaisir à venir aux inaugurations et à parler avec les maires ruraux. Il venait d'une famille nombreuse, d'un milieu rural. Un jour, il m'a fait remarquer que nous avions ces points communs.
Vous avez aussi en commun avec François Mitterrand votre éducation religieuse. Participe-t-elle à votre construction politique ?
C'est une conscience. L'être humain ne vit pas que de matériel. Il vit aussi de spirituel. On l'a vu pendant le confinement. C'est de solitude dont les gens ont le plus souffert ou, pour les enfants, de ne pas voir leurs copains. Cette dimension spirituelle n'est pas suffisamment prise en compte dans le discours politique. Le sujet n'est pas le mètre de distance entre les enfants, mais leur souffrance : la privation du contact avec leurs pairs, la transmission... comment leur parle-t-on du virus et de ce qu'ils ont ressenti ? Cela n'a pas été dit. Je ne suis plus pratiquante, je n'ai besoin ni de repères ni de directeurs de conscience, mais je n'oublie pas que la religion, c'est aussi l'Abbé Pierre, l'apprentissage de la charité, l'attention portée à son voisin. Il y a des valeurs structurantes qui dépassent le cadre religieux et relèvent de l'humanité : le bien et le mal, la conscience que tout ne se vaut pas, le refus du chacun pour soi. Il m'arrive de rentrer dans les églises et de me recueillir pour demander de protéger mes enfants et, surtout, de mourir avant eux : c'est mon unique peur. En Poitou-Charentes, j'ai créé le festival des Nuits Romanes. C'est un patrimoine commun, tellement beau, qui favorise la contemplation et nous appartient à tous. Ces églises ont été construites par des ouvriers, des pauvres gens qui ont perdu la vie. Ce n'est pas que religieux.
Avez-vous le sentiment d'avoir un rôle de transmission avec les générations suivantes, notamment avec les jeunes filles ?
Ce qui est extraordinaire avec l'élection de 2007, c'est que l'on en a parlé jusque dans les cours d'écoles maternelles. Je croise parfois des jeunes filles qui me disent : "J'avais huit ans, mais j'ai voté pour vous !" Récemment, un tout jeune chauffeur de taxi m'a dit que sa mère avait improvisé une fête dans leur jardin après l'un de mes meetings en banlieue parisienne. C'était la première fois qu'il voyait sa mère danser ! J'ai montré aux filles qu'il fallait oser et que le plafond de verre pouvait être franchi, que l'on avait la même légitimité que les hommes et que l'on n'était pas obligée de sacrifier son rôle de mère pour faire de la politique.
