"Et bien, dans ces conditions, nous ne participerons pas au gouvernement !" Les horloges viennent de sonner 14h ce lundi après-midi, le pays attend un remaniement qui tarde à arriver, et un coup de tonnerre résonne en pays béarnais. De son bureau à la mairie de Pau, François Bayrou, téléphone collé à l'oreille et le sentiment de s'être fait rouler dans la farine, vient tout bonnement de poser un ultimatum au président de la République. Une menace de sécession, en bonne et due forme. La composition d'une nouvelle équipe gouvernementale est un exercice compliqué. Il l'est encore davantage quand le patron du plus important parti allié de la macronie menace de tout envoyer valser.

Que s'est-il donc passé pour en arriver à telles extrémités ? Avant le déjeuner, les dirigeants du Mouvement démocrate, Bayrou, Sarnez et consorts, encore persuadés qu'un gouvernement "resserré" se prépare, pensent avoir conclu les négociations et définitivement fait entendre leur liste de courses. Primo, la reconduction de leurs trois lieutenants, Jacqueline Gourault, Marc Fesneau et Geneviève Darrieussecq. Un préalable non négociable. Secundo, la promotion de Fesneau au rang de ministre de plein exercice et celle de Darrieussecq, secrétaire d'État, au rang de ministre déléguée. Et, tertio, le transfert de Fesneau vers le ministère de l'Agriculture, un poste bien plus exposé, dont l'ancien maire de Marchenoir dans le Loir-et-Cher rêve (pas si) secrètement.

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Darmanin fait tomber les dominos

Tout devrait bien se goupiller : François Bayrou soutient ardemment l'installation de Jean-Michel Blanquer à l'Intérieur, Julien Denormandie doit lui succéder à l'Éducation, et Fesneau prendre la suite de Didier Guillaume. Du tout cuit. Seulement voilà, un certain Gérald Darmanin fait des siennes pour conquérir Beauvau... et parvient à ses fins. Par effet domino, toute l'architecture gouvernementale se décale : Jean-Michel Blanquer reste à l'Éducation, et Julien Denormandie, fidèle parmi les fidèles d'Emmanuel Macron, se voit attribuer l'Agriculture. Dans l'état-major MoDem, on fulmine : "Quoi ? Tout ça pour mettre Denormandie ? De toute façon quoi de mieux qu'un canard pour s'occuper de l'Agriculture !" Le moment n'est, de toute évidence, pas à la courtoisie. Marc Fesneau reçoit un coup de fil du Château pour lui annoncer la mauvaise nouvelle : "Vous serez ministre délégué à la ruralité auprès de Jacqueline Gourault." Pas d'Agriculture. Pas même de promotion. En parallèle, une liste du casting gouvernemental circule dans la presse et dans la majorité, dont Gourault est absente...

C'en est trop pour François Bayrou, aussi échaudé par le fond de l'affaire que par la forme avec laquelle le couple exécutif façonne son dispositif, avec discrétion et par appels téléphoniques lapidaires, lui qui considérait sans doute mériter un statut privilégié. Il prévient sa petite équipe que l'heure de régler ses comptes a sonné. "Dans l'instant, on a décidé que tous nos ministres seraient retirés", glisse un cadre du parti centriste. Après la gueulante du Béarnais, un compromis est trouvé : comme le glisse Bayrou à ses ouailles, "on a fini par faire une cote mal taillée pour Marc : avec un ministère des Relations avec le Parlement de plein exercice, qui contient aussi la participation citoyenne et le suivi de l'application des lois". Les MoDem, au premier rang desquels leur président, découvrent finalement, en écoutant Alexis Kohler décliner la liste du gouvernement Castex, que Fesneau reste ministre déléguée, et que sa dernière attribution lui a "été sucrée"...

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"Une alliance, ça ne doit pas se passer comme ça !"

Au lendemain de cette journée électrique, dans les rangs du Mouvement démocrate, on parle bien volontiers d'une "histoire dingue", d'une "épreuve de force", ou encore "saloperies manigancées à l'Élysée"... "Est-ce que ça a été facile pour nous hier ? Non, souffle un intime de François Bayrou ce mardi. Ce qui nous a énervé, c'est de devoir aller aussi loin pour obtenir des choses qui nous paraissaient basiques. Une alliance, un partenariat, ça ne doit pas se passer comme ça ! Ce n'est pas digne d'une démocratie apaisée." Et de conclure, non sans volonté de remettre une petite pièce dans la machine à intimidations : "Quitter le gouvernement, on l'aurait fait, sans le moindre état d'âme. Ce n'était pas du pipeau. C'est mal connaître François Bayrou que de penser le contraire."

Entre le Loir-et-Cher et Paris, Marc Fesneau a lui aussi passé un week-end plein d'incertitudes, et un triste lundi. Déçu par son dénouement et de voir, le soir venu, le Premier ministre réunir la majorité à Matignon sans même avoir invité son ministre des Relations avec le Parlement. On souffle même qu'il aurait, dans un vif moment d'amertume, songé à démissionner. Et celui-ci peinera sûrement quelques jours encore à aller travailler le matin avec le sourire. Et pour cause : son ministère a déménagé au 69 rue de Varennes, qui était jusque-là en travaux, soit... pile en face du Ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation, dont il voit les murs depuis son bureau. Cruel.

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"S'ils voulaient que Sarkozy forme le gouvernement, il fallait le dire!"

Le MoDem, qui a pris du poids au sein de la majorité au fur et à mesure que le groupe LREM s'est effrité, sort-il gagnant de ce remaniement ? Rien n'est moins sûr. Certains avancent que oui, pointant la légère montée en gamme de ses ministres. D'autres, moins convaincu, à la logique plus arithmétique, considèrent que 3 ministres sur 19 est un bien meilleur ratio que 3 ministres sur 31... "Vous pouvez être sûr que Bayrou va ruer dans les brancards dans les prochains jours, notamment en ce qui concerne les secrétaires d'État", souffle un conseiller ministériel. Un cadre du parti semble convaincu "qu'un ou deux autres viendront compléter le dispositif" quand François Bayrou serait persuadé que Marc Fesneau finira par être nommé ministre de plein exercice dans les jours qui viennent.

Au-delà de ces considérations, c'est surtout la couleur politique du gouvernement qui inquiète. Ou plutôt l'ombre qui se cache derrière. "Trop à droite ?", ose-t-on naïvement ; "Trop sarkozyste surtout !", nous répond-on en canon. "S'ils voulaient que Sarkozy forme le gouvernement, il fallait le dire ! C'est comme transformer de l'or en plomb, c'est du gâchis", s'est même emporté François Bayrou en petit comité, selon un proche du maire de Pau. Se dégage désormais de la grande cocotte macroniste une nouvelle odeur de vieille querelle : de revanche pour la Sarkozie, qui n'a toujours pas digéré le choix de François Bayrou de soutenir François Hollande en 2012. De tourment pour l'allié historique de la République en Marche, anxieux de perdre petit à petit en influence au profit de l'ennemi qui a définitivement mis le pied dans la porte. Cela promet un sacré ménage à trois d'ici la fin du quinquennat.