La remarque est accompagnée d'un léger sourire. Ce lundi 22 novembre, Jean-François Copé accueille Éric Ciotti lors d'une réunion publique à Meaux (Seine-et-Marne). Devant plus de 80 adhérents LR, l'ancien ministre du Budget se fend d'un petit mot d'accueil, teinté d'ironie. "Tu défends une droite décomplexée. Ce n'est pas pour me déplaire, car j'ai été l'auteur de ce concept il y a quelques années." C'était en 2012. Jean-François Copé disputait à François Fillon la présidence de l'UMP sur une ligne dure. L'ancien Premier ministre, au discours plus feutré, avait à l'époque pour directeur de campagne un certain... Éric Ciotti.

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L'histoire bégaye neuf ans plus tard. Éric Ciotti incarne une ligne politique à droite toute en vue du Congrès des Républicains. Et ne réfute pas le parallèle avec la campagne de 2012. "Quand Copé avait lancé le débat sur le 'pain au chocolat' (le candidat avait évoqué le cas d'un jeune qui s'était fait "arracher" sa viennoiserie pendant le ramadan, NDLR), il avait cassé les codes et cela avait fait son succès", confie à L'Express le député des Alpes-Maritimes.

Éric Ciotti ne se force pas. Cette figure de l'aile droite de LR déroule depuis des années un discours ferme, proche selon ses détracteurs de celui du RN. "Copé, c'était du marketing, lui est sincère", juge un soutien. Ses 150 propositions pour la présidentielle 2022 ne font pas dans la dentelle. Dans le domaine migratoire, il propose d'établir la "priorité nationale et européenne" pour l'emploi et les allocations, la fin du droit du sol et l'abrogation du regroupement familial. Le M. Sécurité de LR souhaite atteindre 100 000 places de prison en France et rétablir les peines planchers.

"Il fait un Congrès de direction du parti"

Il se pose en héritier de François Fillon sur les questions économiques. Retour aux 39 heures, suppression de 250 000 postes de fonctionnaires, remplacement de l'impôt sur le revenu par une flat tax de 15%... Le prétendant revendique un programme de "rupture". Il brandit enfin en étendard sa fidélité à LR, lui qui était présent au rassemblement du Trocadéro en mars 2017. Éric Ciotti joue de l'ambiguïté de cette élection interne. Un "Congrès" a la fonction génétique de trancher la ligne politique d'un parti. En 2012, la motion sarkozyste "La droite forte" avait remporté les suffrages des adhérents de l'UMP avant que l'élection de Laurent Wauquiez ne consacre cinq ans plus tard l'ancrage droitier de LR. Mais cette année, le Congrès doit désigner le candidat de droite à l'élection présidentielle. Il est une primaire officieuse.

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Le candidat s'immisce dans cet interstice. "Il fait un Congrès de direction du parti", analyse le député LR Pierre-Henri Dumont. L'environnement s'y prête. Valérie Pécresse, Xavier Bertrand et Michel Barnier sont issus du centre-droit de LR; les conservateurs Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau ont jeté l'éponge. L'homme est seul dans son couloir. "Il ne se trompe pas d'élection, glisse un proche. Les autres candidats parlent aux Français avant de parler aux adhérents. Ce congrès est comme l'élection à la tête de l'UMP ou du RPR. Et les 80 000 adhérents que l'on avait avant la vague d'adhésions sont sur la ligne originelle du RPR."

Une cote en forte hausse

Cela fonctionne. A droite, tout le monde constate une montée en puissance du député. On lui promet un score à deux chiffres, voire une qualification au second tour. Ses réunions publiques rassemblent plus de monde. Ses prestations lors des débats télévisés sont remarquées. "Ils ont marqué le vrai début de la campagne", juge son porte-parole Stéphane Le Rudulier. Le candidat y délivre tout sourire un discours bien rodé. Pas une surprise. Le député, affable, jouit d'une bonne image en interne. "Il est bien plus fin que son image caricaturale", confie un député LR. "Moins facho qu'il en a l'air", ajoute une membre de l'équipe de Xavier Bertrand.

Plusieurs sources LR constatent un phénomène de vase communicant entre Éric Ciotti et Michel Barnier, ces deux candidats restés fidèles au parti. Le premier profite de la déception suscitée par le second dans les débats. Une offre alternative se dessine, la valeur refuge de la droite s'effondre à la bourse LR. "Il est en train de tuer Barnier", lâche un proche de Valérie Pécresse.

Intouchable Éric Ciotti. Ses concurrents savent que son discours martial plaît aux adhérents. Tous le ménagent. Son éloge de la préférence nationale, proposition historique du RN, ne génère pas de tir de barrages. Xavier Bertrand a publiquement refusé mardi le soutien de Renaud Muselier en raison de ses attaques contre lui... précipitant le départ de LR du président de la région Paca.

"Il a peur de faire partie de la génération sacrifiée"

L'intéressé s'amuse de son nouveau statut. "On pensait que je ne serais pas candidat, puis que je porterais qu'une candidature de témoignage. Maintenant, certains se disent : 'et si c'était lui?'" A droite, personne ne l'imagine sortir vainqueur du Congrès. Trop clivant en vue d'un second tour. Éric Ciotti semble intégrer ce fait. A Compiègne, il ne se projette pas dans un duel face à Emmanuel Macron, comme Xavier Bertrand. Il n'évoque pas sa conception de la fonction présidentielle, tel Michel Barnier. Les idées, rien que les idées.

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"Il a la facilité de celui qui ne pense pas une seconde qu'il sera au second tour de la présidentielle. Il n'a pas à travailler sur les conséquences de ses propositions", raille un député LR proche de Michel Barnier. Crédité de 5% d'intentions de vote au premier tour, Éric Ciotti est nettement devancé par ses concurrents. "Il n'a même pas intérêt à gagner le Congrès, s'esclaffe un député. Cela serait pour lui le début des emmerdes".

A droite, on soupçonne le candidat de "jouer placé" en vue de conquérir le ministère de l'Intérieur et d'infléchir la ligne du vainqueur du Congrès. Etre faiseur de roi plutôt que prendre la couronne. "Il a peur de faire partie de la génération sacrifiée, commente un cadre LR. Trop jeune pour être ministre sous Sarkozy, trop vieux après." Sa campagne a enfin une lecture locale. Ennemi intime du maire de Nice Christian Estrosi, il risque d'être pris en étau entre LREM et le RN aux prochaines législatives. D'où un positionnement droitier pour aspirer l'électorat d'extrême droite au printemps.

Risque du vote utile

Le cas Ciotti dépasse le destin d'Eric. Son émergence réveille les fractures idéologiques de LR. Beaucoup d'élus le jugent utile pour enrayer l'exode d'électeurs LR vers Eric Zemmour. Le député des Alpes-Maritimes ménage le polémiste et affirme qu'il voterait pour lui en cas de second tour face à Emmanuel Macron. "C'est une maille de filet", admet un pro-Pécresse. "Il stabilise le navire", ajoute un parlementaire.

Ce constat, largement partagé, ne fait pas consensus. Certains cadres craignent qu'il ne légitime un vote en faveur d'Eric Zemmour et ne rétrécisse le message de sa famille. Il y a à droite d'éternels dilemmes. Éric Ciotti défend ainsi le déploiement de l'armée dans les banlieues difficiles et l'instauration d'un "quoi qu'il en coûte" sécuritaire. "Un bon ministre de l'Intérieur ne dirait pas qu'il veut maintenir l'ordre républicain aux prix de morts. Il m'inquiéterait à ce poste", lâche un hiérarque LR.

Eric Ciotti n'a cure de ces doutes. Il a gagné la bataille idéologique du Congrès et sera incontournable au lendemain du 4 décembre. "S'il fait un score honorable, il y aura négociation sur la ligne", avance un soutien. L'histoire n'est pas encore écrite. En fin de campagne, le spectre du vote utile plane sur tous les challengers. La tentation d'un "vote plaisir" peut s'effacer au profit d'un choix stratège. Éric Ciotti veut conjurer le sort. A Meaux, un slogan s'affichait sur son pupitre : "Votez pour vos idées." En 2016, François Fillon lançait un appel similaire : "Et si vous votiez pour vos convictions?" Un précédent plutôt réussi.