Officiellement, l'enchaînement des événements serait purement fortuit. Ni le déplacement inattendu de Marine Le Pen au commissariat de Villeneuve-la-Garenne, vendredi 12 juin au matin, ni sa vidéo publiée sur les réseaux sociaux dans la soirée du même jour, n'ont de rapport avec la sortie polémique de sa nièce, Marion Maréchal, deux jours plus tôt, par le biais d'une vidéo postée sur les réseaux sociaux.

Pourtant, difficile de lire les réactions de l'une sans observer les vagues provoquées par l'autre, tant la tante et la nièce semblent tout faire pour jouer le jeu des différences. Tout est parti d'une intervention, postée sur les réseaux sociaux par Marion Maréchal, mercredi 10 juin, à 10h30. Pendant près de 7 minutes, celle-qu'on-ne-doit-plus-appeler Le Pen développe face caméra sa "réaction épidermique", face "au rouleau compresseur" de l'affaire Georges Floyd, du nom de l'homme noir tué par un policier aux Etats-Unis, qui a déclenché une série de manifestations dans le monde, et en France, contre le racisme dans la police et plus largement dans la société. Marion Maréchal regrette "une tentative de subversion des esprits" et dénonce "des groupes militants, de gauche, dits antiracistes, indigénistes, Black Lives Matter" qui, "demandent non seulement de nous mettre à genoux mais en plus de salir la mémoire de nos ancêtres, de cracher sur notre histoire, de purger notre héritage, d'abattre nos statues". Immédiatement, la vidéo de la petite fille de Jean-Marie Le Pen, qui clame "Je n'ai pas à m'excuser en tant que blanche et en tant que Française" affole les chaînes d'informations en continu et les réseaux sociaux.

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"Marion ne fait plus de politique", répète Marine Le Pen

Côté Marine Le Pen, on fait rapidement savoir qu'on désapprouve. D'abord, en répondant à BFM-TV, la présidente du RN a rappelé que "se mettre sur un plan racial, c'est tomber dans un double piège. D'abord celui des indigénistes, des racialistes, alors qu'il faut rester sur un plan républicain. (...) C'est aussi tomber dans le piège de l'américanisation, alors que rien ne se construit, en France, en fonction de communautés." Message répété, le lendemain, à la sortie d'un commissariat d'Ile-de-France, où la députée du Pas-de-Calais a organisé un déplacement "pour montrer son soutien aux forces de l'ordre". Interrogée sur les déclarations de sa nièce, elle a réaffirmé : "On ne doit pas tomber dans le piège des racialistes et des indigénistes, on ne doit pas se positionner sur le plan racial". Comment mieux marquer sa différence, pour celle qui ne manque jamais une occasion de rappeler que "Marion ne fait plus de politique" ?

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Il n'empêche, dans la soirée de vendredi, la présidente du Rassemblement national a elle aussi diffusé une vidéo sur Internet, sur la question du communautarisme : "Confrontés à une situation qui peut déraper à tout moment, chacun mesure que la politique n'est pas un jeu, qu'il ne s'agit pas de joute amusante qu'il serait simplement plaisant de commenter avec détachement, ou même parfois désinvolture", lance-t-elle sans qu'on sache si elle parle du ministre de l'Intérieur, dont elle a une nouvelle fois appelé à la démission dans la journée, ou de sa nièce. "Marine se positionne avant l'intervention présidentielle de dimanche. Elle explique en quoi il faut retrouver les principes républicains, face au flottement gouvernemental de ces derniers jours", insiste Philippe Olivier, député européen et conseiller spécial de la présidente du RN.

"Marion nous recentre"

N'y a-t-il pas un risque que la tante se fasse déborder sur sa droite par la nièce ? Certains, comme le souverainiste Paul-Marie Coûteaux, en sont convaincus. "Marine Le Pen est d'une prudence inexplicable sur ces sujets", juge celui qui est désormais proche de Marion Maréchal. "A courir après la dédiabolisation qu'elle n'obtient pas, Marine Le Pen ne consolide pas son socle qui ne se retrouve pas dans sa modération excessive." Parmi les proches de la présidente, on balaie la remarque d'un geste de la main. "Marion nous recentre ! On assume complètement la différence", s'esclaffe un élu.

Un parti en viager

Et si, au fond, les deux styles s'expliquaient surtout par une histoire de tempo ? Marine Le Pen, qui a déjà annoncé sa candidature à l'élection présidentielle de 2022, concentre ses efforts pour travailler sa stature présidentielle et sa crédibilité. Marion Maréchal, qui a répété sur LCI qu'elle ne serait pas candidate en 2022 "quoi qu'il arrive", travaille à populariser son école lyonnaise, l'Issep. Et pense déjà à l'après. Ses proches font ouvertement le pari que Marine Le Pen, si elle échoue une troisième fois aux portes du pouvoir, n'aura pas d'autre choix que de laisser la main, ouvrant la porte à une recomposition plus large de la droite radicale. "Sur le fond, les deux femmes partagent la même ligne. Si Marine et Marion se tirent dans les pattes, c'est essentiellement car Marine Le Pen a compris que sa nièce lui achète son parti en viager", analyse un bon connaisseur du parti à la flamme.