Retour aux fondamentaux. Ce week-end, la majorité présidentielle, avec tout ce qu'elle compte de ministres et de dirigeants, tenait son campus de rentrée près d'Avignon pour siffler le début de la campagne de réélection du président de la République. Prises de paroles après prises de paroles, l'ambition générale semblait moins résider dans une projection vers l'avenir que dans la défense du bilan et la réaffirmation des valeurs profondes du macronisme. Après tout, autant repartir sur de bonnes bases, et avant tout sur la première d'entre elles : le fameux "en même temps", devenu au fil du quinquennat presque risible tant il a été ressassé.

Dimanche soir, entre le patron du Mouvement démocrate François Bayrou et le Premier ministre Jean Castex, le Délégué général de la République en marche Stanislas Guérini a clôturé l'évènement par plusieurs piqûres de rappel, dont celle-ci : "La deuxième idée à laquelle je crois, c'est de cultiver le dépassement des clivages entre la droite et la gauche [...] Je ne souhaite pas devoir choisir entre l'aile gauche ou l'aile droite de la majorité. Ne me demandez pas si je suis plus fier d'avoir dédoublé les classes ou d'avoir fait le reste à charge zéro ou d'avoir baissé les impôts de production ou l'impôt sur les sociétés. Je pense qu'il fallait faire les deux dans ce quinquennat. Cultivons de maintenir ce dépassement des clivages."

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Et si, cinq ans après, ce besoin irrépressible de mettre en avant la nécessité de ce "dépassement" traduisait davantage un échec qu'une réussite ? Que l'on s'entende : bien sûr, Emmanuel Macron a réussi son pari en 2017. Bien sûr, son intuition qu'une partie de la gauche et qu'une partie de la droite étaient conciliables - intuition que d'autres, notamment du côté de la mairie de Pau, avaient eue avant lui... - a débouché sur un véritable succès politique, cassant le schéma bipartite français qui résistait depuis 35 ans. Qui peut prétendre le contraire ? Mais au sein de La République en marche, les étiquettes passées sont loin d'avoir disparu... Elles sont simplement cachées, maladroitement. Sinon, elles ne seraient pas exhumées si souvent !

Si on veut le dépassement, on doit arrêter de dire tout le temps qu'on est de gauche

Samedi matin, la plénière d'ouverture de ce campus 2021 a permis aux stars de la macronie, et notamment à certains ministres comme Olivier Véran et Marlène Schiappa, de sortir de leur rôle institutionnel quelques minutes pour tester leurs bons mots et "envoyer des bastos" - comme le dit Schiappa - en direction de l'opposition. Tous ont rappelé à quel point la macronie était plus que jamais unie, en dépit des différences de parcours et de sensibilités qui y coexistaient. Le ministre de la Santé, ancien socialiste, a particulièrement évoqué sa nature profonde d'homme de gauche et ses rapports avec Gérald Darmanin, lui l'homme de droite, ancien pensionnaire des Républicains : "On a des différences ! On me demande souvent si j'arrive à travailler avec Gérald... On a appris à se parler, à se dire les choses, on a appris à partager ce qu'on avait en commun, et parfois nos divergences, je les assume. Il n'est pas là... mais il faudrait que je lui reparle à l'occasion du cannabis !", a-t-il plaisanté.

À la sortie, un cadre de la République en marche, coca-cola zéro à la main, ravi par l'ambiance festive du rendez-vous, ne parvient pas à réfréner une remarque particulièrement significative : "Ce matin, c'était quand même un peu déséquilibré entre la droite et la gauche, non ? Il n'y avait que des gens de gauche !", souffle ce dirigeant qui, vous l'aurez compris, n'a ni commencé sa carrière au mouvement des jeunes socialistes, ni ne l'a poursuivi dans les couloirs de la rue de Solférino. Il poursuit : "Si on veut le dépassement, on doit arrêter de dire tout le temps qu'on est de gauche ! Si on veut le dépassement, on doit arrêter de toujours faire référence au clivage qu'on veut justement faire tomber ! Qu'est-ce que Véran a besoin de dire qu'il a des différences avec Darmanin ?"

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Cette confession est une nouvelle preuve que le "dépassement", au sein de la République en marche, est moins un mélange qu'une recherche perpétuelle d'équilibre. Celle-ci était logique il y a cinq ans, car il y avait tout à créer ; l'est-elle encore aujourd'hui après un quinquennat au pouvoir ? Le terme exact à employer serait davantage "accommodement", ou bien encore "compromis", tant chez les conseillers de l'Élysée, les "entourages" du président, les membres du Gouvernement, les députés LREM, font encore référence aux identités passées de ceux qui tentent de peser. Force est de constater que le seul a être parvenu complètement à se dépasser, à dépasser ce qu'il était, est en réalité Emmanuel Macron lui-même. Mais il n'a pas réussi à casser ce nuancier "gauche-droite" encore extrêmement structurant au sein de sa formation politique.

Car autour de lui, la compétition interne - pacifique, certes, la plupart du temps - qui se joue entre les tenants de "la droite" et "de la gauche" est réelle. Il suffit de voir, dans l'organisation de la campagne qui se profile, la rivalité entre le petit groupe venu des Républicains composé du conseiller politique du président Thierry Solère, du ministre des Outre-Mer Sébastien Lecornu, du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, et celui du canal historique conduit par l'autre bras droit du chef de l'État à l'Élysée, Stéphane Séjourné, pour s'en rendre compte. "À chaque fois qu'il y aura un papier valorisant quelqu'un de la gauche, il y aura une com' de Solère pour valoriser quelqu'un de la droite. Ce que ça traduit, c'est que le dépassement politique est un des échecs du quinquennat", répète, à plusieurs reprises, un conseiller ministériel expérimenté qui voit à l'oeuvre les tentatives des uns et des autres pour préserver leur influence. Ou plutôt pour ne pas perdre du terrain par rapport au camp d'en face.

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Paradoxalement, alors que la fameuse "maison commune" est en passe d'être édifiée, le prochain quinquennat risque d'être davantage placé sous le signe du morcellement plutôt que de la miscibilité, quand bien même le président sortant serait réélu en avril prochain. Un ministre de premier plan anticipe : "Dès le lendemain de la réélection de Macron, la course de petits chevaux va commencer : à l'intérieur de La République en marche, une aile va soutenir un candidat estampillé à gauche, une aile va soutenir Édouard Philippe..." Qu'en sera-t-il alors du "dépassement politique" ? Ce qu'il est aujourd'hui. Un mythe, diablement efficace, oui, mais chimérique.