Après l'uppercut du 10 avril, la droite remonte sur le ring. Humiliés au premier tour de l'élection présidentielle, Les Républicains (LR) ont les yeux rivés sur les législatives de juin. Les députés sortants labourent depuis des semaines leurs circonscriptions afin d'arracher un nouveau mandat. Les logos LR sont remisés au placard, les parlementaires comptent survivre grâce à leur ancrage local.
Au sommet du parti, la ligne est claire. LR a promis le lundi 11 avril, au terme d'un Bureau politique, de défendre "un projet de droite indépendante, engagée dans la défense de nos territoires face à un Etat centralisateur". Pas question de pactiser avec La République en Marche (LREM). Le maire de Meaux Jean-François Copé, qui défend la conclusion d'un accord avec Emmanuel Macron, a été mis en minorité. Cette position a été réaffirmée ce mercredi lors d'un Conseil stratégique. Avec un argument pragmatique : Emmanuel Macron n'a pas besoin d'une droite en miettes, sous la barre des 5% au premier tour de la présidentielle. Mais aussi financier : les législatives sont le moteur du financement des partis politiques. LR doit être présent partout.
La tentation du rapprochement avec la majorité
Voilà pour la version officielle. Tel une ancienne star soudainement has-been, LR pense encore remplir les salles. En coulisses, cette rigueur militaire fait sourire. Plusieurs députés sortants sont tentés de basculer dans une future majorité macroniste. Par convergence idéologique avec le chef de l'Etat. Par désir de retrouver l'exercice du pouvoir après dix ans passés dans l'opposition.
"Tout le monde y pense, personne n'en parle", sourit un cadre. En interne, on estime que cette tentation touche une petite vingtaine de députés. Ces estimations varient : le sujet est tabou et la fin de la session parlementaire prive les élus de retrouvailles collectives, propices aux confidences. "L'appétit vient en mangeant, cela peut monter plus haut", lâche un pilier LR. La composition du futur gouvernement - et la place qu'y occupera la droite - aura une incidence sur l'ampleur de la désertion.
Ces députés LR souhaiteraient ne pas avoir de candidats LREM face à eux, au nom de leur proximité avec l'exécutif. Plusieurs ont été contactés par les ministres Bruno Le Maire et Gérald Darmanin. L'offensive est surtout menée par le conseiller d'Emmanuel Macron Thierry Solère et le député Éric Woerth. "L'idée est d'être une force d'appoint de la majorité au vu de nos convergences sur les retraites, le RSA, ou le nucléaire", confie un député contacté par l'ancien ministre sarkozyste.
Ces manoeuvres ne concernent en revanche guère les nouveaux candidats LR. L'exécutif n'a pas intérêt à faire éclore des jeunes pousses de droite face à des sortants LREM ou dans des terres de gauche. Un potentiel candidat aux législatives s'en est récemment ému auprès de Nicolas Sarkozy, partisan actif d'une alliance LR-LREM. "Je ne suis pas concerné car je ne suis pas sortant. Cela se passerait comment ?" Réponse de l'ancien président : "T'as le temps, tu te referas la cerise plus tard !"
"Il faut de la clarté"
La soif d'accéder aux responsabilités se conjugue à l'instinct de survie. L'échec de Valérie Pécresse à la présidentielle expose ces députés à une élimination précoce. Il faut obtenir 12,5% des suffrages des inscrits pour accéder au second tour des législatives. Soit 25% des voix exprimées si le taux de participation s'élève à 50%. La barre peut s'avérer très haute pour des élus LR confrontés à la concurrence de candidats LREM portés par une potentielle réélection d'Emmanuel Macron.
Des langues devraient se délier au lendemain de l'élection présidentielle. Les regards se tourneront alors vers la direction de LR. Elle devra être capable de mettre en musique sa posture d'indépendance. Passer de la théorie à la pratique. Si un candidat LR se retrouve sans adversaire LREM, le parti va-t-il le désinvestir pour condamner une alliance implicite ? Lui opposer en urgence un candidat LR "pur jus" ? "Il faut de la clarté, confie un pilier LR de l'aile droite. Si on affirme notre refus d'une coalition avec Macron et que l'on soutient des gens de la future majorité, ce n'est plus la peine de continuer. Ces alliances mettraient en outre en danger les autres candidats, qui pourraient y être assimilés. Il vaut mieux se couper le bras que mourir."
Montrer les muscles est une chose. Lâcher ses coups en est un autre. La droite aura du mal à faire acte d'autorité lors des législatives. "On n'en a pas les moyens, déplore un dirigeant. Le parti est mort, on n'a pas de leviers politiques." En cas d'alliances, elle devrait recruter en catastrophe des candidats à la feuille de route kamikaze : aller au casse-pipe pour faire battre un traître à la famille. Avec le risque de finir avec moins de 5%, seuil de remboursement des frais de campagne.
Divergences stratégiques sur l'avenir de la droite
A droite, on a de la mémoire. En 2017, la direction de LR n'avait appris qu'au moment du dépôt des candidatures l'absence de représentants LREM dans certaines circonscriptions. Avancer masqué est toujours efficace. "LREM va nous refaire le coup", soupire un dirigeant. Il faut ajouter une dernière inconnue dans l'équation. La majorité pourrait renoncer à une circonscription jugée ingagnable, sans que cela passe par un quelconque deal. "LREM peut se permettre de jouer grand seigneur dans des circonscriptions afin de créer la panique, juge un député. Cela scie la planche."
L'héritier de l'UMP manque de munitions. Tout juste compte-t-il demander à l'ensemble de ses candidats de s'engager par écrit à siéger dans le futur groupe LR à l'Assemblée nationale. Simple promesse de papier. Cette requête avait été formulée en 2017... Avant que plusieurs élus fondent le groupe "Les Constructifs". La droite craint un nouveau schisme et que les députés élus sous la bannière LR finissent dans deux groupes distincts : le premier sur une "ligne indépendantiste", l'autre plus proche de la majorité. Cette hypothèse est d'autant plus forte que des députés élus face à LREM pourraient eux aussi s'émanciper de leur famille d'origine après les élections.
Ce tiraillement témoigne des divergences idéologiques au sein de LR. Mais surtout stratégiques. Certains estiment que la droite doit se reconstruire à partir de LR pour incarner une alternance en 2027. D'autres jugent que sa refondation se fera à l'intérieur de la Macronie. Ce dilemme a été résumé par un récent échange entre le président de LR Christian Jacob et Nicolas Sarkozy. "On finit à 10 députés si on ne négocie pas avant le premier tour des législatives", lâche l'ex-chef de l'Etat. "Je fais le pari inverse. Si on tope avec Macron, on finit comme le groupe 'Agir'." Cette querelle pourrait durer des années. Le résultat des législatives sera le premier coup de pinceau qui dessinera la droite de demain.
