Un parrainage de citoyens et puis... c'est à peu près tout. Dimanche soir, Jean-Luc Mélenchon a déclaré sa candidature à l'élection présidentielle de 2022, sous réserve de recevoir au préalable l'appui de 150 000 Français. Une barre (très) facilement atteignable pour celui qui a récolté un peu plus de sept millions de voix en 2017, mais qui lui permet de donner à cette nouvelle aventure nationale un tout petit goût de nouveauté. Minuscule, même, comparé à sa précédente déclaration en janvier 2016, durant laquelle l'ancien socialiste, sorti des bisbilles du Front de Gauche construit avec les Communistes, annonçait la création de cette machine de guerre électorale que fut la France Insoumise, portée par un nouveau programme, L'Avenir en commun, et des méthodes novatrices d'adhésion et de militantisme.
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Car à part cela, on distingue mal ce qui différencie le Mélenchon d'il y a quatre ans de celui d'aujourd'hui. Dans le programme (solidement édifié), comme dans les slogans, notamment "Causes communes". La notion de "commun(s)" a déjà fait son chemin à gauche, puisqu'il était au coeur de la campagne municipale d'Anne Hidalgo et déjà porteur dans les précédentes aventures électorales des Insoumis (notamment celle de Danièle Simonnet à Paris, dont le slogan était "Paris en Commun"). Le concept est tellement en vogue que même à gauche de la Macronie, l'association codirigée par Barbara Pompili, Hugues Renson et Jacques Maire se nomme... En Commun. Et il en va de même pour le mot d'ordre de sa campagne de récolte de voix populaires, "Nous sommes pour" : l'idée d'arrêter avec une spirale infernale de votes par défaut, pour "le moins mauvais" et de donner à nouveau sa voix par adhésion était l'un des axes centraux de la campagne présidentielle de Benoît Hamon en 2017. Ce qui n'est pas forcément de bon augure pour le chef des Insoumis...
"C'est la pagaille partout"
Parmi les interrogations que pose cette déclaration de candidature, celle du timing est sans doute l'une des principales. Pourquoi si tôt ? Pourquoi dans un moment si tendu, entre une grave deuxième vague de Covid et de multiples attentats terroristes, au risque que même les Français se détournent d'une entreprise qui pourrait sembler purement individualiste ? La majorité macroniste s'est d'ailleurs jetée sur l'occasion pour dénoncer, comme l'a fait le président du groupe LREM à l'Assemble Christophe Castaner, un Jean-Luc Mélenchon qui "se consacre à sa carrière pendant que nous nous consacrons à la protection des Français". Premièrement, les Insoumis, et Mélenchon en tête, ont toujours affirmé que le leader donnerait sa décision à l'automne : une façon d'occuper l'espace et de se laisser le temps d'installer de nouveaux thèmes, voire de nouvelles trouvailles logistiques. "On voit déjà à peu près comment s'y prendre, quel est le récit à construire, indique le député Adrien Quatennens, également coordinateur national de la France Insoumise. On pense qu'il faut d'abord regrouper le socle et très vite, dès que possible, partir à la conquête de tout cet électorat abstentionniste : les jeunes, les ouvriers, les employés... Pour ça, on va bien avoir besoin de ces 18 mois."
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Et puis, tel un judoka, Mélenchon souhaite peut-être se servir du marasme ambiant à son avantage. Plusieurs fois sur le plateau du 20h de TF1, le leader de la France insoumise a utilisé le terme "pagaille" pour décrire le moment actuel et, probablement, dans son esprit, les prochains mois : "Le gouvernement n'a pas planifié, c'est la pagaille" ; "C'est la pagaille partout". Dans le cadre d'une prise de parole nationale de six minutes, ce n'est en rien anecdotique. C'est d'ailleurs par ce prisme que tous ses lieutenants commencent leur argumentaire de service après-vente. S'il a par le passé ardemment mis en cause le pouvoir "libéral" par son absence de prise en compte du bien commun, de l'intérêt général et de la justice sociale, rarement Jean-Luc Mélenchon avait autant appuyé sur l'idée de désordre, voire de chaos.
Après la stratégie du tumulte et du fracas en 2012, après celle l'unification du peuple contre l'oligarchie politique, économique et médiatique en 2017, il semble amorcer un nouveau récit : celui d'un horizon protecteur, face à la crise sanitaire et le danger terroriste. "Le temps est à panser les plaies ouvertes par Macron, pacifier le débat public et travailler à l'unité autour des valeurs de la République, fait savoir l'eurodéputé LFI Younous Omarjee, président de la Commission du développement régionale. Ce qui change, c'est que les Français voient que le nouveau monde vendu par Macron est un vieux monde qui n'est pas à même de les protéger. Tout doit être refondé autour du commun, du partage, de l'entraide, du respect qui, plus que jamais, sont des idées neuves." De là à tenter de tirer un profit politique de l'environnement on ne peut plus anxiogène de ces derniers mois et, sans doute, de ceux à venir, il n'y a qu'un pas.
"La macronie est devenue un courant libéral-autoritaire"
Et Jean-Luc Mélenchon ne s'arrête pas là : en mission préparation depuis quelques jours avec, notamment, la publication d'une tribune dans le journal Libération le 6 novembre, il ajoute à ce tableau le péril que fait courir le régime macroniste dans cette période troublée, accusé de violer les libertés et d'installer une gouvernance autoritaire. Au point de ranger le pouvoir en place aux côtés de l'extrême droite : "La macronie est devenue un courant libéral-autoritaire. Le paysage en ce moment, c'est que vous avez trois candidats déclarés en dehors de moi : Monsieur Macron, Madame Le Pen et Monsieur Dupont-Aignan. Ces trois-là, ce sont trois variations d'une même vision autoritaire de l'État et de la société", a-t-il déclaré dans la soirée de dimanche, lorsqu'il répondait en direct sur les réseaux sociaux aux questions - bien choisies par son conseiller numérique - des internautes.
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Voici donc le désormais triple candidat à la fonction suprême qui lance sa nouvelle campagne en se positionnant comme le dirigeant capable à la fois de faire revenir les "jours heureux", comme il y a cinq ans, mais surtout de déjouer les multiples crises exogènes et endogènes qui assombrissent ceux d'aujourd'hui. En privé, Jean-Luc Mélenchon estime que la France vit "un moment", comme si le pays arrivait à un carrefour. Et l'on retrouve, au-delà de l'appel à "l'harmonie" lancé dimanche soir, celui qui croit à la radicalité, convaincu que l'État ne peut être qu'un "consentement" et qu'il ne l'est plus aujourd'hui, dès lors que les institutions seraient devenues folles. Mais a-t-on jamais vu des systèmes s'interrompre d'eux-mêmes ? Le député marseillais pense, espère que c'est le concret qui conduira à la radicalité, "comme en 1917, comme en 1789". En cela, Mélenchon affirme pouvoir jouer le rôle de phare dans l'obscurité. Et ce n'est peut-être pas un hasard si son annonce intervient au moment au Joe Biden, élu Président des États-Unis, apparaît pour une frange du pays comme une nouvelle aube succédant à quatre ans de ténèbres. "Quand tout va mal et que ça semble être une nuit noire pour beaucoup de gens qui ne trouvent pas leur compte dans la brutalité de cette société, il faut allumer une lumière pour qu'on se dise qu'il y a un bout au tunnel", a déclaré Jean-Luc Mélenchon dimanche soir. "La lumière au bout du tunnel" : une image également répétée en boucle par les cadres de la France Insoumise. Mais les Français ont-ils déjà la tête à penser à qui serait le meilleur pour leur résurrection...?
"Plus personne ne peut m'enlever la part de gloire que j'ai acquise"
Le tempo adopté par le chef des Insoumis n'est pas innocent, non plus, dans sa volonté de prendre de l'avance sur ses camarades des autres formations de gauche et de se placer au centre de ce côté de l'échiquier politique. La stratégie est la même qu'il y a quatre ans, et les critiques envers Jean-Luc Mélenchon ne le sont pas moins. Ce matin sur LCI, le Premier Secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, ardent défenseur de l'union à gauche depuis sa prise de fonction en avril 2018, a déploré "l'ambition égoïste" de Mélenchon et conclu : "Emmanuel Macron s'est ouvert une bonne bouteille hier soir". Si certains députés de la majorité et quelques ministres, à l'image de Bruno Le Maire, redoutent une alliance à gauche portée une figure charismatique, ils savent aussi que l'obstination de Mélenchon est un "caillou dans le rouage qui fait que le rassemblement aura du mal à se faire", dixit Stéphane Séjourné, eurodéputé Renaissance et ancien conseiller politique d'Emmanuel Macron à l'Élysée.
Jean-Luc Mélenchon, lui, balaie toute accusation de précipitation. "J'ai attendu, j'ai regardé le paysage !", assure-t-il devant les milliers de supporters qui le scrutent en direct sur les réseaux sociaux. Il poursuit : "Ce sont de beaux hypocrites ceux qui disent 'Mélenchon nous divise', vous savez bien que chez les Verts, ils ont trois candidats en interne. C'est la même chose chez les Socialistes, tantôt on nous dit Madame Hidalgo, tantôt François Hollande... Ils auront un candidat !" Mais en privé, l'ancien ministre de Lionel Jospin confie qu'il n'a jamais réellement songé à lâcher les rênes. Que ses camarades de gauche ne comptent pas sur lui pour leur faire des cadeaux. "Je n'ai pas fait tout ça pour filer les clés à quelqu'un", confiait-il pendant l'été.
Il arrive à Jean-Luc Mélenchon d'être lucide. Sur la nature humaine et même sur lui : "Si on ne vit pas chacun dans son petit cinéma personnel, on ne se lève pas le matin." Ce lundi, il s'est donc levé candidat à l'élection présidentielle. Car il arrive aussi à Jean-Luc Mélenchon de rêver de l'histoire, de la grande histoire et du rendez-vous que celle-ci lui aurait donné. La période actuelle est singulière, alors il glisse qu'il "adorerait" être au pouvoir. Si le doute le saisit parfois, il s'est toujours fait une certaine idée de lui-même. "Plus personne ne peut m'enlever la part de gloire que j'ai acquise", chut, ce sont des choses qui ne se disent pas, mais lui les pense. De même qu'au fond de lui-même, il y a comme la certitude de l'homme de foi : "Ce qui me sauve, c'est que je ne ressemble à rien."
