Ce devait être un moment phare de la rentrée politique : la sortie, début octobre, du dernier ouvrage de Bernard Cazeneuve, A l'épreuve de la violence (Stock). Le récit de ses années Place Beauvau, le moyen de faire valoir son statut d'homme d'Etat, avec ses fêlures et ses regrets... La tournée promotionnelle était parfaitement ficelée, ni trop peu ni pas assez, deux journaux, une radio. Et voici que, quinze jours après la parution du livre de Cazeneuve, François Hollande s'invite à son tour dans les rayons avec un nouveau livre-entretien sur les institutions. Il n'en faut pas davantage pour que l'ancien locataire de Matignon voie rouge, soupçonne l'ex-président d'avoir volontairement parasité sa séquence médiatique. Les deux hommes se sont appelés le jour de la sortie de Répondre à la crise démocratique, l'histoire ne dit pas quelle a été la nature de leurs échanges. Interrogé à la radio sur la proposition de refonte des institutions prônée par l'ex-chef de l'Etat, Cazeneuve la critique sèchement, pointant le risque d'ajouter "des difficultés institutionnelles aux problèmes de la société française".

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Dans l'entourage de François Hollande, on jure que le nécessaire a été fait pour éviter un début de polémique. Ce dernier opus était certes prêt depuis le milieu de l'été et sa parution a bien été décalée, mais l'auteur assure avoir pris ses dispositions pour ne pas gêner Cazeneuve, au point d'accepter une mise en rayons au milieu des vacances scolaires.

"Il y aura un moment de vérité"

Depuis des mois, une petite musique lancinante se faisait entendre : François Hollande aurait décidé de laisser Bernard Cazeneuve tenter sa chance. Un ex-ministre nous le répétait encore ces derniers jours, rappelant les propos tenus à Cherbourg par l'ancien président en septembre 2018: "La République doit savoir qu'elle a Bernard Cazeneuve en réserve, qui, même s'il est en retrait, est un talent n'ayant pas encore dit toute sa vérité."

Mais d'autres doutent franchement que l'animal politique renonce aussi facilement. "Hollande croit le retour possible, Cazeneuve croit qu'il est attendu. Il y aura un moment de vérité", résume l'ancien ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux, devenu au fil des années proche de Cazeneuve. Au printemps dernier, un socialiste s'entretient avec François Hollande. L'élu ne croit pas un instant à la réalité de cet effacement, et il a bonne mémoire : "Alors, comme ça, tu votes Cazeneuve ? Tu fais avec lui ce que tu as fait avec Ségolène et Macron..." Avant la présidentielle de 2007, Hollande avait fait mine de soutenir Royal en espérant la déloger à la dernière minute. Raté. Avant celle de 2017, il ne tarissait pas d'éloges sur celui qui avait été le secrétaire général adjoint de l'Elysée du début de son quinquennat ; le piège, là encore, s'était refermé sur lui.

"Cazeneuve passe bien avec son humour british"

Drôle de relation entre ces deux hommes de gauche. Leur proximité, réelle, ne peut être mise en doute. Elle s'est bâtie tout au long d'un quinquennat éreintant et émotionnellement bouleversant. Si Hollande et Cazeneuve ne viennent pas du même moule, ils se sont notamment retrouvés sur l'humour. "J'ai vu Hollande pleurer de rire au téléphone avec Cazeneuve, le soir, se souvient Gaspard Gantzer, responsable de la communication de l'Elysée de 2014 à 2017, aujourd'hui candidat à la mairie de Paris. Il savait le décontracter, y compris dans les moments les plus difficiles. Quand Hollande a décidé de ne pas briguer de second mandat, il a été l'un des premiers informés."

François Hollande (g) et son successeur Emmanuel Macron, le 14 mai 2017 à L'Elysée

François Hollande et son successeur Emmanuel Macron, le 14 mai 2017 à L'Elysée après la passation de pouvoir.

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C'est d'ailleurs ce même Cazeneuve que Hollande souhaitait voir monter dans sa voiture, le 14 mai 2017, pour rejoindre Solferino après la passation de pouvoir avec Emmanuel Macron. Il voulait Cazeneuve auprès de lui pour l'un des instants les plus difficiles de sa vie politique. Retenu par la cérémonie d'intronisation du nouveau président, l'ex-ministre a dû renoncer. Julien Dray l'a remplacé au pied levé: "Hollande m'a demandé, je suis venu. C'était un geste d'amitié parce que c'est un bon garçon. Ses rapports avec Cazeneuve sont finalement assez récents. François a compris qu'il pouvait lui faire confiance. Il est discret, travailleur, passe bien avec son humour british. Il a eu la trajectoire politique d'un fidèle." Façon très "drayienne" de rappeler qu'il serait de bon ton de la part de Cazeneuve d'exprimer une certaine reconnaissance ?

Pendant le quinquennat, ce dernier est en effet rapidement devenu l'un des principaux interlocuteurs du chef de l'Etat. "Il était avec Michel Sapin l'un des ministres avec qui François Hollande s'entretenait le plus souvent. Ils s'appelaient en permanence", confirme Gaspard Gantzer. Hollande a su le récompenser au gré des remaniements, quitte à froisser des proches. François Rebsamen voulait Beauvau en 2014, Stéphane Le Foll espérait Matignon en 2016. Chaque fois, Cazeneuve a été choisi.

Hollande, "addict" au pouvoir ?

Cet été, ce dernier a organisé une petite fête d'anniversaire dans sa propriété dans le sud de la France. Hollande était là. Ils se sont aussi retrouvés publiquement lors du pot de fin de session des sénateurs socialistes, en juillet dernier. Le 5 septembre, l'ancien ministre, largement poussé par les chefs des groupes parlementaires PS, était l'invité vedette de leur rentrée à Avignon. François Hollande est arrivé après son discours, pour le dîner. Les deux hommes se sont entretenus pendant une bonne demi-heure à l'hôtel Mercure, où l'ancien chef de l'Etat avait pris une chambre.

Mais, en politique, les amitiés sont souvent bien fragiles. Posez la question à Julien Dray, qui n'a plus parlé à Hollande depuis des mois. Alors que Bernard Cazeneuve se montre de plus en plus clair sur ses intentions, le risque d'une rivalité pourrait vite se présenter. "Il ne faut pas se fier à son air bien élevé ni à son sourire urbain, il faut s'en méfier", avait confié François Hollande à Emmanuel Macron durant son quinquennat, selon des propos rapportés dans le livre de Marie Bordet et Laurent Telo sur Julien Dray, "C'est toujours moi qui fais le sale boulot" (Fayard). Auprès de certains, Bernard Cazeneuve se dit convaincu que François Hollande rêve toujours d'être de nouveau candidat, évoquant même une forme "d'addiction" au pouvoir.

Cazeneuve devra faire preuve d'habileté pour couper le cordon hollandais. "Il ne pourra pas frapper trop fort sur Hollande, pressentait récemment un ancien ministre socialiste. Il a trop traité Macron de traître pour faire comme lui." Ce "moment de vérité" a toutes les chances de se jouer en privé. Mardi 15 octobre, dans la cour des Invalides, le général Lizurey, directeur général de la gendarmerie nationale, fait son adieu aux armes devant un parterre de ministres anciens et actuels. Arrivé avec un peu d'avance, Brice Hortefeux contemple le rang des membres de l'exécutif déjà occupé par Florence Parly et Christophe Castaner. L'ex-ministre de Nicolas Sarkozy est absorbé dans ses pensées quand surgit de nulle part Bernard Cazeneuve. Surpris de ne pas l'avoir vu entrer, Hortefeux lui lance : "Tu arrives par les coulisses ?" Réponse immédiate de l'intéressé : "C'est toujours par là que je passe..."