Pour beaucoup, elle est la surprise de la primaire écologiste. Avec plus de 25% des voix, l'économiste Sandrine Rousseau s'est qualifiée au second tour du scrutin. Ambassadrice de "l'écoféminisme", elle revendique sa "radicalité". "Notre système économique, social et sociétal est fondé sur le triptyque : nous prenons, nous utilisons et nous jetons. Le corps des femmes, le corps des plus précaires dans la société, le corps des racisés", a-t-elle martelé lors des universités d'été des Verts.

Sandrine Rousseau assume ainsi le clivage avec Yannick Jadot. Ce dernier, arrivé en tête avec 27,7% des voix, plaide pour une "écologie de gouvernement, prête à assumer ses responsabilités". Les deux candidats ont débattu mercredi soir sur LCI avant le second tour, qui aura lieu en ligne du 25 au 28 septembre. Selon le politologue Pascal Perrineau, professeur des Universités à Sciences Po, les idées de Sandrine Rousseau rencontrent un certain succès au sein d'une gauche qui est "un champ de ruines au plan idéologique", avec une "idéologie woke qui a profité de ce trouble de la gauche."

L'Express. Sandrine Rousseau, qualifiée de "radicale", a créé la surprise en prenant la deuxième place, derrière Yannick Jadot. "Celles et ceux qui sont surpris sont celles et ceux qui n'ont pas compris ce qui est en train de se passer dans la société : c'est un mouvement de fond", a-t-elle expliqué sur France Inter. De quoi est-elle le nom ?

Pascal Perrineau. C'est une performance qui est relativement étonnante étant donné la radicalité extrême du discours et des thèmes avancés par Sandrine Rousseau, qui va bien au-delà d'une écologie qui serait une écologie fondamentaliste, mais qui s'inscrit dans la perspective d'une idéologie woke, radicale. On estime que les individus sont définis avant tout par leur race, leur couleur de peau, leur genre. Là-dessus, Sandrine Rousseau est tout à fait révélatrice de l'importation que l'on voit dans certains milieux en France, depuis plusieurs mois, de thèmes de cette idéologie "woke" qui vient des Etats-Unis et qui est très en vogue dans certaines universités de la côte nord-est ou bien dans des universités californiennes.

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Cela aboutit aujourd'hui à une idéologie qui est presque totalitaire puisque dans certains collèges, on commence à forcer à la démission les enseignants qui ne partagent pas ce type d'approche de la société et du monde. On fait la chasse aux personnes intellectuellement et politiquement incorrectes. Et la figure du mâle blanc devient la figure non pas de l'adversaire mais d'un véritable ennemi qu'il faut priver de parole.

Quelles sont les caractéristiques du "wokisme" ? En quoi est-ce un danger en démocratie ?

C'est une idéologie qui mène à une pensée unique, à une pensée dominante, et au coeur des démocraties, à la réapparition d'une pensée totalitaire qui ne supporte pas le débat, qui est allergique au pluralisme. C'est une idéologie très intolérante qui rompt totalement avec la manière dont les Français, et les Français de gauche, avaient l'habitude de faire société, autour de l'universalisme républicain. Là on enferme les gens dans leurs communautés, spécificités, et on empêche de faire société. C'est l'éclatement radical de la société, la guerre des communautés.

Sandrine Rousseau est aussi le héraut de "l'écoféminisme", un concept contre "le système de violence et d'assignation des femmes s'appliquant aussi sur la nature ou encore les classes populaires", selon elle. Grâce à elle, cette notion s'invite dans le débat. Quel est votre regard là-dessus ?

Ça lui permet de rattacher son idéologie extrêmement genrée et ultra-féministe, très anti-masculine - quelque part on prône presque une guerre des sexes - à l'écologie. Elle est plus née au féminisme radical qu'à l'écologie. L'écoféminisme lui permet de rendre tout cela vaguement présentable.

Elle est l'une des deux finalistes de la primaire écologiste. Qu'est-ce que cela dit de la vie politique ?

L'ère est un peu à la radicalité. On parle, depuis de nombreux mois, d'un retour de la violence, on le voit dans les manifestations, dans les comportements, dans la rue, dans l'apparition chez les jeunes d'une violence un peu gratuite. Mais la violence se réintroduit aussi dans les mots, dans les symboles. Dans l'espace des droites par exemple, c'est le succès de Zemmour qui a un discours lui aussi complètement radical.

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Il y a des individus qui disent des choses porteuses d'une grande violence politique, le scandale arrive par eux. Quelque part, ce qu'a dit Sandrine Rousseau sur l'Afghanistan (ndlr : avoir des "potentiels terroristes" afghans sur le territoire permettrait "quelque part" de les "surveiller"), c'est une relativisation de la tendance terroriste que porte en soi l'Islam politique. Elle relativise cela. Cela correspond à l'air du temps : plus c'est énorme, plus ça fait le buzz, dans une société française entièrement déstructurée dans son débat politique et idéologique, ça occupe l'espace laissé vacant.

Ses idées semblent pourtant rencontrer un certain succès ?

Cela rencontre un certain succès, et pourquoi chez les Verts : parce qu'on sait très bien qu'il y a un héritage de l'extrême gauche, et de l'extrême gauche la plus radicale dans leur personnel politique. Au fond, c'est une reconversion de la radicalité qui jadis était sur le terrain social et économique vers une radicalité culturelle. Les combats étant de plus en plus des combats autour d'enjeux culturels, d'enjeux sociétaux, de modes de vie, de conditions sexuelles etc. Donc, ce n'est pas étonnant étant donné le profil de ces militants verts.

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D'autre part, sur les échelles de radicalité culturelle, de libéralisme culturel, poussés à leur extrême, les écologistes sont, beaucoup plus encore que les électeurs de la gauche classique, hauts sur ces échelles-là que le reste des électeurs. Dans une gauche qui a perdu beaucoup de repères idéologiques, qui est devenue un champ de ruines au plan idéologique, ça occupe la place laissée vacante par les idéologies classiques de la gauche, qui étaient l'idéologie socialiste ou encore l'idéologie communiste, qui étaient surtout à contenu social et économique ; qui ne cherchaient pas à inventer une nouvelle manière d'être au plan des valeurs culturelles.

Là, il y a la volonté d'inventer presque une nouvelle condition humaine, un homme nouveau ou une femme nouvelle. Et d'autre part de s'attaquer avec beaucoup de virulence et même de violence au modèle républicain. Celui-ci a toujours été très important dans l'histoire de la gauche, elle est née de la culture républicaine, et s'est toujours développée avec cette idéologie républicaine. Depuis quelques années, elle commence dans certains segments à l'abandonner, se met à critiquer l'universalisme républicain. Au fond, l'idéologie "woke" a profité de ce trouble de la gauche, sur ce qui était son credo c'est-à-dire l'idéologie républicaine. La gauche a vacillé sur ses bases et ça lui sert de cache-sexe

Elle a quand même récolté 25% des voix...

Oui mais ce sont 122 000 personnes qui ont voté... L'électorat écologiste de Jadot aux européennes, c'était plus de trois millions de voix, on en est loin. Et quand on regarde les intentions de vote pour Sandrine Rousseau, elles sont aujourd'hui de 2%. Donc au sein de la population, c'est autre chose.

Mais les écologistes nous ont souvent habitués à choisir des candidats plus radicaux. Ils se condamnent à choisir dans la présidentielle les candidats les plus radicaux et donc à se marginaliser et à rendre impossible l'apprentissage d'une culture de pouvoir chez les Verts. Ils préfèrent une logique du témoignage. Et ils se condamnent à rester perpétuellement spectateurs d'un combat auquel ils ne participent pas.

Vous voulez dire que les écologistes ne sont pas à l'aise avec l'élection présidentielle ?

C'est avec cette élection qu'ils font très souvent les plus mauvais scores car il y a de l'incarnation, et ils détestent cela. On élit un homme ou une femme pour diriger le pays de manière individuelle presque, personnelle. Il y a de l'incarnation, de la personnalisation dans la fonction présidentielle, et ils sont très mal à l'aise avec l'institution et donc l'élection présidentielle.