"Oh nom de Dieu !" Heureusement, la laïcité et la liberté d'expression permettent le juron et le blasphème dans les bureaux de la République. Ce jeudi 10 février, Agnès Pannier-Runacher vient tout juste de regagner le sien, à Bercy, après une matinale télé. Le climat politique, du moins pour la majorité, est calme : on attend la déclaration de candidature du président.
L'Assemblée nationale examine la loi Sport, tandis que le collectif des "hijabeuses" a vu son match de football interdit par le préfet de Paris. Au détour d'une balade sur les réseaux sociaux, la ministre déléguée à l'Industrie voit apparaître le nom de sa "copine" Élisabeth Moreno, avec laquelle elle a fièrement signé, quelques semaines plus tôt, l'ouvrage Femmes, ministres et féministes : notre combat pour l'égalité réelle. Elle clique sur la vidéo, monte le son... Et fait un bond sur son siège.
Elle peine à croire ce qu'elle voit - et surtout, entend. "Je soutiens la possibilité pour les filles de faire du sport sans être discriminées : la loi dit que ces jeunes filles peuvent porter le voile et jouer au foot, lâche sur LCI son homologue à l'Égalité entre les femmes et les hommes. Si elles veulent jouer au foot en étant voilées, en quoi c'est impossible ? Très souvent, les filles ont l'impossibilité de sortir de chez elles pour faire des choses, la fameuse assignation à résidence..." Pannier-Runacher ne peut cacher son étonnement, ainsi que son entier désaccord : elle considère que le discours est un recul dans la lutte contre l'islamisme radical. Elle n'est pas la seule. Alerte rouge en Macronie.
À l'Élysée et à Matignon, les coups de fil pleuvent comme à Gravelotte. Pressés par leurs patrons, plusieurs cabinets ministériels, dont ceux de Marlène Schiappa, Bruno Le Maire ou Jean-Michel Blanquer, appellent pour sonner l'alerte. Certains députés de la République en marche (LREM), comme Aurore Bergé, sollicitent le conseiller spécial d'Emmanuel Macron, Clément Léonarduzzi, pour savoir s'il s'agit ou non de la position officielle du gouvernement... et, accessoirement, du président.
Le député François Jolivet, très actif sur les questions de laïcité, s'en prend, lui, directement à Moreno sur Twitter : "Les propos de la ministre sont décadents et ne représentent pas le travail engagé depuis 2017 contre le séparatisme (...) On ne combat pas l'islamisme en lui cédant du terrain", écrit-il, imité par ses collègues de centre gauche Émilie Chalas et Francis Chouat. "Une connerie ! Pourquoi laver son linge sale en public comme ça ?", souffle un cadre du groupe, pourtant sur la même position. La polémique est lancée, la coupe est pleine - pas celle qu'imaginaient les porteurs de la loi Sport -, il faut siffler la fin du match.
"La bienveillance a été jetée par la fenêtre"
L'Élysée prend les choses en main : le conseiller chargé des sports d'Emmanuel Macron, Cyril Mourin, demande à la ministre de rectifier le tir et Matignon se charge de lui transmettre des éléments pour amender son propos. Ce qu'elle fait le soir même dans une déclaration à l'AFP. Ce qui n'empêche pas Marlène Schiappa, dès le lendemain, de contredire ouvertement celle qui occupe son ancien poste, en affirmant que le gouvernement a "toujours été favorable à l'interdiction des signes religieux lors des matchs".
Seulement, comme le fait remarquer un poids lourd de la Macronie, "elle défend une position qui n'est pas celle qu'elle a portée dans la loi séparatisme, qui laisse le soin aux fédérations régionales de faire leur choix". Contacté, l'entourage d'Emmanuel Macron à l'Élysée ne le dément pas... Celui de Marlène Schiappa, en revanche, martèle qu'elle "défend la position équilibrée du gouvernement".
Après vingt-quatre heures de couacs "durant lesquels la notion de bienveillance a été jetée par la fenêtre", dixit le même dirigeant, le résultat des courses est un grand chelem : une ministre fragilisée, une autre accusée de jouer sa propre partition et des rapporteurs de la proposition de loi Sport à ramasser à la petite cuillère. "On a dû consoler Céline Calvez et Pierre-Alain Raphan jusqu'à deux heures du mat', ils sont très peinés de voir leur texte, qu'ils préparent depuis des années, se terminer sur cette histoire de voile", chuchote l'une de leurs amies.
Par-dessus tout, après cinq années d'expérience, LREM réussit l'exploit de se faire encore coincer par la droite : jamais le sujet du voile sur les terrains de sport n'avait été évoqué avant que le groupe Les Républicains (LR) au Sénat ne vote un amendement interdisant les signes religieux ostensibles et qu'Éric Ciotti ne le défende dans l'hémicycle le 9 février. "Moreno aurait dû botter en touche, comme les autres. Ils ont réussi leur coup : c'était un piège à cons et on est tombés dedans", soupire un pilier de la majorité proche du président.
Vide doctrinal sur les valeurs républicaines
Qu'importe qu'Emmanuel Macron soit en campagne pour sa réélection ; qu'importe que la majorité traverse un temps calme ou de tempête. Le voile, sous toutes ses déclinaisons, est un objet de déchirements au sein de la Macronie. Un déclencheur de tensions presque tripales. "Un sujet sur lequel il n'y a pas de consensus possible", reconnaissent bien des Marcheurs, quelles que soient leurs convictions. Dix doigts suffisent à peine pour compter le nombre de fois où parlementaires et ministres se sont écharpés à son propos, de la médiatisation de la syndicaliste de l'Union nationale des étudiants de France (Unef) Maryam Pougetoux, en 2018, à la présence d'une candidate voilée, Sarah Zemmahi, aux élections départementales dans l'Hérault en 2021, en passant par l'examen du projet de loi pour une école de la confiance en 2019.
La faute à qui ? À quoi ? Sans doute à l'inédite hétérogénéité de cette majorité, liée au principe même du dépassement macroniste. Sans doute, aussi, à l'absence d'une doctrine claire du candidat Macron durant la campagne présidentielle, où le sujet a rarement été débattu. François de Rugy se souvient avoir organisé, lors des premiers mois de sa présidence de l'Assemblée nationale, une réunion à l'Hôtel de Lassay avec une quinzaine de néodéputés attachés aux thématiques de laïcité et d'intégration. Entre l'actuelle ministre de la Ville Nadia Hai, qui comparait le voile à la coiffe bretonne (ce que son entourage dément aujourd'hui, NDLR), et un François Cormier-Bouligeon (député du Cher) très offensif, "le ton montait vite et je tirais déjà la conclusion que les points de vue étaient difficilement conciliables", explique l'ex-titulaire du perchoir.
L'aile droite et l'aile gauche ont rapidement convergé sur ce qui constituait le socle du macronisme, à savoir l'économie, le social et l'Europe. Mais Emmanuel Macron et sa garde rapprochée ont sans doute sous-estimé les conséquences explosives que ce vide doctrinal sur les valeurs républicaines allait engendrer. "Dans une formation politique où le programme du candidat était un leitmotiv indépassable, il était inévitable que ce trou dans la raquette génère un clivage aussi inattendu que critique", analyse l'ancien président du groupe LREM à l'Assemblée Gilles Le Gendre.
"J'ai fait la guerre à cette minorité, et j'ai gagné"
Traumatisée par les batailles intestines du Parti socialiste (PS), la Macronie déteste les courants. Mais en quelques mois, elle a vu se former de véritables chapelles, comme le reconnaît un conseiller élyséen. Des camps, pour ne pas dire des clans, qui n'ont cessé de s'invectiver. On ne s'habitue jamais vraiment à la violence des invectives que se flanquent, par médias interposés, les tenants d'une ligne libérale et ceux d'une aile plus radicale, formée autour de Jean-Michel Blanquer, portée notamment par Aurore Bergé, où l'on confesse qu'une bataille culturelle, autant que légale, est à remporter. Chacun certifiant, bien sûr, qu'il parle au nom du plus grand nombre.
"J'ai fait la guerre à cette petite minorité de la majorité et j'ai gagné. C'était cool et chic d'être léger avec la laïcité, mais on a inversé la tendance", se satisfaisait Jean-Michel Blanquer en privé il y a quelques mois. Lors de l'examen, en février 2019, de son projet de loi pour une école de la confiance, le ministre de l'Éducation nationale avait proposé d'accepter un amendement d'Éric Ciotti visant à interdire le port du voile pour les accompagnatrices scolaires, avant d'être désavoué par l'Élysée. L'épisode reste gravé dans la mémoire des Marcheurs. S'il y a un écueil dans la promesse du dépassement des clivages, c'est bien celui-là.
Comme sur de nombreux autres sujets, ils sont beaucoup, les apôtres macronistes, à regretter que les voies du Seigneur soient parfois impénétrables. En d'autres termes, que "tout le monde ait voulu voir chez Macron ce qu'il avait envie d'y voir", souffle un cadre du groupe parlementaire à l'Assemblée, tout en admettant que le chef de l'État a fait évoluer sa position durant ces cinq dernières années.
Le voile "insécurise", n'est "pas conforme à la civilité qu'il y a dans notre pays", expliquait-il devant Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel en avril 2018, refusant néanmoins qu'une loi soit votée pour l'interdire dans l'espace public. "Le port du voile dans l'espace public n'est pas mon affaire [...], ce n'est pas l'affaire de l'État ou du président de la République", balayait-il à La Réunion en octobre 2019. Mais même lorsque le chef de l'État paraît clair, le "bololo" - comme dirait l'ex-Premier ministre Édouard Philippe - n'est jamais loin.
Un sujet "très majoritaire dans l'opinion"
Lors des discussions concernant le projet de loi confortant les principes de la République, Emmanuel Macron, fort de son discours totémique des Mureaux sur le séparatisme d'octobre 2020, avait expressément demandé à tous les étages de sa majorité qu'il ne soit jamais question du voile... Les députés Aurore Bergé et Jean-Baptiste Moreau ont pourtant proposé un amendement interdisant le port de tout signe religieux ostensible par les mineurs dans l'espace public. "Donc, du voile, puisque dire partout qu'il ne fallait pas voir de kippas sur la tête de petits garçons, c'était moins bankable", persifle un proche du président. Dieu sait que la députée a bravé les oppositions de son camp. "T'es dingue, tu retires ça", lui a demandé plusieurs fois Gérald Darmanin. "C'est quoi le risque ? Vous avez peur de quoi ?", lui rétorqua l'ex-militante LR.
Dans son camp, on regrette la position du ministre de l'Intérieur, pourtant fidèle aux instructions élyséennes. "Gérald n'est pas totalement clair sur le voile, mais bon, vous comprenez, il y a les élections municipales à Tourcoing, il faut bien se faire réélire", glisse un député de l'aile droite. " On ne l'a pas beaucoup entendu après le reportage de M6 sur Roubaix, c'est ce qu'on appelle des petits accommodements raisonnables", ironise un ancien ministre.
Aurore Bergé persista, fière de mettre le sujet sur la table : "Il est très majoritaire dans l'opinion, au bout d'un moment il faudra l'épouser." Il n'est pas certain que le candidat Macron millésime 2022 soit sur la même longueur d'onde, mais nul doute qu'il aura l'occasion, durant la campagne, de mettre à jour sa pensée. Dans la majorité, ils seront (très) nombreux à l'écouter.
