Dans la célèbre comédie Maman J'ai raté l'avion, le duo de cambrioleur malmené par le jeune Kevin a une drôle d'habitude : dévaliser les maisons de ses victimes avant de les inonder. La droite a la sensation de subir cette double peine au lendemain de la présentation du projet d'Emmanuel Macron le jeudi 17 mars. Le chef de l'Etat a préempté plusieurs mesures symboliques du projet de Valérie Pécresse. Avec un double risque pour la candidate Les Républicains (LR) : perdre en singularité et voir une partie de l'électorat de droite fuir vers le président de la République, au sommet dans les sondages.
Le programme d'Emmanuel Macron fait écho à celui de sa rivale sur plusieurs points. Il prévoit de porter l'âge légal de départ à la retraite à 65 ans, d'alléger les droits de succession, d'assujettir le versement du RSA à l'exercice d'une activité ou de favoriser le cumul emploi-retraite. Voilà pour l'économie. Comme Valérie Pécresse, le candidat veut pousser les jeunes médecins à exercer dans les déserts médicaux et renforcer l'autonomie des établissements scolaires. Celui qui a fermé la centrale de Fessenheim prône enfin un mix entre nucléaire et énergie renouvelables.
"Préférez l'original à la pâle copie !"
"Photocopie", "Pillage"... Sur les réseaux sociaux, les élus Les Républicains rivalisent de métaphores. La colère se mêle à l'aigreur. LR a brièvement publié sur Twitter un photomontage d'Emmanuel Macron qualifié d'"homme-photocopieuse". Lors d'un meeting jeudi soir à Nîmes, Valérie Pécresse a dénoncé un projet de "déni et de contrefaçon". "Préférez l'original à la pâle copie !", lance-t-elle. Devant son public, elle s'essaie à un exercice délicat : démasquer un président "caméléon" qui renierait son propre bilan.
A défaut de critiquer le fond des propositions économiques d'Emmanuel Macron, elle met en doute sa capacité à les mettre en oeuvre et cible la faiblesse de ses mesures régaliennes. "Il n'y a rien sur la remise en ordre de nos frontières et de nos rues." A l'issue du meeting, Valérie Pécresse ironise devant des journalistes : "Si on me pille, c'est que j'ai les bonnes solutions." Un proche ajoute : "Elle reste la femme à abattre et ce n'est peut-être pas un hasard, car elle est la seule à pouvoir empêcher la réélection d'Emmanuel Macron."
Dans le camp Pécresse, on veut officiellement croire que ces emprunts seront sans effets sur le peuple de droite. "Emmanuel Macron fournit des efforts à reprendre le programme de Valérie Pécresse, confie le patron des sénateurs LR Bruno Retailleau. Mais il lui manquera toujours deux choses : la crédibilité car il promet ce qu'il n'a pas fait. La sincérité, car il a tout dit et son contraire." "C'est bien la preuve que nos propositions sont les bonnes pour réformer le pays et que notre projet est le plus abouti", ajoute le député des Alpes-Maritimes Éric Pauget. Bref, ce télescopage serait presque de nature à valoriser la campagne de Valérie Pécresse.
"Il enlève tout intérêt au vote de droite classique"
Cette proximité est en réalité un défi de plus pour la candidate de droite. Valérie Pécresse enregistre une régulière baisse dans les sondages, qui lui promettent une humiliante quatrième ou cinquième place au premier tour de l'élection présidentielle, le 10 avril. Loin, très loin, des 30 % d'intentions de vote recueillis par Emmanuel Macron. A la faveur de la crise ukrainienne et des errements de campagne de Valérie Pécresse, le chef de l'Etat progresse au sein de l'électorat de François Fillon de 2017. 27 % des électeurs de l'ancien Premier ministre comptent le reconduire à l'Elysée, selon une enquête Ifop publiée le 16 mars ; Valérie Pécresse n'en agrège que 43 %.
La présentation de son programme risque de renforcer cette porosité électorale. "Il enlève tout intérêt au vote de droite classique. Il ouvre son flanc gauche, mais il s'en moque visiblement", note un stratège LR. Emmanuel Macron, ou le nouveau vote utile de la droite. "Je lui reconnais une forme de plasticité, admet un cadre de la campagne. Mais tout cela n'est pas frais. Macron ressemble à un politicien de la IVe République. Je ne suis pas sûr que cela plaise aux sincères machinistes."
"Il peut perdre cinq points en 15 jours"
Dans sa campagne électorale, Valérie Pécresse insiste sur les manques d'Emmanuel Macron : pas assez de réformes ou un manque de prise en main des thèmes régaliens. Comme le note un membre de son équipe, la prétendante est davantage "un substitut raisonnable" au président sortant qu'une "alternative". Cette ligne l'expose aux revirements stratégiques du chef de l'Etat, qui peut ainsi l'asphyxier en mordant sur ses thématiques.
L'intéressée veut, elle, croire en sa bonne étoile. Devant les journalistes, elle fustige l'entrée en campagne "plate" d'Emmanuel Macron. "Sa conférence de presse était technique, il n'y a pas de récit." "Il a gagné cinq points en 15 jours, il peut perdre cinq points en 15 jours", assure-t-on dans son entourage. Reste que cette journée de jeudi a renvoyé Valérie Pécresse et sa formation politique à sa crise existentielle : plus que jamais, elle doit s'approprier le monopole de la droite et justifier de l'intérêt de sa candidature. En politique, réalité et perception se confondent. Emmanuel Macron, à tort ou à raison, prend la forme du candidat de droite de modérée dans cette fin de campagne. Valérie Pécresse lui dénie ce statut. Il lui reste 21 jours pour le démontrer.
