Et la Macronie, dans le sillage de son aile gauche, fut saisie d'un doute : se serait-elle trompée dans son casting ? Gérald Darmanin vient de débattre à la télévision avec Marine Le Pen et, de l'avis général, il n'a pas tué le match. Si le Rassemblement national est mou, c'est qu'il y a un loup... Certains amis du président de la République en ont encore des frissons. Ils s'interrogent, désormais : peut-être serait-il plus judicieux d'envoyer au combat contre l'extrême droite non pas le ministre de l'Intérieur, mais son homologue de la Justice, Éric Dupond-Moretti ? "Lui, c'est un vrai rhétoricien. Si l'objectif est de casser la crédibilité de Le Pen, il peut être efficace", observe un conseiller ministériel.
Cette hésitation sur les figures de la lutte contre l'extrême droite n'est ni un détail, ni un hasard ; elle en trahit une autre, sur la stratégie cette fois. Entre essayer de ramener dans l'enclos les brebis égarées comme le tente Gérald Darmanin, ou mener un affrontement personnel, presque physique, comme en meurt d'envie son collègue de la place Vendôme, il serait judicieux de choisir. Dupond-Moretti contre Le Pen, c'est une vieille histoire, une longue histoire.
Chez Dupond-Moretti, une "lutte obsessionnelle"
Septembre 2007, sur le marché d'Hénin-Beaumont. La jeune Marine Le Pen, vice-présidente d'un Front national toujours dirigé par son père Jean-Marie, est en campagne pour les élections municipales dans le Pas-de-Calais. Au détour des allées de la braderie, deux hommes d'origine maghrébine l'insultent. Certains témoins assurent que l'un d'entre eux a dégainé un pistolet dans la cohue. Direction la garde à vue. A la sortie, un avocat lillois déjà médiatique se plante face à la caméra de France 3 Nord-Pas-de-Calais. "Je pense qu'il y a une manipulation politique", lance Éric Dupond-Moretti, même gouaille et même gueule qu'aujourd'hui, dénonçant une "usine à gaz montée par le Front national qui accouche d'une petite souris judiciaire". Sa présence aux côtés des deux jeunes n'a rien d'une coïncidence. L'avocat quadragénaire se vit comme un immigré, lui le binational qui raconte avoir été surnommé "macaroni" sur ses terres du Nord. Chez Dupond-Moretti, plus encore que chez n'importe qui d'autre, "l'enfance décide", disait Jean-Paul Sartre. Il ne fait pas de différence entre ceux qui ont traversé la Méditerranée et ceux qui ont franchi les Alpes, comme sa mère dans les années 1950, fuyant la misère italienne des Marches direction Maubeuge, à 17 ans. Pour élever seule son fils, cette femme au français hésitant fera des ménages. Il en reste chez le jeune Eric une conscience de gauche, renforcée par les discussions avec Louise, sa grand-mère paternelle communiste. Une gauche antiraciste, évidemment. "Sa lutte contre le FN est obsessionnelle", souffle un ami.
Lorsqu'il est nommé ministre de la Justice, en juillet 2020, Marine Le Pen ne s'y trompe pas. Ses proches reniflent immédiatement l'adversaire naturel. L'ancienne avocate n'ignore rien du parcours de celui qu'on surnomme "Acquittator", connu pour avoir défendu Abdelkader Merah, Patrick Balkany ou encore "la boulangère" d'Outreau - de même que lui n'a pas oublié comment elle a défendu, dans les années 1990, un clandestin à six reprises (il ne rappelle certes pas qu'elle était commise d'office), lui évitant l'expulsion. Le message est limpide : en débauchant cet habitué des plateaux de télévision, Emmanuel Macron vient de réaliser "un coup" dont la présidente du RN pourrait être la première victime. Elle se souvient encore de cette émission sur France Inter, en 2015, où Éric Dupond-Moretti affirmait qu'il fallait "interdire" son parti, balayant de sa main massive les efforts entrepris par la fille pour se démarquer du père. "Lui s'est occupé des juifs, elle s'occupe des musulmans. C'est un parti qui n'est pas républicain, il a été condamné 19 fois...", disait-il. L'avocat a adopté une expression - "se faire le casier du FN" - qu'il emploiera bientôt dans un livre et qui lui permet d'égrener avec un plaisir non dissimulé les condamnations du parti d'extrême droite. Plus qu'un hobby, presque une hygiène de vie. Invité sur France 2 au lendemain du débat présidentiel de l'entre-deux tours de 2017, l'avocat consacre la totalité de son temps de parole à démonter la rhétorique lepéniste, au mépris des règles de l'émission qui voulait que les invités, membres de la société civile, livrent une analyse globale sur la situation politique française. "Cette extrême droite doit être éradiquée", lance-t-il alors.
"Dupond-Moretti, c'est Taubira en pire"
Dans la foulée du remaniement, c'est Marine Le Pen qui instaure le duel, début septembre, lors de sa rentrée politique à Fréjus. Sur l'estrade de l'auditorium, elle consacre une dizaine de minutes au nouveau garde des Sceaux, après un été émaillé par des épisodes de violences qui ont fait la Une des journaux. "En faisant le choix d'Éric Dupond-Moretti, Emmanuel Macron a fait le choix d'une politique pénale qui se préoccupe plus des délinquants que des victimes, clame-t-elle. Ce n'est pas pour rien que M. Dupond-Moretti peut entrer à Fresnes sous l'acclamation non pas des gardiens, mais des criminels. Dupond-Moretti, c'est Taubira en pire !" Dans la salle, les applaudissements et les huées fusent. La garde et l'arrière-garde marinistes sourient : ils pensent avoir trouvé le repoussoir idéal pour leur électorat, celui qui provoquera automatiquement les cris des militants dans la salle et mobilisera à moindres frais les électeurs. D'autant que Dupond ne refuse aucun duel. Quelques minutes plus tard, il réagit sur les réseaux sociaux. "Mme Le Pen ment éhontément et je le prouverai aux Français. [...] Marine Le Pen, c'est son père en pire. Rien de neuf sous le soleil de Fréjus."
C'est la fin de l'été, l'épidémie redémarre et les occasions de livrer bataille se font rares. A l'Assemblée nationale, Éric Dupond-Moretti est déçu de ne pas croiser plus souvent Marine Le Pen, lui qui pensait retrouver dans l'hémicycle le plaisir des prétoires. Et puis, le néoministre a tout à apprendre, dans ce monde où sa verve n'est pas toujours utile et où il semble manquer de tout : de collaborateurs solides, d'expérience politique, de codes... Pour un peu, on dirait presque que ce fumeur compulsif est déçu, lui qui ne carbure qu'à la nicotine du combat. Alors, le 10 décembre, lorsque Marine Le Pen prend la parole pour exprimer des réserves sur la réforme de la justice pénale des mineurs - une fierté du ministre -, il jubile : "Quel privilège pour moi de vous entendre enfin !" Comme à son habitude, le coup est franc, sec, droit. "Il y a les mensonges du matin et il y a ceux de cet après-midi, vous les enfilez comme les perles. Sur les chiffres, vous mentez. [...] Votre programme, grosso modo, c'est la prison de 7 à 77 ans." L'extrait fera le tour des médias et des réseaux sociaux.
Marine Le Pen : "une attitude obsolète et inefficace"
Chez Marine Le Pen, officiellement, on ne se soucie guère des attaques de Dupond-Moretti. "Son attitude est de notoriété publique et depuis déjà plusieurs années totalement obsolète et inefficace", répond à L'Express la présidente du RN, qui ne relève même plus la dernière attaque du ministre la traitant de "menteuse" et "d'incompétente", à la radio, le 3 mars.
Il n'empêche, dans un parti qui concentre tous ses efforts à lisser son image et à crédibiliser son programme, être sans cesse renvoyé au Front national des origines est désagréable. "Il est fier de dire qu'il appelle encore le Rassemblement national "Front national". Mais il n'est pas capable d'un seul argument, ça dit beaucoup de sa paresse intellectuelle", évacue Philippe Olivier, beau-frère et conseiller spécial de Marine Le Pen, plus enclin à reconnaître en Gérald Darmanin un adversaire à la hauteur de la candidate à l'Elysée : "C'est une petite machine politique. Éric Dupond-Moretti ne sait même pas ce qu'est un électeur !"
Entre Darmanin et Dupond-Moretti, de fait, il y a un monde. Le premier calcule tout et a décidé d'aller directement draguer les électeurs lepénistes, avec en tête l'exemple d'un Nicolas Sarkozy en 2007. Le ministre de la Justice, lui, ne planifie rien. Son affrontement est "tripal" : il déteste l'extrême droite, ses mensonges et ses cadres, des "voyous" selon lui. Plus encore, il hait cette façon de prospérer sur le malheur des gens en désignant des boucs émissaires : l'Europe, l'élite, les immigrés, les musulmans, la racaille. Trop facile, pense-t-il. Trop démagogique. "Moi aussi, je veux parler aux pauvres gens", confie-t-il en référence au poème de Victor Hugo. Lors de son arrivée à la chancellerie, en juillet 2020, il a terminé son discours par ces mots : "Je serai un garde des Sceaux de sang-mêlé, mon ministère sera aussi celui de l'antiracisme et des droits de l'homme."

Eric Dupond-Moretti, lors de sa prise de poste : "Je serai un garde des Sceaux de sang-mêlé, mon ministère sera aussi celui de l'antiracisme"
© / Alain JOCARD / AFP
A treize mois de l'élection présidentielle, Emmanuel Macron sait qu'il aura besoin de combattants face à Marine Le Pen. Quelle place compte-t-il confier à Éric Dupond-Moretti ? En privé, l'intéressé ne cache pas son envie de se jeter dans la bataille, "avec enthousiasme", si le chef de l'Etat le lui demande. Pour y défendre le bilan de son action place Vendôme, bien sûr - il présentera à la mi-avril en Conseil des ministres son projet de loi "pour la confiance dans la justice" -, et pour affronter celle qui rêve de prendre sa revanche sur 2017, aussi. Mais la nature de la lutte sera différente. Jusqu'à quel point Éric Dupond-Moretti le mesure-t-il, lui qui refuse de reconnaître le moindre changement de nature entre le FN de Jean-Marie et le RN de Marine ?
Une question de stratégie
Une fois encore, affleure la question de la stratégie face à l'extrême droite. Et si l'attitude guerrière du ministre était trop datée, trop caricaturale pour être efficace ? "Ce n'est jamais trop bon quand on veut s'ériger en bouclier anti Le Pen, constate l'un de ses collègues du gouvernement. Lui fait trop de Le Pen un diable, mais les gens n'ont plus peur de la fille. Il est resté dans l'ancien logiciel."
Des réserves que l'intéressé balaie. Il en veut aux journalistes qui ont, selon lui, accepté avec une forme de complaisance la thèse de la dédiabolisation. En 2017, ce grand susceptible avait très mal vécu qu'Eric Zemmour le compare à Bernard Tapie. "Vous êtes un ringard Éric Dupond-Moretti, lui avait asséné le polémiste sur Paris Première. On se croirait dans les années 1980, vos arguments sont bidon". Depuis, Dupond refuse toutes les invitations de l'éditorialiste, qu'il qualifie publiquement "de réservoir de haine" et de "multirécidiviste du racisme". Pour lui, son combat n'est ni passé, ni dépassé. Juste viscéral.
