À chaque événement, son déplacement de ministre. Depuis la nomination du gouvernement de Jean Castex le 6 juillet dernier, nombreux sont les ministres à se rendre sur le terrain. Lors de l'incendie de la cathédrale de Nantes samedi dernier, le Premier ministre a ainsi fait le déplacement, accompagné du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin et de la ministre de la Culture Roselyne Bachelot.

À la suite du dramatique accident ayant coûté la vie à cinq enfants sur l'A7 trois jours plus tard, nouveau déplacement avec une nouvelle fois Gérald Darmanin, accompagné du ministre des Transports Jean-Baptiste Djebbari. Mercredi une prise d'otage se déroule dans une prison à Roanne, c'est cette fois le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti qui se rend sur place.

Si le déplacement d'un ministre lors d'un événement grave n'est pas rare, la période semble tout même marquée par une certaine effervescence. Comment expliquer cette soudaine mobilité de certains membres de l'exécutif ? L'Express a interrogé Stéphane Rozès, président de la société de conseil en stratégie CAP, et enseignant à Sciences Po.

L'Express : Comment expliquer ces déplacements de ministres à chaque événement ?

Stéphane Rozès : Il y a clairement, avec le gouvernement Castex, une volonté du président Emmanuel Macron de rompre avec une image de l'exécutif qui était très technocratique et éloignée des préoccupations quotidiennes des Français. Pour cette nouvelle étape, il s'agit de renouer avec le pays par la proximité.

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Cela se voit déjà avec la nomination de Jean Castex, qui est un gaulliste social issu des territoires, et qui est reconnu même par ses adversaires pour être un homme de dialogue et d'écoute. À l'inverse, Édouard Philippe, même s'il est devenu populaire, du fait de sa gestion du déconfinement, portait l'image d'un gouvernement plus technocratique et éloigné du terrain et des préoccupations quotidiennes des Français.

À travers ces nombreux déplacements, le Premier ministre et le gouvernement tentent de montrer qu'ils accompagnent les Français dans une période particulièrement instable avec un choc économique à venir et une potentielle deuxième vague de la pandémie. L'objectif est très certainement de renouer un lien entre l'exécutif et le pays, qui s'est délité avec la crise des gilets jaunes, puis la réforme des retraites.

L'idée est de ne pas apparaître déconnecté de la vie des Français ?

En effet, le gouvernement veut rompre avec l'image de déconnexion qu'il a pu incarner par le passé. Dans son interview du 14-Juillet, Emmanuel Macron a expliqué que le ressentiment à son égard venait peut-être du fait qu'il aurait pu donner le sentiment de ne réformer que pour que "les meilleurs puissent réussir", en "adaptant le pays à la mondialisation". Il a ensuite ajouté que ce n'était "pas son projet" mais il n'a pas dit où il voulait emmener collectivement la nation.

Donc le fait que de nombreux ministres se montrent sur le terrain a pour but de renouer avec les Français d'une autre façon, de montrer que l'action du gouvernement se fait au service de tous les Français, et pas seulement d'une minorité. Dans cette logique, accompagner les Français dans leur quotidien est le signe que la politique est menée en leur nom. C'est du même coup tenter de combattre ce sentiment d'abandon d'une majorité de nos concitoyens qui ne se sentent plus représentés par les politiques.

Gérald Darmanin semble être le ministre qui se déplace le plus, avec déjà une vingtaine de déplacements à son actif. Comment peut-on expliquer cette effervescence ?

Tout d'abord, le prédécesseur de Gérald Darmanin au ministère de l'Intérieur, Christophe Castaner, a été très critiqué en son temps pour ne pas être à la hauteur de la fonction. Il faut remonter le courant. De plus il y a un sentiment de délitement de l'autorité publique chez nos citoyens, avec incivilités, violences urbaines et des soupçons de communautarisme dans certains quartiers comme on a pu le voir à Dijon.

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Par ailleurs, Gérald Darmanin arrive au ministère de l'Intérieur dans un contexte où il reste impopulaire dans les sondages d'opinion et très critiqué notamment par des associations féministes au travers de mises en cause. Donc en multipliant les déplacements, il y a sans doute une volonté de démontrer son utilité, déjà en se distinguant de son prédécesseur, mais aussi en montrant qu'il reste actif, au service des Français nonobstant tout le bruit médiatique et juridique autour de sa personne.

Est-ce qu'il y a un risque de surexposition pour ces ministres ?

Si les Français ont le sentiment que sur le fond Emmanuel Macron réoriente sa politique, ça ne peut que lui être bénéfique ainsi qu'à ses ministres. Si à l'inverse les Français ont le sentiment que tout cela n'est que de la communication, et que cela ne correspond pas à une réorientation de politique régalienne, économique et social, de réaffirmation des valeurs républicaines dont la laïcité, alors cela se retournera contre lui et son gouvernement.

En tout état de cause, l'exécutif sera jugé principalement sur la manière dont l'État aura anticipé et encaissé le choc économique et social qui va arriver. C'est d'abord cela qui déterminera le jugement des Français à l'égard de l'exécutif et dessinera les contours de la présidentielle.