Deux heures et quarante-cinq minutes de débat. L'un, Emmanuel Macron, président candidat qui se verrait bien prolonger son temps à l'Elysée ; l'autre, Marine Le Pen, cheffe de file vivant son deuxième tour d'une élection présidentielle, et rêvant d'une meilleure issue que lors de son premier. Mercredi soir, au cours du match retour du débat d'il y a cinq ans, qui a réuni les mêmes aspirants, diffusé sur les mêmes chaînes (TF1, France 2, les chaînes d'informations en continu), Marine Le Pen est de nouveau apparue en difficulté.
Installés à 2,5 mètres de distance, les deux candidats se sont mesurés sur huit thèmes préalablement convenus : du pouvoir d'achat aux institutions en passant par l'environnement, l'éducation ou la sécurité. Retour sur les cinq moments forts de cette séquence clef de l'entre-deux-tours.
"Vous n'allez pas faire les salaires, Madame Le Pen"
La première vraie passe d'armes entre les deux candidats a tourné autour du pouvoir d'achat des Français, un des thèmes privilégiés par Marine Le Pen au cours de sa campagne électorale. La cheffe de file du Rassemblement national (RN) ambitionne de remonter de façon pérenne les salaires. Comment ? En incitant les entreprises à le faire, via un gel des cotisations patronales en cas d'augmentation de "10% des salaires jusqu'à trois fois le Smic". "Dans la vraie vie, quand vous allez chercher un prêt auprès de votre banque, ils regardent votre salaire, ils se moquent des primes. Idem quand vous cherchez à louer", défend-elle.
"Vous n'allez pas faire les salaires, Madame Le Pen", rétorque le président candidat, expliquant que le chef de l'Etat n'a pas ce pouvoir. "Il y a des employeurs qui le feront, d'autres non", poursuit-il, enchaînant sur ses propositions de défiscaliser et d'exempter de cotisations certaines primes. "Vous n'allez pas faire les primes", relance pareillement Marine Le Pen, sur la défensive pendant cette séquence. "J'assume totalement que la prime a un côté aléatoire en fonction de l'année", lui répond-il.
Les deux finalistes de l'élection présidentielle ont défendu leur point de vue sur le marché européen de l'énergie, dont Marine Le Pen veut sortir. "C'est une immense erreur parce que nous sommes interconnectés, parce qu'il y a des moments où nous importons de l'énergie, que nous ne produisons pas sur le sol français et, comme nous sommes interconnectés, nous avons besoin du marché européen", a assuré Emmanuel Macron. La candidate du RN approuve cependant le dispositif actuel de blocage des prix de l'énergie. Mais déplore qu'il soit temporaire. "Vous avez voté contre", certifie pourtant son adversaire.
Le prêt russe du RN : "Assumez-le"
Sans surprise, Emmanuel Macron a attaqué Marine Le Pen sur ses liens avec la Russie. "Vous dépendez du pouvoir russe et vous dépendez de M. Poutine", lui a-t-il lancé, pointant la contradiction entre ses propos actuels et ses positions passées, ainsi que celles de son parti. En 2014, "vous avez été l'une des premières responsables politiques européennes à reconnaître le résultat de l'annexion de la Crimée", a enchaîné le président sortant. "Ce que vous dites est faux. J'ai fait un tweet en novembre 2014 qui soutient une Ukraine libre", rétorque Marine Le Pen, exhumant, à l'écran, ledit tweet. Elle rappelle d'ailleurs que Vladimir Poutine a été reçu à Versaille au début du quinquennat Macron, puis à Brégançon, "sur votre lieu de vacances".
Les échanges ont ensuite dévié sur ce qui serait, d'après le président candidat, la "dépendance" du RN d'une banque russe, auprès de laquelle le parti a contracté un prêt en 2015 pour financer les campagnes des élections régionales et départementales de 2015. "Assumez-le", lance le fondateur de La République en marche (LREM). "Je ne peux pas vous laisser dire qu'on ne rembourse pas tous les mois, rubis sur l'ongle, sous le contrôle de la commission nationale des comptes de campagne. C'est assez long, mais je n'ai jamais considéré que c'était déshonorant", cadre Marine Le Pen. Elle ajoute que "si nous sommes allés emprunter en Russie, c'est qu'aucune banque française n'a voulu m'accorder de prêt". Et estime donc "malhonnête" de "me reprocher après de partir à l'étranger".
"Climato-spectique" contre "climato-hypocrite"
Sur l'environnement et la crise climatique, thème trop peu abordé au long de la campagne, les deux candidats ont confronté leurs propositions. Marine Le Pen fustige "un modèle économique fondé sur le libre-échange qui tue la planète". Elle insiste sur des idées déjà évoquées : le "localisme", la relocalisation de la production et des activités, le "patriotisme économique". La candidate se dit favorable à la transition écologique, mais elle doit être "beaucoup moins rapide que ce qu'on impose aux Français".
Emmanuel Macron pointe, lui, "l'incohérence de notre conversation" au vu des propositions de son adversaire sur la TVA des hydrocarbures. "Votre programme n'a ni queue ni tête. Vous êtes climato-sceptique", mouche-t-il. "Je ne suis en aucun cas climatosceptique. Mais vous, vous êtes climato-hypocrite", cingle en retour Marine Le Pen. Elle décrit le président candidat comme "le pire de l'écologie punitive, inutile, qui aggrave des situations de souffrances, de fragilités". Sur la question des sources de production d'électricité, et notamment du nucléaire, la candidate RN regrette la fermeture de la centrale de Fessenheim. Et renvoie l'autre finaliste à ses décisions, sur le secteur, depuis le début de son quinquennat et sous la présidence Hollande. "On a perdu dix ans à déstabiliser la filière du nucléaire", déplore Marine Le Pen.
"J'assume totalement Fessenheim, réplique Emmanuel Macron. Il n'y avait plus d'investissements. J'assume aussi d'avoir fermé les centrales thermiques". Il avance ses propositions de "développer le solaire, le petit solaire [...] l'éolien en mer, qui crée de l'emploi". Marine Le Pen persifle: "Vous voulez mettre des éoliennes partout sauf en face du Touquet", où le couple Macron possède une résidence secondaire. Il l'accuse en retour de "complotisme" et prévient : démanteler les parcs éoliens existants, comme le souhaite son adversaire, coûterait "un argent fou. Je trouve que l'argent du contribuable pourrait être mieux utilisé", dit le chef de l'Etat. Il a également réitéré l'envie de nommer un premier ministre en charge de la planification écologique, assisté de deux ministres pour la planification énergétique et la planification territoriale afin de "faire de la France la première grande nation à sortir du gaz, du pétrole et du charbon".
"Une vraie barbarie, un ensauvagement"
Il s'agit d'un sujet cher à Marine Le Pen et, plus généralement, au RN : la sécurité. "Nous sommes confrontés à une vraie barbarie, un ensauvagement. Les gens me disent : on est cerné par l'insécurité, dans les villes et dans les campagnes. Je le dis très clairement, l'immigration anarchique engendre un problème d'insécurité chez nous", développe la candidate d'extrême-droite. Elle défend la présomption de légitime défense pour les policiers et les gendarmes, réclame plus de fermeté en matière judiciaire et critique les aménagements de peine. "Je crois qu'il vaut mieux prononcer une peine de cinq jours qu'on effectue, qu'une peine d'un an qu'on aménage", avance-t-elle. Et appelle donc à la création de davantage de places de prison.
A la table d'en face, Emmanuel Macron assure avoir tenu ses engagements sur cette thématique. Il a notamment mis en avant ses mesures pour lutter contre les féminicides, des bracelets antirapprochements pour les conjoints violents à la formation des agents sur les violences sexistes et sexuelles. Il affirme également avoir augmenté "de 30% les moyens de la justice ces deux dernières années" et promet la création de 8 500 postes supplémentaires de personnels de justice. Le président candidat déclare vouloir créer "200 brigades de gendarmerie face à cette violence du quotidien". Celles-ci auront "un rôle de stabilisation et de lutte contre les stupéfiants qui doit demeurer une priorité". Il a aussi abordé le sujet de la cybercriminalité contre l'Etat, ses services ou les citoyens, avec l'objectif, s'il est réélu, de créer "15 000 postes de cyber-contrôleurs".
Port de signes religieux : "Vous confondez tout !"
Interrogée sur la laïcité et, surtout, le port de signes religieux dans l'espace public, la candidate RN embraye sur la lutte "contre l'islamisme". Il "doit être combattu par une République fière d'elle-même et non, honteuse", affirme-t-elle, assurant ne pas lutter "contre l'islam mais contre l'idéologie islamiste". Marine Le Pen, à la fin de sa prise de parole, revient au port du voile, dont elle soutient l'interdiction dans l'espace public. "Je pense que le voile est imposé par les islamistes et je pense qu'une grande partie des femmes qui le mettent n'ont pas le choix. Il faut libérer l'ensemble de ces femmes", dit-elle.
"Ce que vous proposez est une trahison de l'esprit français et de la République", réplique Emmanuel Macron, qui s'inquiète du "chemin" de la réflexion de sa rivale entre le voile, l'islamisme et l'immigration. Lui-même se positionne contre l'interdiction des signes religieux dans l'espace public. "La laïcité, c'est un principe de liberté", assure-t-il. Et s'emporte quand son adversaire critique sa loi séparatisme et suggère des renvois à l'étranger : "Vous confondez tout !", assène-t-il, avant que Marine Le Pen ne plaide pour la mise en place d'un référendum sur l'immigration et la mise en place de la "priorité nationale" pour l'accès au travail et aux logements sociaux. "Vous n'avez pas lu ma loi", reproche Marine Le Pen au président candidat, qui s'oppose à son projet de loi contre l'islamisme. "Mais j'ai lu la Constitution française", répond-il du tac au tac.
