Rien de tel que la torpeur aoûtienne pour souffler sur les braises d'une relation déjà éruptive ; et les "dark stores", avec leur anglicisme un tantinet anxiogène, font autant d'excellents combustibles. Depuis quelques jours, la mairie de Paris - soutenue par plusieurs édiles de grandes villes - et le gouvernement se livrent une petite guerre par médias interposés au sujet de ces magasins fantômes qui ne reçoivent aucun client, mais stockent plusieurs tonnes de denrées pour les livrer dans le quart d'heure aux clients de plateformes comme Flink, Cajoo ou encore Gorillas. Considérés comme des entrepôts, ils se sont installés illégalement dans la capitale parisienne, avec leur ballet de livreurs à vélo ou - pire - en scooters.

Le 13 août, Emmanuel Grégoire, premier adjoint de la mairie de Paris chargé de l'Urbanisme, a sonné l'alerte. Prévenu, dit-il, par l'administration d'une autre collectivité territoriale, l'élu a pris connaissance puis posté sur son compte Twitter un projet d'arrêté de la Direction de l'Habitat, de l'Urbanisme et des Paysages (DHUP) - dépendant du ministère de la Transition écologique - permettant à ces "dark stores" d'acquérir le statut de commerce en cas d'ouverture d'un point de collecte. Le coup d'envoi d'une bataille aussi juridique que politique.

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Selon Emmanuel Grégoire, le gouvernement, et en particulier Bercy, auraient cédé au lobbying de ces entreprises de livraisons rapides pour ouvrir cette brèche visant à les faire entrer dans la légalité. "Il suffit qu'il soit signé pour que ce projet d'arrêté soit exécutable, éructe-t-il. Il n'y a pas un maire, qu'il soit de gauche ou de droite, qui soit en faveur de ces dark stores. Je suis persuadé qu'Olivier Klein ou Christophe Béchu n'ont pas été mis au courant, sinon ils auraient regardé le texte dans le détail." Les ministres de la Ville et de la Transition écologique, respectivement maires de Clichy-sous-Bois et d'Angers avant leur nomination, ont depuis dû faire face à la fronde d'édiles de grandes métropoles, parfois issus de la majorité présidentielle comme Christian Estrosi à Nice.

"Il faut trouver une solution pour éradiquer le phénomène"

Mais pas seulement. Plusieurs parlementaires macronistes sont également montés au créneau pour marquer leur désapprobation, à l'image du député de Paris et vice-président du groupe Renaissance Sylvain Maillard, qui a signifié à Olivier Klein, sur Twitter, sa volonté d'interdire ces entrepôts à Paris. "Les dark stores, c'est insupportable : ils créent de la nuisance, font de la concurrence aux petits commerces centre-ville, alors que Paris perd 4 à 5% de sa population tous les ans. Il faut trouver une solution pour éradiquer le phénomène", explique l'élu de la capitale à L'Express.

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Pour se défendre, le gouvernement, Olivier Klein en tête, assure qu'il ne s'agit que d'un "document de travail" visant à donner un cadre juridique à ces entités litigieuses. L'Express vous épargne les détails, c'est d'une complexité sans nom... À terme, l'exécutif souhaite pouvoir donner le pouvoir aux maires, dans le cadre des plans locaux d'urbanisme, de les réguler voire de les interdire. Une solution qui devrait contenter tout le monde, sauf que la politique reprend aussi ses droits : le gouvernement reproche à la mairie de Paris d'avoir refusé de participer aux assises du commerce fin 2021 et à une table ronde le 8 juillet pour faire part de son opposition. "Clairement, la mairie de Paris tente de politiser et d'instrumentaliser un texte purement technique, qui a simplement vocation à caractériser ce dont on parle", grince-t-on dans l'entourage de la ministre des TPE, PME et du Commerce Olivia Grégoire, qui ne s'est pas privée de répondre à son homonyme. Même Sylvain Maillard, fondamentalement opposé aux dark stores, tance la "politique de la chaise vide" des élus parisiens.

Riposte du gouvernement

"On n'a pas été sollicité officiellement, je n'ai jamais entendu parler de ces assises du commerce, indique le premier adjoint d'Anne Hidalgo. Et, franchement, notre position ainsi que celle des autres villes étaient bien connues. Dire que l'on est aux abonnés absents, c'est un mensonge, on a traité le sujet des dizaines de fois dans la presse." Chacun est installé dans son rôle : les uns pourfendent un exécutif qui tenterait discrètement de tuer les commerces de proximité ; les autres une mairie de Paris refusant toute collaboration et profitant de l'été pour faire naître la polémique. Tous ont conscience, en revanche, de la portée potentielle de ce sujet dans l'opinion publique.

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Le débat suscité par la sortie d'Emmanuel Grégoire et la multiplication des articles de presse ont donc contraint le gouvernement à riposter pour "remettre les choses à plat de manière dépassionnée", a-t-il fait savoir aux journalistes au cours d'un "briefing" téléphonique jeudi après-midi. Si l'objectif était de répondre aux inquiétudes des maires et aux accusations de la mairie de Paris, il s'agissait aussi d'éviter rapidement le retour d'une petite musique irritante : celle qui décrit, depuis cinq ans, le pouvoir en place comme ultralibéral et excessivement pro business. Surtout à l'aube d'une rentrée - et d'un hiver - qui s'annoncent mouvementées pour l'exécutif. Un autre cadre du groupe Renaissance opine du chef : "Quand vous avez la chance de gouverner, il ne suffit pas de gérer les urgences du quotidien, vous avez la responsabilité presque philosophique d'élaborer une conception du monde. Les dark stores qui détruisent les centres-villes, les livreurs extrêmement précaires, non contrôlés... Non, ça, ce n'est pas la vision que l'on doit promouvoir. Il y a une responsabilité gouvernementale d'arrêter la machine, et vite."

Le gouvernement a annoncé qu'un "deuxième round" de concertations devrait avoir lieu à la rentrée avec les élus qui se sont manifestés ces derniers jours : "Il ne s'agit pas de tweeter, mais d'agir juridiquement sur cette situation pour mettre du rationnel dans ce secteur", indiquaient les cabinets de Klein et de Grégoire, dans une dernière petite pique aux responsables politiques qui ont fait monter la sauce sur les réseaux sociaux.