Une file indienne de femmes et d'hommes silencieux serpente au sein de la cour de récréation d'une école élémentaire du XVIIIe arrondissement de Paris. Les distances sont respectées, plus d'un mètre entre chaque votant, mais ces "mesures barrières" contre l'épidémie de coronavirus qui s'étend en France ne sont pas de nature à rassurer totalement Camille Favre. Cette mère de famille de 39 ans est venue avec son compagnon et ses deux enfants mais hésite à entrer dans le bureau de vote. "Dans l'absolu je n'ai pas très envie de venir me serrer contre les gens", glisse-t-elle alors que son compagnon vérifie si c'est le "bon créneau" pour venir voter.

Paris vit désormais au rythme des restrictions strictes pour lutter contre l'épidémie, et les élections municipales qui se tiennent ce dimanche, participent à cette atmosphère inédite d'inquiétude et de précaution. Il faut dire qu'à Paris plus de 1,3 million d'électeurs étaient appelés, à venir déposer leur bulletin dans l'urne pour le premier tour. Un chiffre qui peut inquiéter au lendemain de l'annonce par le Premier ministre de la fermeture des bars, et des commerces non-essentiels.

Devant une urne très partiellement remplie, Marianne Dariaud, la présidente de ce bureau de vote s'étonne : "c'est un peu violent de dire 'on ferme tous les cafés, les bars, mais on maintient les élections'". La veille, les appels au report du scrutin se sont succédé, en vain. "Depuis l'annonce d'hier on est tous inquiets" souffle-t-elle en activant le clapet de l'urne. Celle qui a "fait les Européennes, les législatives", et que 'l'on appelle toujours quand il n'y a personne de disponible" note cette fois que les "gens sont moins détendus que d'habitude".

"J'ai l'impression que l'on rentre dans la psychose"

Devant les listes d'émargement, à proximité des isoloirs, des bandes autocollantes ont été placées pour inciter les votants à respecter les distances d'hygiène. On se tient à plus d'un mètre et on s'observe un peu. Plusieurs agents de vote sont venus avec des gants, les électeurs eux ont pour beaucoup apporté leur propre stylo, en accord avec les consignes données par Édouard Philippe la veille.

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Un peu plus loin, dans un bureau de vote du XVIIe arrondissement, la totalité du personnel responsable du bon déroulement du scrutin porte à la fois un masque chirurgical et des gants. "Je commence à m'inquiéter alors qu'avant les annonces d'Édouard Philippe je ne l'étais pas", glisse Odette Ndoutou, agente de vote au sein de ce bureau du XVIIe. "J'ai l'impression que l'on rentre un peu dans la psychose, ça doit être le côté sérieux des mesures". Elle décrit la désinfection des isoloirs toutes les deux heures, le gel hydroalcoolique distribué à toutes personnes venant voter. "On ouvre aussi les fenêtres pour aérer, mais je ne sais pas si cela est efficace. Peut-être que ça fait rentrer le virus" dit-elle en riant.

Comme pour beaucoup, Odette et sa collègue Maëva se questionnent sur l'utilité réelle des masques et des gants, mais sans s'en départir. "Si on a 1 200 votants, vu le moment, c'est toujours mieux de porter des gants" se rassure Maëva. Même problématiques pour les masques, qui ne sont pas obligatoires et dont la nécessité n'est pas prouvée pour les personnes non contaminantes. "Une première personne en a porté et puis tout le monde en a mis, on s'est juste dit que c'était mieux avec". En attendant les votants ne se pressent pas pour venir dépouiller les bulletins le soir. Bruno Fontaine, un sexagénaire muni de gants, a accepté d'être assesseur à la clôture des votes, "tant qu'à le chopper le coro!" lance-t-il d'un air badin.

"Même les gens âgés sont venus"

Entre les bureaux de vote, Paris se traverse dans un calme d'ordinaire étranger à la capitale. En descendant vers le VIIIe arrondissement, les Champs-Élysées sont quasi déserts, les rideaux de fer baissés. Quelques touristes s'aventurent, parfois munis d'un masque. Devant un bureau du VIIIe arrondissement, Jean et Harriet marchent d'un pas précautionneux. À 82 et 78 ans ils reconnaissent faire partie des populations "les plus exposées", mais sont venus quand même, par devoir citoyen. D'un accent britannique Harriet souffle : "Je pense que c'est une véritable erreur d'avoir maintenu les élections municipales." Elle ajoute, "je vote parce que je vote toujours, mais je sais que beaucoup de gens ne viendront pas et cela va fausser les résultats". Difficile de lui donner tort, dimanche soir à 20 heures un taux d'abstention record entre 53,5 et 56% était estimé par les instituts de sondage.

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Au sein du bureau le calme règne. Il est 14 heures, la voix de Charles Aznavour tressaille en fond sonore et quelques votants passent silencieusement. Cela n'empêche pas le président du bureau, Jean Mendili de se rassurer, "on a été surpris parce qu'il y a eu du monde" juge l'élégant septuagénaire. Dans ce quartier, au "coefficient d'habitation assez bas" reconnaît Jean Mendili, la population est assez âgée. Pourtant "même les gens âgés" sont venus s'étonne Estelle, une agente de vote. "Je leur faisais cadeau de masques, ils étaient très contents" sourit-elle. Tous deux se félicitent de la discipline des électeurs, qui sont venus "dans une bonne ambiance de travail", comme dit Jean Mendili.

Dimanche la principale inconnue restait celle du second tour. Au vu de la volatilité de la situation épidémique en France et des mesures de confinement prises par le gouvernement un report du second tour semblait de moins en moins improbable. Un nouveau conseil restreint de défense a lieu à 18 heures ce dimanche, les participants vont faire le bilan de la première partie du scrutin et décider de la tenue du second tour.