Doit-on, quand on reprend l'alpinisme après quatre ans de trêve, se frotter directement à l'Everest ? Ou, en l'occurence, à l'Alpe d'Huez ? C'est en tout cas le choix, audacieux, de Najat Vallaud-Belkacem. L'ex-ministre de l'Éducation a officialisé, samedi 13 mars, sa candidature aux élections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, à la tête d'une liste - "L'Alternative" - rassemblant le Parti socialiste, le Parti radical de gauche, Cap Écologie et la Gauche républicaine et socialiste. Avec, pour ligne de mire : défaire Laurent Wauquiez, ex-patron des Républicains en fonction depuis 2016.

Depuis sa défaite aux élections législatives de 2017, elle a pris du champ avec le monde politique et s'est construit une parenthèse aux multiples et diverses expériences : directrice de collection de la maison d'édition Fayard, elle entre en 2018 à l'institut d'études Ipsos comme directrice générale "Études internationales et Innovation sociale", qu'elle quitte fin 2019. Enseignante à Sciences po Paris, elle devient, en mars 2020, directrice générale de l'ONG One en France... "En tant que chef d'entreprise, si je recevais son CV, je lui dirais qu'elle manque quelque peu de constance dans ses expériences", grince le député Bruno Bonnell, également candidat aux régionales en Auvergne-Rhône-Alpes sous l'étiquette La République en marche... et tombeur de Najat Vallaud-Belkacem aux législatives de 2017.

LIRE AUSSI :

L'idée d'une candidature, dans l'air depuis un bon moment, s'est cristallisée dans l'esprit de la socialiste à la fin de l'été dernier, alors qu'un autre membre du parti, Jean-François Débat, est aussi sur les rangs. Sollicitée par le PS parisien et ses représentants locaux, convaincue de pouvoir créer une forme d'union de la gauche autour d'elle, Najat-Vallaud Belkacem a donc considéré qu'il s'agissait du bon moment pour sortir du bois. Un moment où, selon son entourage, "le pays est en train de changer d'atmosphère". Même si elle s'était déjà montrée à plusieurs reprises avec des candidats socialistes aux élections municipales l'année dernière, se présenter face aux électeurs sur son nom est une affaire d'une toute autre taille. Une toute autre exposition. "Si elle a vocation à refaire de la politique, elle doit se lancer à nouveau dans une bataille", admet l'un de ses plus proches conseillers.

Najat a souvent été accusée, à tort, d'être une planquée de la politique, d'éviter de se mettre en danger, eh bien voilà, là elle prend ses responsabilités et va au combat avec détermination

La bataille, le ring, le charbon... Qu'importe comment on nomme le combat politique, Najat Vallaud-Belkacem a été accusée, d'abord par sa propre famille politique, de l'abandonner trop facilement ces dernières années. En 2018, lorsque le Parti socialiste se cherche un nouveau Premier secrétaire, elle décline et laisse la place à Olivier Faure, après y avoir sérieusement songé. En 2019, lorsque le PS et ses alliés cherchent une tête de liste charismatique et expérimentée - il n'y en a pas cent sur ce côté de l'échiquier politique - pour les élections européennes, elle fait un nouveau refus d'obstacle. On entendit alors certains cadres, certains caciques, hollandistes notamment, lui reprocher d'abandonner sa maison en proie aux flammes du déclin, de manquer de courage en la laissant aux deuxièmes et troisièmes couteaux. Il en allait d'ailleurs de même pour l'ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve. "Najat a souvent été accusée, à tort, d'être une planquée de la politique, d'éviter de se mettre en danger, eh bien voilà, là elle prend ses responsabilités et va au combat avec détermination", défend Pierre Jouvet, secrétaire national du Parti Socialiste chargé des élections et élu de la région. Conscients de ces critiques passées, les amis de "NVB" tentent, cette fois-ci, de les retourner : "Elle a le devoir de répondre présent : quand vous êtes Najat Vallaud-Belkacem, vous devez quelque chose à votre famille politique, et au débat public." Enfin, diront certains.

"Au fond, si elle perd, est-ce que c'est grave ?"

Najat Vallaud-Belkacem a beau assurer, partout où elle est interviewée, que "la région est gagnable", force est de constater que la mission, s'il elle n'est jamais impossible dans le cadre d'une élection, s'avère pour le moins difficile. Un sondage officiel - celui de l'Ifop publié en novembre dernier - et d'autres plus officieux, donnent à Laurent Wauquiez une avance très confortable sur ses concurrents au premier tour du scrutin, avec plus de 30% des intentions de votes. Idem au second tour. Au sein de gouvernement, chez les ministres qui suivent de près l'échéance à venir, l'issue ne fait absolument aucun doute, et tant pis pour le représentant de la majorité.

"Wauquiez sera très bien réélu, dans un fauteuil même", prédit un membre de l'exécutif. "Wauquiez sera largement devant au premier tour : il est favori car il y a une grosse prime aux sortants qui ont de la popularité, analyse un autre. L'objectif des autres candidats, c'est de sortir de la fourchette que leur confère leur étiquette politique. Au PS, entre Najat Vallaud-Belkacem et Jean-François Débat - qui convenons-en à un léger déficit de notoriété par rapport à elle - il n'y a qu'un point d'écart. Ça veut tout dire." Même au Parti socialiste, on peine à surjouer un optimisme débordant : "Il est difficile de dire autre chose que Wauquiez est ultra-favori, mais au moins Najat a la possibilité de créer une dynamique...", admet l'un de ses hauts dirigeants.

On l'aura compris : c'est moins remporter une victoire que "se redonner le droit de faire de la politique", comme le souffle un intime, qui importe pour l'ancienne Porte-parole du gouvernement Ayrault. Montrer à nouveau au pays qu'elle a une envergure politique. Qu'elle sait taper fort autant que défendre ses idées. Et qui mieux que Laurent Wauquiez pour faire le punching-ball ? Indéboulonnable, certes, mais sacrément utile pour réviser ses classiques. Un cadre socialiste en salive déjà : "Il y a une vraie différence gauche-droite, ils sont de la même génération, ils sont potentiellement présidentiables dans les quinze ans qui viennent. C'est un bon adversaire. Au tennis, si tu joues un adversaire médiocre, le match est médiocre. Mais si les deux joueurs sont exceptionnels, le match est exceptionnel !"

De la même manière que l'on retient surtout l'infinie beauté des finales Federer-Nadal de 2008 et Federer-Djokovic de 2019 à Wimbledon, l'espoir pour le camp Vallaud-Belkacem est bien que l'on se souvienne davantage du match que du vainqueur final. Et, tant qu'à faire, du perdant qui se sera bien battu... et qui aura redoré son blason en gagnant six ou sept points de plus que ceux qui lui étaient promis. "Elle a longtemps cogité, et elle s'est dit qu'elle n'avait pas de raison de ne pas y aller ! Au fond, si elle perd, est-ce que c'est grave ?", conclu l'un de ses proches.

LIRE AUSSI : Raphaël Enthoven : "La gauche se venge de Macron à la façon d'un virus"

On devine aisément que cette élection régionale n'est qu'une étape, un moyen de créer l'étincelle qui refera redémarrer le moteur Vallaud-Belkacem. Pour arriver à son rythme de croisière en 2022 ? Peut-être pas. Mais au moins pour refaire de l'ex-ministre une voix qui compte à l'échelle nationale, d'où le choix de ce scrutin qui demeure un entre-deux : "Médiatiquement, cette élection va s'installer sur le duel Najat-Wauquiez et sur des thèmes qui ne seront pas complètement locaux : il sera question de valeurs, d'idées pour la société que l'on souhaite construire, souffle un soutien de la quadragénaire. Cette élection, c'est une mini-présidentielle avant l'heure, sur la manière de débattre, d'imposer des sujets." Voilà qui a le mérite d'être clair.

Un risque ne doit tout de même pas être complètement mis de côté : celui du fiasco. Total. Aujourd'hui aux alentours de 12% des intentions de vote, quelle plus-value tirera Najat Vallaud-Belkacem de ce fameux "combat" si elle ne décolle pas d'un pouce ? Et si elle se trouve loin derrière les Verts au soir du premier tour ? Déjà, elle a raté son premier objectif : parvenir un réunir socialistes et écolos sous la même bannière. Dimanche sur LCI, le maire EE-LV de Lyon, Éric Piolle, a trouvé "incongrue" l'idée d'un ralliement avec une ancienne "élue auprès de (Gérard) Collomb et ministre de Manuel Valls"... Oubliant que des Verts faisaient aussi partie de la majorité de l'ancien édile devenu ministre de l'Intérieur. "J'étais persuadé qu'elle allait réussir son alliance avec les Verts et que c'était pour cette raison qu'elle se lançait maintenant, indique l'adversaire Bruno Bonnell. D'ailleurs, je pense qu'elle était persuadée de la réussir aussi... Là, j'aurais été beaucoup plus inquiet." Son entourage martèle que l'annonce, puis la campagne, feront décoller sa candidature, mais rien n'est moins sûr dans cette tentative de résurrection. Quand nouveau commencement rime avec double tranchant.