A travers nos archives, nous vous proposons de revivre quelques-uns des résultats les plus surprenants du premier tour des élections présidentielles depuis 1965.
1965 - De Gaulle en ballottage
Trois ans après avoir fait adopter par référendum l'élection du président de la République au suffrage universel direct, le général de Gaulle se soumet au vote des Français le 5 décembre 1965. Ce qu'il pensait être une formalité se transforme en camouflet. A la surprise générale, son score de 44,6 % l'empêche d'être réélu dès le premier tour.
"Il y a un mois, personne n'aurait imaginé que Jupiter pût être descendu de son Olympe. Sans doute médite-t-il sur ce "droit à l'ingratitude" que Léon Blum revendiquait pour les démocraties.
De la surprise du 5 décembre, c'est, avant tout, le chef de l'Etat qui est responsable ; elle est la conséquence de fautes tactiques et stratégiques très précises.
Ses erreurs tactiques ? Il a attendu le 4 novembre pour annoncer sa décision de se représenter. On pouvait donc imaginer qu'il hésitait à laisser la place à un dauphin. On comprit que son long silence n'était chargé que de mépris lorsqu'il déclara que, lui parti, tout s'effondrerait." Le chef de l'Etat crut ensuite que les candidats de l'opposition ressembleraient à ceux qui, en 1962, représentaient le "cartel des non", et qu'ils s'entre-dévoreraient. [...] Enfin et surtout, la "relève" parut soudain possible, et donc souhaitable.
Les fautes de stratégie furent plus lourdes encore. En compromettant la marche vers l'Europe unie, en faisant craquer les traditionnelles alliances, le général de Gaulle a créé un malaise ; plus même une angoisse, dans l'opinion." (Jean Ferniot, L'Express du 6 décembre 1965)

Numéro 755 du 6 décembre 1965.
© / L'Express
1974 - Qui a tué l'UDR ?
Après la mort du président Pompidou le 2 avril 1974, les Français sont convoqués aux urnes le 5 mai. Baron du gaullisme, Jacques Chaban-Delmas démarre sa campagne très maladroitement en annonçant sa candidature le jour de l'hommage national au président défunt. Trahi par une partie des siens emmenés par le jeune loup Jacques Chirac derrière le centriste Valéry Giscard d'Estaing, il arrive en troisième position au soir du premier tour. Cet échec signe la fin du parti gaulliste.
"Jusqu'au dernier moment, Jacques Chaban-Delmas n'a pas cru à l'ampleur du désastre. Pas cru qu'il pourrait descendre au-dessous de 20 %. Pas cru qu'un tel écart le séparerait de M. Valéry Giscard d'Estaing. Un mot pour consoler son entourage effondré : "Les enfants, ça continue !" [...] Où est ce rassemblement qui a dominé la France depuis 1958 ? Où sont-ils les gros bataillons du général de Gaulle ? Qui a tué l'UDR ? [...] M. Chaban-Delmas était un mauvais candidat. Trop de handicaps personnels, un départ précipité dans la course présidentielle, l'après-midi même de l'enterrement de Georges Pompidou, des thèmes imprécis et finalement peu évocateurs pour le gros des 31 millions d'électeurs, comme "la nouvelle société" ou le "contrat de progrès avec chaque français." [...]
De cette UDR au pouvoir depuis plus de seize ans, de cette UDR agressive, arrogante, l'UDR de l'"Etat UDR", les Français, manifestement, n'attendaient que l'occasion de se débarrasser." (Michèle Cotta, L'Express du 6 mai 1974.)

15 avril 1974. A trois semaines du premier tour, le gaulliste Jacques Chaban-Delmas et Valéry Giscard d'Estaing sont encore au coude à coude dans les sondages.
© / Tim
1988 - La percée de Jean-Marie Le Pen
Après avoir recueilli moins de 1% des voix en 1974, et n'avoir pu se présenter en 1981 faute de parrainages, Jean-Marie Le Pen prend une revanche éclatante le 24 avril 1988 en récoltant sur son nom un peu plus de 14% des suffrages au premier tour.
"Le Front national fait une entrée fracassante dans cette "bande des quatre" qu'il vilipendait naguère, et dont il a chassé un Parti communiste en voie de marginalisation. Jean-Marie Le Pen compte aujourd'hui sur son nom plus de 4 300 000 électeurs, deux fois plus qu'aux européennes de 1984 et... vingt-trois fois plus qu'en 1974, où il n'en avait recueilli que 200 000. Il s'agit bien d'un phénomène de nature éruptive. Son succès n'est pas seulement celui d'un démagogue talentueux qui utilise à merveille les techniques de communication. C'est aussi le contrecoup du rapprochement idéologique de trois grands candidats. [...]

Dessin de Tim, 29 avril 1988.
© / L'Express
Pour un certain nombre d'électeurs, le vote Le Pen est un vote de défoulement : l'élection n'ayant pas d'enjeu réel, ils se donnent "le plaisir canaille" du vote protestataire. Mais ceux-là ne sont pas les plus nombreux. Ceux qui comptent, et dont il faut entendre la voix, ce sont ceux que le réalisme de la gauche et de la droite prive de toute espérance et parfois de toute issue. Ceux qui vivent la crise au quotidien - cette crise gommée de la campagne - et ressentent un sentiment insupportable d'exclusion. Qu'ils l'expriment en soutenant un homme et un parti champions de l'exclusion n'est qu'un paradoxe apparent : la désignation du bouc émissaire a toujours pour objet de resserrer la communauté." (Alain Lancelot, L'Express du 29 avril 1988)
1995 - Les sondeurs arrosés
A l'issue d'une campagne de premier tour menée tambour battant, Jacques Chirac se place, au soir du 23 avril 1995, devant son rival à droite Edouard Balladur. Lionel Jospin crée la surprise en arrivant en tête des suffrages. L'ordre d'arrivée au premier tour de l'élection n'est pas celui que les instituts de sondage avaient annoncé. Une polémique s'ouvre alors sur leur crédibilité.

Photo datée 03 avril 1995 de Jacques Chirac, candidat à l'élection présidentielle, saluant ses sympathisants à Nice lors d'une réunion publique dans le cadre de sa campagne. (Photo by GEORGES BENDRIHEM / AFP)
© / AFP
"Le samedi, Lionel Jospin croisait les doigts en espérant figurer au second tour. Un ami venait de lui communiquer un mauvais sondage. Le lendemain, rue du Cherche-Midi, à son QG de campagne, l'ambiance avait été, une bonne partie de la journée, comme le temps, maussade. D'accord, il était maintenant assuré d'être qualifié pour la phase finale, mais à combien de longueurs de retard derrière Jacques Chirac? Ce n'est qu'à 19 heures que la divine nouvelle, devant des militants incrédules et ébahis, a commencé à circuler : Lionel serait en tête. Enfermé avec le gratin de la Socialie - seul Jack Lang avait boudé ce plaisir - Lionel, triomphant et presque suffoqué par son propre succès, recevait l'hommage, tardif pour certains, de ses pairs. Il venait de gagner son pari." (Bernard Mazières, L'Express du 27 avril 1995)
"Les sondages ne méritent ni l'excès d'attention qu'on leur a accordé avant le scrutin ni l'excès d'indignité dont on les accable depuis. Nicolas Sarkozy a sans doute raison d'estimer que ce premier tour constitue une "défaite" pour les instituts : pour la première fois ils se sont trompés dans l'ordre d'arrivée d'une élection présidentielle. Mais le lieutenant d'Edouard Balladur se laisse emporter par la passion quand il qualifie cette défaite de "consternante". La chose la plus consternante est la naïveté avec laquelle les Français en général - les hommes politiques et les commentateurs en particulier - considèrent les enquêtes d'opinion préélectorales. Ou l'usage un tantinet manipulateur que certains en font." (Florent Leclercq, L'Express du 27 avril 1995)
2002 - L'élimination de Lionel Jospin
Au terme d'une campagne qui a vu la gauche se diviser derrière huit candidats, le Premier ministre socialiste Lionel Jospin est coiffé sur le poteau, au soir du 21 avril 2002 par Jean-Marie Le Pen qui le précède de 200.000 voix. Sidéré, le "peuple de gauche" en est réduit à faire barrage à l'extrême droite en soutenant massivement Jacques Chirac au second tour.

Lionel Jospin, salue ses militants à la fin de son discours, le 21 avril 2002. AFP PHOTO JACK GUEZ / AFP PHOTO / JACK GUEZ
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"Pas plus que les autres Français, Jacques Chirac n'imaginait qu'il se retrouverait face à Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle. Le dimanche 21 avril, en fin d'après-midi, il confiait: "Je m'attends à un mauvais premier tour, mais je pense que nous gagnerons plus largement que prévu au second, car je ne vois pas la France voter Jospin." Quand lui est apportée la première estimation plaçant le patron du Front national devant le candidat socialiste, il ne la prend pas au sérieux. Ce n'est qu'un peu plus tard que le président devra constater le séisme. "La seule qui m'ait parlé de ce scénario depuis quinze jours, c'est Bernadette", racontera le chef de l'Etat." (Eric Mandonnet, L'Express du 2 mai 2002)
"Plus qu'une défaite politique, l'échec terrible de Lionel Jospin au premier tour de l'élection présidentielle est un drame personnel, la mort subite de son ambition, un infarctus du destin. En annonçant son retrait de la vie politique, le candidat socialiste a soulevé la compassion de ses amis, pétrifiés par l'humiliation infligée à leur champion, Premier ministre populaire pendant cinq ans et chouchou des sondages. [...]
Comme il l'a courageusement assumé devant ses troupes, Jospin est personnellement responsable de son élimination. Dimanche, Lionel a défait Jospin. Le candidat n'a pas su tisser vers le peuple l'indispensable filin d'affection qui noue le pacte élyséen. Entre le respect dû à la compétence éprouvée du Premier ministre et l'alchimie de la séduction présidentielle, la conversion de l'opinion n'est pas advenue." (Christophe Barbier, L'Express du 2 mai 2002)
