"Rien, de prime abord, ne nous prédisposait à nous retrouver là. Vous avez soutenu l'un de mes concurrents lors de l'élection présidentielle de 2017. Et pourtant, quand on regarde, comme nous savons le faire en bons pyrénéens, par-delà des cimes, nous sommes, je crois pouvoir le dire, faits du 'même bois'." Sous la verrière du jardin d'hiver de l'Elysée ce mercredi 6 janvier, Emmanuel Macron rend hommage à un homme qu'il est difficile de ne pas considérer comme son plus exact opposé.

<i>"Tous deux enfants du mérite républicain, tous deux enracinés"</i>

Pourtant, le président l'assure dès la première phrase de son discours : Jean Castex, puisque c'est de lui qu'il s'agit, et lui-même sont "faits du même bois". "Tous deux enfants du mérite républicain, tous deux enracinés", poursuit le chef de l'Etat. Le natif d'Amiens devenu en 2017 une espèce de candidat Erasmus, encensant l'Europe et la mondialisation, accusé par ses contempteurs d'être déraciné, compose désormais avec un président aux accents pompidoliens. Ses pieds ne sont pas encore dans la glaise mais ceux de son nouveau Premier ministre qui jusqu'à son arrivée à Matignon foulaient tous les jours la terre pyrénéenne lui permettent de contrer les procès en déconnexion.

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Conseils et compliments

Comme le veut la tradition républicaine, six mois passés à Matignon sonnent l'heure pour tout Premier ministre de recevoir la Grand-Croix de l'Ordre national du Mérite. Si la cérémonie s'est déroulée en comité restreint, épidémie oblige, et en privé, comme l'avait déjà souhaité Emmanuel Macron en novembre 2017 au moment de décorer Edouard Philippe, elle a en revanche été l'occasion d'envoyer quelques messages politiques. Il y a bien sûr eu les compliments d'usage - "Vous n'avez jamais été un homme de confort mais un homme d'effort. Pas un homme de gestion mais un homme de mission. C'est simple, là où c'est facile, on ne vous trouve pas".

<i>"Restez ce maire qui se demande toujours ce que la personne croisée sur un marché, en porte à porte ou au stade de rugby le dimanche dirait de la décision qu'il doit prendre"</i>

Puis la célébration, encore, de ce souci constant d'une certaine proximité et d'une connaissance approfondie du "terrain" : "Certains disent que depuis votre bureau élyséen que je connais bien, il vous arrivait de régler par téléphone des problèmes de voirie ou l'attribution de terrasses pour les restaurateurs de votre commune. Le terrain toujours, même au coeur du 8e arrondissement de Paris."

Et, pour finir, les conseils du chef de l'Etat à son Premier ministre : "Pour mener à bien ces projets, je n'ai d'autre conseil à vous donner que de rester vous-même, de cultiver les qualités pour lesquelles je vous ai choisi. Restez ce travailleur acharné. Restez cet homme indifférent aux commentaires et aux sondages. Restez ce maire qui se demande toujours ce que la personne croisée sur un marché, en porte à porte ou au stade de rugby le dimanche dirait de la décision qu'il doit prendre." Bref, restez cet élu local ne nourrissant pas d'autres ambitions que celle de bien faire son travail. Voilà brossé le portrait du Premier ministre macronien idéal, en somme. Celui que le prédécesseur de Jean Castex n'a pas su rester quand les sondages ont commencé à le faire briller et à lui donner soudain, aux yeux du président, la couleur du danger.

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Le Premier ministre ou le tunnelier

D'ailleurs, Emmanuel Macron ne dit pas autre chose au moment de conclure. Peut-être garde-t-il en mémoire la chute de son allocution pour Edouard Philippe. A l'époque, il s'en était remis à Lou Reed pour trousser son excipit, un peu trop enthousiaste : "Vous n'avez plus qu'à récolter ce que vous avez semé." Cette fois, le président, prudent, préfère rebondir sur la passion pour les trains de son Premier ministre : "Lors d'un récent discours pour l'inauguration du prolongement de la ligne 14 du métro parisien, vous qui êtes un passionné de train au point d'avoir écrit un livre sur le sujet, avez fait part de votre amour des... tunneliers. Je vous cite : "J'aime les tunneliers, qui font un travail ingrat et souterrain et dont on s'aperçoit à l'arrivée du rôle essentiel." Il y a dans le rôle de Premier ministre, dans le rôle de ministre aujourd'hui, dans celui de beaucoup de vos collaborateurs, de nos collaborateurs, un peu de cela. Le tout est que nous ne perdions jamais de vue le bout de ce tunnel, le printemps à venir." Traduction : à chacun sa place, un tunnel pour le Premier ministre et le printemps, vite, pour le président.