Comment apprend-on à devenir un responsable politique, à faire un discours, à distribuer des tracts ? Est-ce que la droite et la gauche s'enseignent ? Autant de questions que nous avons souhaité poser aux hommes et aux femmes qui occupent aujourd'hui des ministères, des sièges dans l'hémicycle... Cette semaine, L'Express interroge Marlène Schiappa.
L'Express : Ils m'ont tout appris, à commencer par...
Marlène Schiappa : Le respect de l'autre. C'est la base fondamentale de tout échange humain, qu'il soit personnel, professionnel, politique. Une de mes plus grandes chances dans l'éducation que j'ai reçue, notamment de mon père, puisqu'il m'a élevée en grande partie, c'est qu'on ne m'a jamais appris le sentiment d'envie des autres. Plein de gens passent leur temps à se dire "Untel à mieux réussi que moi", "sa maison est plus grande", "il a un meilleur salaire", "il a l'air plus heureux dans sa vie amoureuse"... Moi, je ne connais pas du tout ce sentiment. Mon père m'a toujours répété que, dans la vie, on devait regarder philosophiquement ce qu'on a, ce qu'on veut, et comment l'obtenir. La vie des autres ne nous regarde pas.
Qui vous a appris la France ?
Je viens d'une famille de profs et j'ai eu la chance d'en avoir eu d'excellents dans mon parcours. Ce sont eux, et l'école, qui m'ont appris ce qu'est la France ; qui m'ont appris les lettres, à lire des romans, à analyser, et qui m'ont donné confiance. J'avais une instit', en CM1, qui lisait toujours mes rédactions à toute la classe et je lui disais parfois : "Quand je serai grande, j'écrirai des livres et je serai à l'Académie française". Au lieu de me répondre : "Arrête de dire n'importe quoi, tu habites dans une cité à Belleville, tes parents sont séparés, tu n'as pas d'argent, vous êtes quatre enfants dans la même chambre et tu n'auras jamais les moyens de faire une grande école", elle a écrit son adresse sur un papier, me l'a donné. Et elle m'a dit : "Garde-le, car lorsque tu seras à l'Académie française, tu pourras m'envoyer des livres."
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Qui est votre mentor en politique ?
Jean-Claude Boulard, l'ancien sénateur-maire du Mans, qui nous a quittés il y a deux ans. C'est lui qui m'a repérée et fait entrer en politique puis chez En Marche ! Jusqu'alors, j'étais présidente d'association. Je m'étais juste présentée aux municipales à 18 ans, pour le symbole, avec une liste associative. Cette rencontre a été un coup de foudre politique.
"Le dimanche, j'allais parfois tracter avec mes parents"
Quelle est la toute première chose qu'il vous a apprise ?
Ce qu'Emmanuel Macron m'a dit aussi, tout de suite, en me nommant au gouvernement : "Reste toi-même." Il y a une phrase qui dit "Rentrer dans le moule, c'est l'ambition d'une tarte"... Et moi, ça, je ne le veux pas. C'est ce qui disait également Jean Cocteau : "Ce qu'on te reproche, cultive-le, c'est toi."
Quel est votre tout premier souvenir politique ?
J'ai toujours vécu dans la politique. Mon père raconte souvent une anecdote - il ne va pas être content que je la reprenne mais bon, on n'est plus à ça près... (rires). Quand j'étais petite, vers l'âge de quatre ans, des amis dînaient chez mes parents. Je me suis levée, j'ai débarqué dans le salon et j'ai demandé : "Papa, qu'est-ce qui se passe ? C'est la cellule qui se réunit ?" La cellule, c'est l'équivalent de la section chez les socialistes, mais pour les trotskistes ! Le dimanche, j'allais parfois tracter avec mes parents. Ça m'a appris aussi l'organisation avec des méthodes hyper structurées, organisées. J'ai gardé ça, j'ai une organisation quasi militaire.
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On vous a appris à prononcer des discours ?
Sur la forme, j'ai été éduquée à la dure. Quand j'étais petite, en CM2, j'étais la première fille élève de la Maîtrise de Paris. Le matin, on était à l'école, et l'après-midi, au Conservatoire. Un jour de représentation, j'arrive en pleurant parce qu'un membre de ma famille est mort la veille. Ma cheffe de choeur m'a tout de suite dit : "Ecoute Marlène, je vais te dire quelque chose de dur, mais il faut que tu l'entendes : je suis triste pour toi, mais là, tu fais un concert, des gens ont payé une place pour voir des artistes chanter, pas pour voir des gens pleurer. Là, tu vas aller sur scène, tu vas sourire, tu vas chanter, et à la fin, quand on aura fini, tu pourras pleurer chez toi si tu veux." J'ai appris ce jour-là que, lorsqu'on monte sur scène, il faut tout donner au public, respecter ce qu'il attend de vous.
