"La laïcité déchire La République en marche", saison 1, épisode... On ne parvient même plus à compter. Le serpent de mer de la discorde au sein de la macronie a encore frappé, comme il le fait depuis 2017 à intervalles irréguliers au gré de l'actualité. Cette fois, pourtant, il ne s'agit pas uniquement d'une escarmouche idéologique entre deux visions qui, vraisemblablement, ne se rabibocheront jamais. L'affaire du foulard islamique de Sarah Zemmahi, sur une affiche de campagne de candidats aux départementales dans le 1er canton de Montpellier, démontre également le malaise de certains parlementaires avec cette sensation que la majorité ferait prospérer le Rassemblement national, ainsi que leur méconnaissance criante des décisions prises par leur parti, attestant que celui-ci n'en est toujours pas tout à fait un. Au bout du compte, cela fait beaucoup.
Dans la journée de samedi, le député LREM de l'Hérault Nicolas Démoulin, dont la circonscription couvre une partie de Montpellier, découvre le matériel de campagne en question. Il alerte alors le délégué général de La République en Marche, Stanislas Guérini, et Paris adresse une première sommation au binôme de candidats titulaires, Mahfoud Benali et Hélène Qvistgaard : "Soit vous retirez le matériel, et vous avez notre soutien ; soit vous ne le faites pas, et vous n'aurez pas l'investiture." Les discussions entre le référent départemental du mouvement et Benali n'y changeront rien, ce dernier ne bouge pas d'un iota.
Dès le lendemain, d'autres responsables de la République en Marche, notamment des députés gardant plus qu'un oeil sur les investitures locales, sont mis au courant de la polémique qui gronde encore à bas bruit... et de l'ultimatum lancé par Stanislas Guérini. "Mais qu'est-ce que c'est que cette connerie !, se dit l'un d'eux, atterré par la nouvelle. On peut investir des candidates voilées mais on n'a pas le droit de les mettre sur les affiches et les outils de com ?". Déjà, à l'échelle locale, les violons ne sont pas accordés. La situation sur le terrain présage le bololo qui s'ensuivra une fois la controverse médiatisée.
"Régler tout ça en famille"
Mais nous n'en sommes pas encore là. Lors du bureau exécutif du mouvement présidentiel lundi soir, Stanislas Guerini affirme à nouveau que la doctrine du mouvement en la matière avait été arrêtée plus d'un an auparavant, pour les élections municipales, au sortir d'une longue discussion entre les dirigeants de la République en Marche. Seulement voilà : impossible de trouver une trace écrite noir sur blanc dans les règles du mouvement. "On est encore en train de fouiller pour vérifier...", soufflait le député et porte-parole en chef Roland Lescure ce mardi. "Le problème, c'est un vrai manque de communication avec Paris, il faudrait, et je l'ai demandé, qu'à chaque fois qu'un PV est pris en Burex, celui-ci soit notifié aux adhérents dans la foulée", désespère un député LREM influent.
Au sein de l'état-major macroniste, une fois les points sur les "i" ont été mis, on espère pouvoir trouver un débouché à ce différend dans le calme et, surtout, dans le silence. Pouvoir "régler tout ça en famille", souffle un membre du "Burex". Entre les sondages en berne et le micmac parfaitement improductif - si ce n'est contreproductif - de l'alliance avec LR en PACA, on a besoin de tout, sauf de cela. Seulement, quelques minutes plus tard, les cadres découvrent le tweet de Jordan Bardella : "C'est cela la lutte contre le séparatisme Marlène Schiappa ?", écrit-il en postant l'affiche de campagne du premier canton de Montpellier. Mentionnée dans le message, la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté est la première à faire passer le tweet dans la boucle Whatsapp des membres du bureau exécutif. Que faire alors ? La polémique prend tout de suite de l'écho, la manoeuvre sous-marine n'est plus envisageable, Guérini et sa petite équipe décident de couper la tête du serpent et de répliquer. Et répliquer vite.
Voilà donc, lundi à 21h, le patron du parti présidentiel qui prend appui sur le post du vice-président du Rassemblement national et lui répond directement : "Les valeurs portées par LREM ne sont pas compatibles avec le port ostentatoire de signes religieux sur un document de campagne électorale." Plusieurs députés issus des bancs de la République en Marche, à la lecture de la réaction, n'attendent pas longtemps avant d'y aller eux aussi de leur tweet pour critiquer, sur le fond, comme sur la forme, la sortie du Directeur général.
"Écarter cette candidate serait une discrimination. La loi protège les convictions religieuses et la liberté de les afficher en campagne électorale. (...) Le mépris du droit, c'est l'agenda du RN. Pas le nôtre", écrit Naïma Moutchou, députée du Val d'Oise et vice-Présidente de la commission des Lois, rejointe notamment par Cécile Rilhac, membre du parti En Commun de Barbara Pompili, ou le député des Bouches-du-Rhône Saïd Ahamada. Interrogé par Libération, l'ex-vice-président de l'Assemblée Sacha Houlié a même demandé le départ de Stanislas Guérini : "Je pensais que PACA aurait été une leçon à retenir. Un nouveau pas vient d'être franchi. Nous sommes nombreux à être écoeurés", a-t-il déclaré.
A l'évidence, la plupart des parlementaires ignoraient visiblement tout de la décision prise par leur mouvement il y a un an ; ou, pire, n'en avaient que faire. Preuve que La République en Marche peine encore à se charpenter comme un vrai parti politique, que ce soit sur le plan des idées comme sur celui de règles formelles, politiques, censées régir une organisation comme celle-ci. "Sur le fond, on ne dit pas autre chose que ce qui a été dit au Burex, et ce qui avait été décidé il y a un an, mais l'erreur que l'on fait, en revanche, c'est de répondre directement au tweet de Jordan Bardella, regrette Roland Lescure. Il donne l'impression qu'on a pris la décision en réaction à son message." Mardi matin, lors de la traditionnelle réunion de groupe hebdomadaire, Stanislas Guérini - qui a présenté ses excuses sur la forme de son tweet - et Christophe Castaner ont dû remettre leurs troupes au diapason. Le Directeur général a conclu la journée de mardi sur RTL en indiquant que "cette femme ne serait pas soutenue par la République en Marche". L'incendie est désormais éteint, mais sur ce sujet, les braises restent toujours chaudes en macronie. Suite au prochain épisode, puisqu'il y en aura un.
