L'affaire commence au lendemain des élections municipales, au début de l'été 2020. Avec quelques victoires ici et là et la sauvegarde des bastions roses, les socialistes se sentent revigorés, mais toujours orphelins. Ils cherchent un nouveau porte-drapeau de caractère, capable de les mener dignement à l'élection présidentielle. Un champion qui ne saurait être un éléphant, un écologiste ou une version remastérisée d'un frondeur, type Benoît Hamon. La figure du maire s'impose alors, surtout quand il s'agit de l'édile du petit Etat de Paris, dont l'administration équivaut à celle d'un gros ministère.
Anne Hidalgo coche une autre case des temps modernes : l'écologie. "Les coronapistes cyclables, les voies sur berge et l'accord de Paris, ce n'est pas l'accord de Grenoble. La maire écolo, c'est elle !", pérorait alors son entourage, qui bataille sans trop de difficultés pour la convaincre. Seul son mentor Jean-Louis Missika émet quelques réserves. Il la prévient de la violence d'un tel combat, lui dit qu'on n'entre à l'Elysée que par un trou de souris, de plus en plus petit pour le Parti socialiste (PS) depuis 2017. Aux conseils avisés de son stratège de toujours, Anne Hidalgo préférera les flagorneries de ses proches à la mairie et surtout de ces nombreux cadres et élus socialistes, de France et de Navarre, qui se pressent à l'Hôtel de ville entre 2020 et 2021.
Flagorneries
Elle n'a jamais vraiment cru en sa victoire élyséenne dès 2022 mais, pour redorer le blason socialiste, elle se devait d'être candidate une première fois à l'élection reine, d'y "faire un score", idéalement plus élevé que celui de Benoît Hamon pour ressusciter un espoir perdu. Après tout, François Mitterrand n'avait-il pas échoué une première fois en 1965 avant de relancer la machine socialiste unifiée avec le congrès d'Epinay en 1971, première pierre de sa victoire dix ans plus tard ?
Elle veut s'inspirer du "Tonton" qu'elle n'a pas connu, mais a aussi une autre stratégie en tête. "Candidate socialiste, à l'évidence. Candidate du PS ? Certainement pas", explique ses lieutenants en septembre 2021. "Si le PS me soutient tant mieux", dit-elle au 20 Heures de France 2, le 12 septembre. Les socialistes qui l'ont flattée des mois durant tombent des nues. Problème : le créneau écologiste est occupé par Yannick Jadot. Quelques éléphants lui font comprendre que les électeurs préfèrent toujours l'originale à la copie, alors Anne Hidalgo rentre dans le rang et se fait investir par l'appareil en bonne et due forme à Lille, le 31 octobre.
Ses deux premières mesures phares - le doublement du salaire des enseignants et la baisse de la vitesse à 110 kilomètres-heure sur l'autoroute - font s'étrangler les socialistes d'Occitanie, de Bretagne et de tout ce qui n'est pas Paris. Elle se corrige, mais le ver est dans le fruit : sur les marchés, les socialistes sont moqués, rabroués, ignorés quand ils prononcent le nom de la candidate "parisienne". Ecologiste le lundi, socialiste le mardi, parisienne un jour, lyonnaise le lendemain... Anne Hidalgo aura divagué tout au long de sa campagne : elle propose en décembre une primaire entre les candidats de gauche, explique ensuite qu'elle n'accepte d'y participer que si Yannick Jadot y va ; et enfin renonce à l'idée.
"Elle est dans le déni"
"Elle s'enferme, elle est dans le déni", soupire-t-on dès janvier, à la direction du PS qui voit une candidate sur le point de voler la vedette à Gaston Defferre en tant que pire candidat socialiste de l'Histoire. Certains envisagent de la débrancher, en vain. Elle résiste.
Mi-mars, lors d'un comité de campagne glacial, des courageux lui font remonter les doutes des militants sur le terrain. "Je ne sais pas ce que nos militants ont, mais ils sont quand même très fragiles", rétorque-t-elle devant son équipe de campagne médusée. Elle demande qu'on se ressaisisse, qu'on cesse de regarder ces maudits sondages qui la sous-estiment encore et toujours. "Ne les croyez pas !" Le silencieux Laurent Joffrin, auteur de ses discours, la fait redescendre sur terre : "Moi, je crois aux sondages. Même s'ils se trompent de 50 %, ça ne change pas grand-chose."
La campagne, c'est surtout l'histoire d'un crime parfait, parfait dans l'accumulation méthodique d'erreurs d'une candidate. Le PS n'est définitivement plus ce qu'il fut : un parti à la fois porteur d'espoirs et de changement, à la fois sérieux et bon gestionnaire ; un parti radical tranquille, en somme. Anne Hidalgo a croqué le mort qui ne l'était pas encore tout à fait. Piètre candidate mais habile spadassin.
