La publication la semaine dernière des chiffres de l'immigration pour 2021 par le ministre de l'Intérieur a confirmé le rebond attendu après une année 2020 rendue atypique par la crise sanitaire. En légère baisse par rapport à 2019 à 272 000 titres de séjour délivrés, l'immigration légale atteint un nouveau point haut. Les demandes d'asile repartent également à la hausse, avec un peu plus de 100 000 demandes, ressortissants afghans en tête, sans atteindre toutefois les niveaux connus depuis la crise migratoire de 2015. Cette publication prend surtout un relief particulier en cette année de campagne présidentielle et législative, et pose une nouvelle fois la question : l'immigration va-t-elle faire l'élection ?
En préambule, force est de constater qu'il est bien difficile, sinon impossible, d'aborder le sujet migratoire avec sérénité et équilibre - du moins en France, nous y reviendrons. Entre les discours anxiogènes de l'extrême-droite et d'une partie de la droite, allant jusqu'à la fable apocalyptique du Grand remplacement, et le mélange d'indifférence et de candeur d'une partie de la gauche, le citoyen qui désire s'informer et comprendre où nous en sommes vraiment peut à bon droit se montrer perplexe : "trop d'étrangers en France ?", questionnent régulièrement les enquêtes d'opinion, sans que l'on sache bien ce que ce "trop" recouvre exactement dans l'esprit des Français qui, majoritairement, répondent par l'affirmative.
Une hausse de l'immigration régulière
Commençons par quelques données simples : avec 10,2% d'immigrés, la France se situe dans la moyenne inférieure de ses homologues de l'OCDE, qu'il s'agisse de l'Allemagne (11%), des Etats-Unis (14%) ou encore du Royaume-Uni (14%). On pourrait s'arrêter là et conclure, comme l'a fait récemment Yannick Jadot, qu'il n'y a "pas de sujet". Si on regarde la dynamique migratoire sur une longue période, les choses sont un peu différentes : pays d'immigration ancienne, la France a d'abord connu des vagues migratoires censées répondre à la faiblesse de sa démographie (entre-deux-guerres), puis à ses besoins de reconstruction et à la formidable expansion économique des Trente Glorieuses. Depuis l'arrêt officiel de l'immigration de travail en 1974, un flux régulier mais relativement bas s'est maintenu, composé des demandes d'asile, des étudiants étrangers, et enfin de l'immigration familiale, rendue possible en vertu du "droit à une vie familiale normale" reconnu au niveau européen.
Enfin, l'immigration irrégulière, composée notamment des déboutés du droit d'asile et de mineurs réels ou allégués, ne se laisse vraiment mesurer que lors des opérations de régularisation massive, la dernière en date ayant été décidée sous Lionel Jospin. Tandis que le ministre de l'Intérieur a récemment évalué à "600 000 à 700 000" le nombre de clandestins sur notre sol, des extrapolations plus ou moins fiables circulent sur la base des déboutés du droit d'asile - environ 70 000 par an - dont un faible nombre regagne leur pays. Ce n'est pas négligeable, mais ce n'est pas considérable non plus pour un pays de 67 millions d'habitants.
Si l'immigration irrégulière contribue à augmenter le stock, le flux principal demeure l'immigration régulière. Or celle-ci a sensiblement augmenté en trente ans. Alors que le flux annuel des entrées régulières se situait autour de 100 000 personnes dans les années 1990, il s'est stabilisé aux environs de 200 000 unités durant la décennie 2000 et jusqu'à la crise de 2015. Depuis, un nouveau palier semble provisoirement atteint, proche de la barre des 300 000. Autrement dit, quel que soit le jugement que l'on porte sur le "bon" niveau d'immigration en France, sa forte progression n'est pas contestable. Une augmentation que les Français ont perçue, malgré des politiques publiques qui se voulaient fermes, un porte-à-faux habilement exploité par le Front national.
Si on la décompose, notre immigration est désormais très majoritairement maghrébine et subsaharienne, avec également des apports, via l'asile et l'immigration de travail, en provenance d'Asie du Sud et de l'Afrique de l'Est. De ce point de vue, notre situation se singularise nettement de celle de nos voisins qui, à l'instar de l'Italie et de l'Allemagne, connaissent surtout une immigration proche, roumaine et albanaise dans un cas, polonaise et levantine dans l'autre.
Dernier élément important : la très forte concentration géographique des nouveaux arrivants dans des territoires comptant eux-mêmes une importante population issue de l'immigration, notamment à Paris et en proche banlieue, autour de Lyon, à Marseille et dans la métropole lilloise. Ainsi, malgré une expansion lente des territoires de l'immigration vers les nouvelles régions dynamiques aux plans démographique et économique comme la bande littorale atlantique, Pays de la Loire, Occitanie notamment, une étude conduite récemment par France Stratégies à partir des cartes de l'Insee fait apparaître des taux de population immigrée d'origine extra-européenne adulte proches et parfois supérieurs à 50% dans certains quartiers du nord de Paris et de la Seine-Saint-Denis limitrophe. En 2016, une étude de l'Insee notait que "la localisation géographique des immigrés récemment arrivés en France conforte la répartition déjà existante", 89% des nouveaux arrivants se concentrant dans les grands pôles urbains. Ce sont aussi les territoires de la précarité, du chômage et de l'insécurité, rendant d'autant plus difficile l'intégration, sociale mais aussi citoyenne, de ces nouveaux arrivants.
A mesure que nous parcourons ces données, le tableau se précise : l'immigration en France n'est pas plus massive qu'ailleurs - elle l'est même moins - mais en dépit des efforts déployés par les gouvernements successifs ces 25 dernières années, elle a fortement progressé, sa composition est moins diversifiée - avec un niveau de formation initiale des nouveaux entrants sans doute plus bas que dans d'autres pays - et la ségrégation urbaine n'a fait que s'accentuer. Voilà pourquoi il est vain, et même dangereux, de nier ou de minimiser l'importance du sujet migratoire : c'est un boulevard laissé aux équations simplificatrices des identitaires, liant sans autre forme de procès immigration et délinquance, plus encore qu'immigration et chômage, la rhétorique de l'extrême droite s'étant sensiblement déplacée du terrain économique dans les années 1980 (rappelons-nous le "1 million de chômeurs, c'est 1 million d'immigrés en trop !" de Jean-Marie Le Pen) au terrain culturel et identitaire. Un terrain sur lequel Eric Zemmour, plus encore que Marine Le Pen, évolue avec aisance.
Quel poids pèsera la question migratoire sur la campagne présidentielle et le choix final des Français ? On pourrait se rassurer au vu de la dernière vague de l'enquête Ipsos-Le Monde pour la présidentielle, en constatant que l'immigration n'est que le cinquième sujet de préoccupation des Français (25%), loin derrière le pouvoir d'achat (44%) et la réponse à la crise sanitaire (35%). Et on aurait bien tort : ce qui préoccupe les Français "pour la situation du pays" n'est pas la même chose que ce qui détermine leur vote. Surtout si, à tort ou à raison, ils ont le sentiment que les propositions des candidats marquent de vraies différences et sont susceptibles d'avoir un réel impact si elles étaient mises en oeuvre. Or, à tort ou à raison là encore, autant une grande majorité de l'opinion publique semble s'être ralliée - ou s'être résignée... - à l'idée que, mondialisation aidant, le pouvoir politique n'avait que peu de marges de manoeuvre en matière économique et sociale, autant les questions régaliennes, où l'Etat est maître de son action, donnent encore à espérer que le politique peut transformer le réel. C'est le pari qui a déclenché la candidature d'Eric Zemmour : rassembler une majorité de Français sur une proposition de rupture totale à entrée unique : l'immigration, comme source de tous les problèmes du pays, de l'insécurité au déséquilibre des comptes sociaux en passant par les difficultés du service public.
Pour l'instant, ce pari n'est pas gagnant, soit parce que trop radical et donc suspect d'irréalisme, soit parce qu'impropre à prendre réellement en compte d'autres thématiques qui intéressent les Français, soit par pur et simple refus d'entrer dans une logique d'exclusion violente. Il n'empêche qu'en radicalisant les positions historiques du Front national, que Marine Le Pen s'est évertuée à édulcorer depuis dix ans, Eric Zemmour a réussi, au moins pour un temps, à faire l'agenda de la pré-campagne et à installer une candidature crédible, c'est-à-dire à deux chiffres. Un positionnement qui a contraint Marine Le Pen à reprendre les fondamentaux de son parti, mais qui a également obligé Valérie Pécresse à durcir le ton, d'abord pour remporter la primaire face à Eric Ciotti, ensuite pour boucher l'angle à Eric Zemmour et ne pas se laisser distancer par la candidate du Rassemblement national. Comment procèdera Emmanuel Macron ? Une chose semble certaine : il n'éludera pas les questions régaliennes comme il le fit, avec succès, en 2017. Tout simplement parce qu'il ne pourra pas le faire, que ses adversaires - à l'exception de Jean-Luc Mélenchon, mais qui ne semble pas en mesure de jouer la qualification au second tour pour l'instant - l'attaqueront en priorité sur ce sujet.
Des intérêts européens divergents
Or, à la différence de l'économie ou encore, sur un autre plan, de la crise sanitaire, où le poids des contraintes et des circonstances limite les options du décideur politique, les candidats de droite et d'extrême droite auront beau jeu de clamer : "Vous n'avez pas régulé l'immigration non parce que vous ne pouviez pas le faire, mais parce que vous ne le vouliez pas." Le président sortant pourra valablement opposer, outre la fermeté affichée par son ministre de l'Intérieur, notamment dans le contentieux post-Brexit avec le Royaume-Uni ou dans les difficiles discussions bilatérales avec les pays du Maghreb et d'Afrique sur les laisser-passer consulaires, les efforts entrepris et les perspectives tracées dans le cadre de la présidence française de l'Union européenne. C'est une arme à double tranchant : d'un côté, Emmanuel Macron aura raison de souligner que, sans coordination européenne, sans un renforcement substantiel de la surveillance des frontières extérieures de l'Union, sans une réponse commune face au chantage migratoire exercé tant par la Turquie que par la Russie, la France seule continuera de subir plus qu'elle ne choisit son immigration. Mais d'un autre, en mobilisant l'Europe comme principal levier politique de maîtrise des flux migratoires, il en souligne aussi la faiblesse structurelle ; celle, à la fois, d'une Europe technocratique incarnée par les propositions bien timorées de la Commission, qui pensent d'abord et avant tout libre circulation ; et celle, surtout, des intérêts divergents des pays européens, les amenant à des prises de position politiques très différentes, voire opposées.
Cette divergence des intérêts s'est cristallisée en 2015 lorsque, au plus fort de l'afflux de réfugiés syriens, Angela Merkel avait déclaré "wir schaffen daß" ("on va gérer ça"), s'attirant les reproches du Premier ministre français Manuel Valls. Depuis, rien n'a vraiment changé, au contraire même puisque la nouvelle coalition emmenée par le social-démocrate Olaf Scholz a appelé à assumer de faire de l'Allemagne un "pays d'immigration". Et pour cause : la population allemande vieillit et décroît depuis de nombreuses années : elle a donc un besoin impératif de main-d'oeuvre, non seulement pour faire fonctionner son économie, mais aussi pour payer les pensions de ses retraités et éviter que l'inflation, en plein redémarrage partout dans le monde, ne les rognent. Est-ce à dire que l'immigration ne fait pas débat en Allemagne, comme certains à gauche se plaisent à le rappeler ? C'est à la fois vrai dans l'ensemble et faux si on examine plus finement les résultats électoraux, dans l'ex-Allemagne de l'Est en particulier. Si l'extrême-droite est beaucoup mieux contenue qu'en France, elle possède quelques bastions ; de plus, la droite traditionnelle et une partie de la gauche radicale campent sur des positions très fermes. Dans d'autres pays européens, la question migratoire a entraîné des évolutions politiques beaucoup plus spectaculaires : ainsi en Italie, où le nombre d'étrangers a été multiplié par quatre en vingt ans, mais surtout en Europe du Nord où, infléchissant voire rompant avec des politiques traditionnellement accueillantes, les gouvernements scandinaves, Danemark en tête, mènent désormais des politiques restrictives assumées.
Reste qu'au-delà de ces divergences d'intérêts et d'approches, les Européens réalisent de mieux en mieux que la question migratoire, à son tour, s'est mondialisée : elle n'échappe ni aux crises politiques, ni aux dynamiques terroristes, ni aux bouleversements démographiques dont l'Afrique est l'épicentre, ni même aux effets du réchauffement climatique. Bref, si l'Europe n'est pas la solution magique, il n'y a pas de solution aux questions migratoires sans une politique européenne de l'immigration, elle-même étroitement liée à son action diplomatique - par exemple à travers la conditionnalité de l'aide au développement, sujet aujourd'hui totalement déconnecté au niveau de l'Union, mais également au niveau de la France, tout se passant comme si le locataire du Quai d'Orsay ignorait les préoccupations de celui de la place Beauvau.
Bien que trop brièvement évoquée ici, la question migratoire révèle une complexité propre à donner le vertige. Voilà qui se prête mal au cadre, forcément simplificateur, d'une campagne présidentielle. Il est en revanche un sujet sur lequel il devrait être possible de faire preuve à la fois de pédagogie, d'exactitude, et malgré tout d'audace, pour répondre à la fois aux inquiétudes légitimes de beaucoup de Français devant notre impuissance à contenir l'immigration, tout en menant une politique sociale ambitieuse et solidaire : c'est l'intégration. Car s'il est difficile et peut-être vain de déterminer un "bon" niveau d'immigration (d'où le peu d'intérêt qu'offrirait un vote annuel au Parlement établissant des quotas), autant tout le monde comprend que si plus d'immigration pose problème aux yeux des Français, c'est tout simplement parce qu'ils jugent déraisonnable d'accueillir davantage d'immigrés quand on ne sait pas intégrer ceux qui sont déjà là, sans parler de leurs descendants. Et ils ont parfaitement raison de le penser.
Alors, augmentons très sensiblement les moyens alloués à l'intégration sociale, économique, mais aussi et peut-être surtout citoyenne, linguistique et culturelle des immigrés. Demandons, en échange de cet effort aujourd'hui bien timide, des contreparties bien plus contraignantes ; c'est d'ailleurs ce que font, entre autres, les Allemands, les Norvégiens et les Danois. Aujourd'hui, il suffit d'obtenir le niveau A2, c'est-à-dire de bredouiller le français ou peu s'en faut, pour se voir attribuer une carte de résident, et d'avoir suivi d'une oreille distraite quatre jours de formation aux valeurs de la République. Il faut élever considérablement le niveau d'exigence, y compris pour les bénéficiaires du regroupement familial, et sortir d'une logique de quasi-inconditionnalité au maintien sur le territoire, même lorsqu'on n'y respecte pas les fameuses "exigences minimales de la vie en société". Un moyen de faire pièce aux outrances démagogiques des partisans du "Grand remplacement" ? Peut-être, mais surtout un enjeu de cohésion sociale décisif pour notre pays, attaché par sa culture républicaine à ce que tous les citoyens - y compris ceux qui n'ont pas ou pas encore la nationalité française - soient partie prenante d'un même projet collectif. Voilà ce sur quoi pourrait porter un débat démocratique serein et utile sur l'immigration et la citoyenneté.
