C'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai lu, sur le site de L'Express, l'intégralité de votre entretien avec Laureline Dupont. "Les Américains ont bien fait de la recruter", me suis-je dit. L'analyse que vous faites des Etats-Unis, de l'histoire des ségrégations qui y sévissent, de ses fractures, suppose, pour être formulée librement, qu'on emploie une grille de lecture universaliste. Bien Française, vous repérez ainsi immédiatement les inégalités structurelles qui ruinent le projet d'une société harmonieuse.

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Cela ne va pas sans ingénuité. Tel Pangloss voyant dans les malheurs du monde l'effet d'une aimable Providence, vous faites mine de croire que le "wokisme" ne serait en somme qu'un humanisme bienveillant oeuvrant à réparer les manquements d'une société inégalitaire. Les dogmes absurdes, la censure systématique, la terreur intellectuelle qui règnent sur les campus et ailleurs, les interdits de pensée et de parole vous semblent être les dommages collatéraux d'une idéologie salutaire. Trop extérieure à cette société, vous n'en percevez pas le substrat puritain, la religiosité infuse, l'irrationalité foncière qui en font un danger pour la liberté. Vous ne voyez pas que les causes dans lesquelles vous croyez sont le paravent de luttes de pouvoir typiquement américaines dont la communauté noire américaine elle-même se sent exclue. Parce que vous êtes désormais insérée dans ce système élitaire, vous défendez le déboulonnement des statues comme s'il était un acte d'histoire bien faite, alors qu'il est la manifestation d'un désir d'effacement et d'oubli qui précisément est le contraire de l'Histoire. Vous confondez histoire et morale. C'est précisément ce que la science historique combat. Comme soudain, alors, vous semblez loin de nous.

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"Une ancienne ministre française ne devrait pas dire cela"

Française quand vous regardez l'Amérique, vous êtes devenue Américaine quand vous regardez la France. Vous semblez croire que la France a en commun avec les Etats-Unis l'esclavage et la ségrégation. Cela vous permet de dire que les luttes antiracistes américaines et le système de pensée qui s'est construit autour devraient inspirer la France. Vous déplorez même que ce "wokisme", dont la filiation avec la pensée française est évidente, n'ait pas été anticipé par la France, et ne soit pas décliné en mots français. Mais, chère Rama Yade, s'il n'est pas décliné en mots français, c'est parce qu'il désigne une réalité strictement américaine. L'histoire française de l'esclavage n'a que peu de points communs avec l'histoire américaine. Je ne sache pas non plus que nous ayons en France des écoles interdites aux Noirs (qui existent encore aux Etats-Unis), des ghettos pour Noirs, des suprémacistes se lançant dans des chasses aux Noirs. Que le racisme existe en France n'est pas contestable, mais qu'il soit la stricte réplique de la situation américaine est simplement faux. Une ancienne ministre française ne devrait pas dire cela.

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Car vous parlez du haut d'un statut : avoir été la première "afro-descendante" ministre. Cette nomination fut, dites-vous, une "anomalie" sans lendemain. Vraiment ? Il y eut avant vous et après vous des "afro-descendants" dans le gouvernement français. Surtout, chère Rama Yade, vous n'êtes pas "afro-descendante". Vous n'êtes pas le rejeton d'une famille africaine transbordée en terre étrangère au gré du commerce d'esclaves. Vous avez des racines et une lignée. Vous êtes née dans la haute bourgeoisie sénégalaise. Vous avez trouvé au berceau un capital culturel dont bien peu bénéficient. Quelle chance. Votre parcours prouve que le lest véritable, ce n'est pas la race, mais la classe. Vous en êtes, à votre corps défendant, la parfaite illustration. Bien née, vous êtes parvenue. De cela, les intersectionnels ne parlent pas.

Le véritable privilège, en France, n'est pas d'être blanc, mais d'être né où il faut

Le malheur français, ce n'est pas le racisme, c'est le déclassement. C'est l'effondrement de tout ce qui, jadis, permettait de s'élever. C'est la disparition de pans entiers de notre économie qui étaient le stade intermédiaire entre le prolétariat et la bourgeoisie. Cette réalité sociale, crue et rude, que savent tous ceux qui viennent du peuple, vous ne l'avez vécue en rien. Je vous fais cette grâce : vous n'en parlez même pas. Elle est pourtant tellement plus puissante, et c'est dans son sillage que s'inscrivent les discriminations raciales, non l'inverse. Le véritable privilège, en France, n'est pas d'être blanc, mais d'être né où il faut. Il est, je vous l'assure, autrement plus violent qu'une statue de Colbert. Et autrement plus difficile à déboulonner.