L'Express : Emmanuel Macron et Angela Merkel font aujourd'hui une proposition commune dans le cadre du plan de relance. Qu'en pensez-vous ?

Stéphane Séjourné : C'est historique. 500 milliards d'euros dans un fond de relance en partie financés par la dette européenne, c'est exactement ce pour quoi mon groupe au Parlement européen et tant d'autres se sont battus. C'est inédit, cela voudrait dire qu'on doublerait le budget européen sur les prochaines années, et que cela viendrait en complément des plans nationaux et des mesures européennes déjà prises. J'espère que les 27 chefs d'États acteront un tel accord avant l'été. L'Union européenne ne doit pas rater son rendez-vous avec l'Histoire et devant les citoyens. Les citoyens européens n'en attendent pas moins.

Un accord Franco-Allemand est-il seulement suffisant ?

L'UE ne peut pas envisager une refondation sans un moteur franco-allemand qui tourne à plein régime. C'est aujourd'hui le cas. Non seulement Emmanuel Macron et Angela Merkel défendent de nouvelles ressources, basées la taxation des géants du numérique et des grands pollueurs, mais ils portent aussi des priorités claires : la souveraineté sanitaire, la transition écologique, la transformation numérique, une nouvelle politique commerciale, de nouvelles règles de concurrence, un cadre européen pour le salaire minimum, etc. Autant d'enjeux dont la souveraineté de notre continent dépend. Je me félicite de voir autant de propositions portées par le président depuis le discours de la Sorbonne et par la délégation Renaissance depuis les élections européennes s'imposer sur l'agenda européen. Cela confirme non seulement un réalignement politique mais aussi un rapprochement des opinions publiques européennes.

Le 12 mars, Emmanuel Macron déclarait : "Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture." Deux mois après, quels enseignements tirez-vous de cette crise ?

Partout en Europe, des inquiétudes se manifestent ces dernières semaines autour de la question des libertés et de la résilience de nos systèmes démocratiques. Nos démocraties encaisseront ensuite un deuxième choc : celui de la crise économique et du chômage de masse. Le premier enseignement, à mon sens, est donc de revoir notre modèle démocratique et nos institutions, d'autant plus que ce thème était déjà discuté au moment des gilets jaunes. On ne pourra se passer de réforme institutionnelle : il faut repenser les temps démocratiques de nos institutions, ne pas avoir peur de redonner plus de place à la participation citoyenne, faire vivre le pluralisme politique... Bref, finir de tirer les leçons du Grand débat.

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Avant la fin du quinquennat ?

C'est la question qui doit être posée. Ce serait une faute de laisser ce sujet à d'autres. Je suis convaincu qu'il faut refonder les choses très profondément et, potentiellement, cela nécessitera une campagne présidentielle sur le sujet. En attendant, on a quelques leviers pour associer davantage les citoyens. On a déjà commencé par la Convention citoyenne pour le climat, on doit aller plus loin et on doit délivrer sur nos promesses de renouvellement démocratique : question de la proportionnelle, réforme du temps législatif...

Sur le volet économique, quelle orientation prônez-vous ?

On a été confronté à ce que les économistes appellent un "cygne noir", c'est-à-dire un évènement si grave et si inattendu qu'on ne peut pas prévoir de réponses dans les modèles économiques. Il y a deux choix : soit, c'est la tentation de beaucoup, reconstruire à l'identique les schémas qui nous ont portés jusque-là ; soit recomposer un système différent. Je choisis la deuxième voie et le président aussi avec ses trois interventions au 20h. J'entends beaucoup qu'il faudrait construire un stimulus de relance. Certes, mais il va falloir qu'il s'oriente sur des investissements de long terme. Le temps est venu de miser sur la recherche, le développement, dans les secteurs de l'alimentation, de la santé, de la défense, de l'intelligence artificielle...

Il a été reproché à ce gouvernement d'avoir trop marché sur sa jambe droite, libérale, durant la première partie de ce quinquennat. Vous plaidez donc pour un état plus interventionniste, plus souverain ?

Il faut regarder les choses précisément. L'organisation française est en permanence questionnée : le confinement a validé notre modèle jacobin, le déconfinement le remet en cause, les appels des maires à plus de responsabilité se couplent à des demandes de lois d'immunités préventives... On navigue entre un état décentralisé et un état centralisé en fonction des réponses à la crise ! La solution elle est surtout dans l'adaptation ! On va avoir besoin de plus de flexibilité, plus de localisme dans la mise en place des politiques sans remettre en cause un État fort. Je note d'ailleurs que cette conception de l'Etat était au coeur de la promesse de la campagne présidentielle de 2017 et avait été vertement critiquée par certains.

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Concernant les orientations politiques pour " le monde d'après", vos oppositions ont désormais complètement déterré la hache de guerre...

L'impôt sur la fortune à gauche, les 35 heures à droite... Franchement, le débat, quand on prend un peu de recul, fait un peu peur et montre la faiblesse intellectuelle des formations politique et de leurs responsables dans ce pays. C'est une forme de facilité avec laquelle on va se confronter à la majorité avec des éléments symboliques, des totems, sans pour autant répondre aux enjeux que pose la crise. Où sont les vrais sujets du monde d'après ? N'est-ce pas la fiscalité des Gafa et non les ISF ? N'est-ce pas les difficultés financières de la jeunesse et non le temps de travail des salariés ? Ces oppositions n'ont pas compris ce que vont vivre les Français.

Certains estiment, dans l'entourage du chef de l'État, qu'un changement de politique nécessite un acte symbolique et une nouvelle légitimité. Êtes-vous favorable à un remaniement, à un référendum, voire à une dissolution de l'Assemblée nationale ?

Ce qu'il faut, c'est une méthode pour arriver à enclencher ce changement de politique. Elle doit associer partenaires sociaux, institutions, société civile... Elle doit nous permettre d'avoir un large consensus. C'est au président de poser la méthode et c'est après que s'ouvriront les questions institutionnelles. Faut-il un remaniement ? Une dissolution ? Il ne faut rien écarter. Mais une chose est sûre : il faudra associer les parlementaires très étroitement, ainsi que les élus locaux pour ne pas tomber dans l'instabilité politique.

Cette idée d'union nationale, jusqu'ici chimérique dans notre pays, est-elle souhaitable selon vous ?

Je crois en l'union nationale uniquement s'il y a une union autour de principes pour gouverner le pays. Je crains malheureusement que pour beaucoup de partis politiques, ce soit une question de casting, plus que de contenu. Ça n'empêche pas le président de la République de tenter quand même une recomposition et de pouvoir faire rentrer des sensibilités différentes dans la majorité au vu des enjeux qui sont devant nous. L'union nationale ne doit pas être une union de façade, car cela se délite très vite et construit une crise politique. Donc je n'y suis pas favorable.

Pour reprendre l'expression d'Édouard Philippe, pensez-vous vraiment que "la poutre de la majorité travaille toujours", trois ans après le début du quinquennat ?

Le projet de 2017 se voulait pluriel. Il y a eu une première recomposition autour de la social-démocratie, qui a toujours cherché un virage vers l'économie de marché. Une deuxième au moment des législatives qui a associé des sensibilités de centre droit, la droite sociale. On peut envisager une nouvelle recomposition avec des sensibilités différentes, je pense notamment aux questions environnementales. On a commencé durant la campagne européenne : Pascal Canfin est une personnalité qui incarne au nom du projet présidentiel, une sensibilité écolo dans les institutions européennes. Ce que nous avons pu mener au niveau européen avec Renaissance, et c'est tout à fait souhaitable au niveau national.

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La République en Marche est un parti dont l'influence est minime, tant sur le plan idéologique que logistique. D'aucuns, dans la majorité, pensent que cela convient d'ailleurs très bien à Emmanuel Macron...

Il y a une crise des partis politiques en France depuis une dizaine d'années. En 2017, En Marche a su trouver une respiration démocratique, en n'établissant plus de barrière à l'entrée, de cotisation... Il y avait un effet participation active qui était moderne et nouvelle dans l'écosystème des formations politiques. Je pense maintenant qu'il faut en permanence pouvoir se renouveler et changer les pratiques. Rester figé est presque un suicide, on l'a vu avec le Parti socialiste et Les Républicains. Je suis pour repenser l'organisation d'un parti majoritaire comme la République en Marche.

Mais avez-vous des pistes ?

C'est un chantier que commence à aborder Stanislas Guérini. Ce sera l'une des réflexions de l'après-crise aussi : on ne peut pas repenser la France, son organisation politique et administrative et épargner les partis politiques. Chacun doit regarder comment il peut être plus en phase avec les citoyens et les faire participer.

Un neuvième groupe va voir le jour à l'Assemblée nationale, constitué en grande partie d'anciens membres de LREM. Considérez-vous qu'il s'agit là d'une "fronde", ou bien en réalité d'une bonne stratégie pour verdir le quinquennat d'Emmanuel Macron avant 2022 ?

Je suis à la tête d'une délégation française au Parlement européen qui compte en son sein quatre partis politiques. Je l'ai dit aux gens qui forment ce neuvième groupe : ça n'empêche pas de travailler ensemble, d'avoir des débats, des dissensions mais aussi des accords. On trouve toujours des bons compromis. C'est aussi une question de volonté et d'organisation. Cette initiative tombe au mauvais moment. Quand le Président souhaite tirer des enseignements de la crise, lancer une telle aventure peut déconcerter nos électeurs, y compris de cette sensibilité. Je ne crois pas à la balkanisation de la politique quand les gens ont, en plus, davantage de choses qui les unissent que de choses qui les séparent.

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