L'EXPRESS : Vous arrive-t-il de penser que l'on vous a fait le baiser de la mort ?
Renaud Muselier : Qui me l'aurait donné ? M. Macron ? M. Castex ? Les durs de ma famille politique ? Beaucoup ont voulu ma mort, on fera le tri plus tard.
"Christian Estrosi et Hubert Falco ont tiré les conséquences de leurs choix. Renaud Muselier devrait en faire tout autant", disait Eric Ciotti dans Le Figaro . Que lui répondez-vous ?
Eric, arrête ! Les régionales et les départementales se déroulent le même jour, on veut gagner partout. Alors je lui demande de ne pas se tromper d'ennemi. A force de critiquer aveuglément le gouvernement, on oublie les lignes rouges. Hubert Falco, qui a combattu l'extrême droite, qui a combattu LREM aux municipales, serait resté à LR si on ne l'avait pas traité ainsi. Moi, je n'ai jamais hésité à voter contre l'extrême droite et mes soutiens au sein de LR ont une ligne politique forte, qu'il s'agisse de Gérard Larcher, de Christian Jacob, de François Baroin, de Rachida Dati, de Brice Hortefeux, ils n'ont pas peur des autres. Nous sommes dans la lignée de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy, qui se sont toujours sentis suffisamment solides pour dire que certaines lignes étaient infranchissables. Certains rêvent de rester chimiquement purs, or il faut savoir additionner. Après tous les combats que j'ai menés pour ma famille politique, on voudrait que je parte ? Je reste et je dis à nos dirigeants : le parti a déjà perdu deux métropoles, Nice et Toulon, va-t-on continuer de se rétrécir en blessant les gens ? Ce n'est pas ce que nous ont appris Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Quand Nicolas Sarkozy pratiquait l'ouverture, on n'entendait pas Eric Ciotti.
Thierry Mariani est un ancien ministre de Nicolas Sarkozy, vous êtes un ancien ministre de Jacques Chirac. Pouvez-vous dire que Nicolas Sarkozy vous soutient ?
Le président Sarkozy est un ami personnel. Je l'ai souvent au téléphone. Ce n'est pas le cas de M. Mariani.
Le numéro 2 de LR, Guillaume Peltier, déclare dans Valeurs actuelles : "Emmanuel Macron est le pire président de la Ve République. [...] En 2022, pas une voix ne doit se porter sur lui. [...] Contrairement à la bien-pensance, je le dis, Marine Le Pen n'est pas l'ennemie de la République." L'heure de la clarification à LR est-elle venue ?
Elle viendra l'année prochaine. En attendant, halte aux mensonges. On a voulu faire croire que MM. Macron et Castex faisaient ma liste, honte à ceux qui ont véhiculé cela. C'est moi le patron, on ne m'impose rien et je n'ai pas la main qui tremble. Quant à Guillaume Peltier, ce n'est pas parce qu'il veut être ministre à tout prix qu'il doit dire tant de bêtises. Il n'a même pas été capable d'être candidat dans sa propre région alors qu'il en avait l'intention. Sois courageux quand tu es en face de moi, Guillaume, au lieu d'être lâche en ma présence et de faire le beau sur les plateaux de télévision. Ton coin, la Sologne, c'est très beau, il y a de jolis canards et de grandes fortunes, ici c'est Marseille, la ville du peuple.
"Je pourrais assumer cette volonté de rester dans l'échiquier politique avec un RN majoritaire", dit Jean-Laurent Félizia, tête de liste de la gauche, dans Libération . Le Front républicain a-t-il vécu ?
J'ai une colonne vertébrale, je le laisse réfléchir aux tambouilles du second tour : il aura un problème personnel important, qu'il l'assume donc dans le cadre de sa ligne politique.
Emmanuel Macron est-il un bon président de la République ?
Je suis président de Régions de France, cela me confère des devoirs : dans la suite d'Hervé Morin j'ai amené tous les présidents de région à des positions communes. Est-ce que le gouvernement a bien géré la crise sanitaire ? Non. Est-ce que le soutien économique, que j'ai piloté avec Bruno Le Maire, a été efficace ? Oui. Est que Muriel Pénicaud a eu raison dans son approche de l'apprentissage ? Non. La politique, ce n'est pas tout blanc, ce n'est pas tout noir. Moi, j'ai défendu nos territoires. C'est dans le cadre de la présidentielle qu'on débattra sur le point de savoir si Emmanuel Macron a été ou pas un bon président. Le devoir d'inventaire aura lieu. Pour le moment, on me demande mon programme pour la région, on ne me demande pas ce que je pense du président de la République.
Souhaitez-vous que la droite ait un candidat à l'élection présidentielle de 2022 face à Emmanuel Macron et Marine Le Pen ?
Oui, la droite a besoin d'un candidat. Xavier Bertrand et Valérie Pécresse ne sont plus à LR, mais on ne leur a pas fait autant de procès d'intention qu'à moi, qui suis resté dans la maison. Maintenant il est temps de se décider et je soutiendrai ce candidat. Je suis pour qu'il s'appelle François Baroin.
Si vous gagnez, disent certains à LR, ce sera une victoire pour la majorité présidentielle. Ont-ils tort ?
Ce sera une victoire pour la région, pour mon équipe, pour moi, pour tous les Républicains qui votent pour moi. La victoire se partage, la défaite, je l'assumerais mais elle n'aura pas lieu.
La région Sud est l'une des plus célèbres dans le monde, notamment par son activité touristique. Redoutez-vous qu'elle pâtisse fortement d'une éventuelle victoire du Rassemblement national ou récusez-vous ce genre d'argument ?
Provence-Alpes-Côte d'Azur, c'est une terre d'industrie, de culture, de tourisme, d'art de vivre. Nous sommes la capitale monde de la culture avec les festivals, il est clair qu'en matière de budget comme de liberté, le Front national ne propose pas la même chose que nous. Il y a ici de très grandes entreprises, est-ce que les sièges sociaux feraient en sorte de favoriser leur développement industriel chez nous si l'extrême droite est au pouvoir ? J'en doute. Est-ce que notre attractivité touristique reste la même si la région est pilotée par le Front national ? Non. L'extrême droite n'a pas la même philosophie de notre art de vivre, c'est aussi simple que ça. Et vous pensez sérieusement que Thierry Mariani récupérerait autant d'aides européennes que moi, qui en ai récolté 5 milliards quand mon prédécesseur socialiste, Michel Vauzelle, n'en récoltait que 300 millions ? Bien sûr que non.
La sécurité est une préoccupation majeure des Français mais ce n'est pas une compétence de la région. La région Sud sera-telle sur ce terrain-là différente selon qu'elle soit présidée par vous ou par Thierry Mariani ?
Dès novembre 2016, la région a voté un plan d'action de 10 millions par an pour soutenir les forces de l'ordre mais nous avons été ensuite condamnés par le tribunal administratif de Marseille. Il faut que l'Etat nous laisse mener cette guerre.
Mais la région Sud a su sortir de ses zones de compétences pour fournir des masques par exemple, pourquoi ne peut-elle pas le faire sur le terrain sécuritaire ? Thierry Mariani propose la création d'une police ferroviaire...
Quand nous avons fourni 13 millions de masques, nous n'avons pas été attaqués par la préfecture devant le tribunal administratif. M. Mariani est gentil, mais on ne l'a pas attendu dans nos domaines de compétence. Aujourd'hui, 100% des lycées sont en sécurité, grâce aux caméras et alarmes anti-intrusion que la région a mises en place. Nous avons formé des agents régionaux pour lutter contre la radicalisation, nous allons continuer. Créer une police ferroviaire ? Nous avons créé 8 équipes mobiles d'intervention, installé des portiques anti-fraude dans plusieurs gares, posé plus de 1000 caméras de surveillance. Résultat, une baisse de 10% des atteintes aux personnes malgré une hausse de 25% du nombre de nos voyageurs. Nous avons aussi progressé dans la guerre du feu, pour intervenir le plus vite possible. Là où nous sommes en responsabilité, nous faisons et nous avons des résultats. Maintenant, je demande à l'Etat des compétences supplémentaires car nous avons les moyens d'aider les commerçants, les municipalités, la police nationale et la police municipale. Je souhaite un avenant au contrat de plan Etat-région pour que nous prenions toute notre part dans la construction de 1500 places de prison dans la région. Mais je dis à M. Mariani : je veux bien le "y a qu'à, faut qu'on", moi, je respecte la loi. Et je réclame de changer la loi quand c'est nécessaire : j'ai demandé la perpétuité incompressible et automatique pour ceux qui tuent nos forces de l'ordre.
Les régions et l'Etat se sont querellés pendant la crise sanitaire, comme vous vous êtes accroché avec Olivier Véran. Qu'est-ce qui doit maintenant changer en matière de santé pour les régions ?
L'éphémère Madame Buzyn avait mis en place un projet d'investissement immobilier pour le CHU de Marseille, que nous avons validé et toutes les collectivités territoriales étaient prêtes à participer. Rien n'a commencé, ce n'est pas sérieux. Pendant la crise sanitaire, c'est moi qui faisais le lien entre l'ARS (Agence régionale de Santé) et le préfet de région, qui avaient ordre de ne pas se parler. C'est la région qui a apporté 13 millions de masques pour tous ceux qui étaient en première ligne, pour les forces de l'ordre aussi. Il faut passer à une nouvelle étape : je demande pour les régions les présidences des ARS. C'est la même chose avec la lutte contre les déserts médicaux. L'Etat n'est pas capable de décentraliser et n'a pas les moyens de financer. Alors je dis à l'Etat : laissez-nous faire, on sait faire. La région va financer 26 millions d'euros pour le plan cancer sur trois ans. Il y a un combat très intense au sein de l'Etat, le Premier ministre Jean Castex est un vrai décentralisateur, mais le ministère de la Santé est une véritable force de recentralisation.
Les électeurs qui votent aux régionales le font aussi en pensant à la situation nationale. Comment voulez-vous empêcher ceux qui veulent manifester leur opposition à la politique d'Emmanuel Macron de choisir le vote RN ?
Ce n'est pas le premier tour de la présidentielle, c'est le moment de choisir le devenir de son quotidien pour les six prochaines années. Et ce n'est pas en mettant M. Mariani, faux nez de Marine Le Pen, entouré d'une équipe qui n'a jamais exercé des responsabilités mais qui a attiré tous les opportunistes de la vie politique, même quelqu'un encore encarté à LREM, que ce quotidien s'améliorera. Ne nous laissons pas voler cette élection régionale.
La frontière entre la droite et l'extrême droite paraît poreuse. Que dites-vous aux électeurs de François Fillon en 2017 aujourd'hui tentés de voter pour Thierry Mariani ?
Je dis à ces électeurs : avez-vous envie de devenir des animaux de laboratoire ? Bien sûr, notre famille au sommet et donc aussi à la base a été confrontée à un débat qui nous a tous secoués. Bien sûr, les parlementaires de ma famille se sont offusqués que je ne les prenne pas sur ma liste. Ils font de la politique nationale, moi je veux des gens 100% région.
A tous, je voudrais dire : il faut être sûr de soi, fort de ses convictions pour savoir tendre la main et pour pouvoir additionner. Dans une équipe de foot, du gardien à l'attaquant, dans une entreprise, du directeur à la secrétaire, chacun est différent, c'est cela la vie. Et on voudrait que je me prive de compétences ? Je rappelle qu'au début des années 2000, M. Mariani faisait des guiliguilis à Saddam Hussein quand moi, sous la présidence de Jacques Chirac et au côté de Dominique de Villepin, je portais la voix de la France.
Après les régionales de 1998, Jacques Chirac avait qualifié le FN de " parti de nature raciste et xénophobe". Emploieriez-vous les mêmes adjectifs à l'encore du RN aujourd'hui ?
J'emploie exactement les mêmes mots, même si les candidats de l'extrême droite aujourd'hui sont camouflés. Ce ne sont pas des anciens RPR qui dirigent la campagne de M. Mariani, ce sont les historiques du FN, des Jean-Marie Lepénistes. Je veux bien que M. Mariani soit atteint du syndrome de Stockholm, mais méfions-nous de ceux qui ne savent pas où aller, comme des canards sans tête qui tournent en rond.
