Pour Julie, le coup est dur à encaisser. Dans la salle principale du restaurant parisien Le Poinçon, où se déroule la soirée électorale de la candidate socialiste Anne Hidalgo, la militante a besoin de quelques minutes pour se ressaisir. "Je ressens une grosse tristesse pour mon pays. Là, c'est un peu dur", confie-t-elle, les larmes aux yeux. "Franchement, jusqu'à quand faudra-t-il faire barrage aux extrêmes ?" La jeune femme désigne du regard l'écran géant installé par les équipes du Parti socialiste quelques heures plus tôt. Le visage d'Emmanuel Macron s'affiche en tête, avec 28,4% des voix, suivi de celui de Marine Le Pen, avec 23,4%, et de Jean-Luc Mélenchon, avec 21,1%. La candidate qu'était venue soutenir Julie, elle, n'arrive qu'en 10ème position. Anne Hidalgo a recueilli 1,8% des voix (chiffres provisoires) - un peu moins que ce que lui accordaient les derniers sondages. "Séduire à peine 2% des Français, ce n'est pas possible... Mais il n'y a personne à blâmer. Tout le monde est finalement un peu responsable", analyse Julie, citant tour à tour les ténors du parti, les militants, les aléas de l'actualité ou la qualité de la campagne. "Maintenant, il va falloir lutter contre l'extrême droite, parce qu'elle représente tout ce en quoi je ne crois pas. Et ensuite, il faudra tout reconstruire".
Dépité, Jordan la rejoint en soupirant. "Franchement, je pensais qu'on irait plus loin", souffle le jeune socialiste de 21 ans. Quelques minutes plus tôt, il confiait "y croire encore", espérant qu'Anne Hidalgo fasse "au moins mieux" que son prédécesseur, Benoît Hamon, qui avait récolté en 2017 6,36% des voix. "Certes, j'ai des amis qui sont partis voter Mélenchon en prônant le vote utile, mais pour moi, le seul vote utile était celui des convictions. Je pensais qu'on serait un peu plus à penser comme ça." La mobilisation des électeurs du PS n'a en effet pas suffi. Après une campagne catastrophique, le faible score d'Anne Hidalgo ne lui permettra pas d'échapper au titre de "pire résultat de l'histoire" pour un candidat du Parti socialiste à une élection présidentielle, depuis les maigres 5% de Gaston Defferre en 1969. "C'est dur, mais au moins, elle est allée jusqu'au bout", relève Jordan. Le 3 avril, la maire de Paris rassemblait encore un public de plus de 1800 personnes au Cirque d'Hiver, dans la capitale. "Votez selon votre coeur et vos convictions", conseillait-elle alors à ses militants, sept jours avant la date fatidique du premier tour.
"Oublier les egos des uns et des autres"
En ce 10 avril, Anne Hidalgo n'a rien perdu de sa détermination. Une poignée de secondes après l'annonce des résultats - et le léger blanc qui les a suivis -, elle descend le grand escalier en fer forgé du Poinçon, sous les applaudissements d'une centaine de militants. Le visage grave, elle tient d'abord à remercier chaleureusement son public, consciente de la déception causée par son score. "Je sais à quel point vous êtes déçus ce soir, nous tirerons tous les bilans d'une façon objective", annonce-t-elle d'emblée. Avant d'enchaîner calmement avec une consigne claire pour ses électeurs : dimanche 24 avril, il faudra voter Emmanuel Macron.
"Pour que la France ne bascule pas dans la haine de tous contre tout, je vous invite à voter contre l'extrême droite de Marine Le Pen en vous servant de votre bulletin de vote Emmanuel Macron", lâche-t-elle, provoquant les applaudissements de la salle. "Ce vote républicain est un vote de responsabilité." Face à son audience, forcément déçus, la maire de Paris promet également "d'être là" pour la suite, confirmant son souhait de reconstruire une gauche "forte, créative, populaire", afin de lui donner "la force d'incarner un nouvel espoir et une nouvelle alternative pour demain". "Vive la République, et vive la France", conclut-elle avant de s'éclipser.
Faisant abstraction du brouhaha ambiant et des flashs des caméras, Jordan s'isole contre le bar. Pour lui, l'urgence est d'abord d'affirmer son prochain vote. "Ce sera Emmanuel Macron, car je ne veux pas d'un monde où Marine Le Pen pourrait être présidente. Pour moi, ce n'est pas possible", affirme-t-il. Vient ensuite une question inévitable. "Vous allez me demander ce qu'il adviendra du PS ?", devance le jeune homme. "Pour moi, il n'est pas mort. Parce que si c'était le cas, on ne ferait pas les scores qu'on fait localement, et nous n'aurions pas des figures aussi fortes en son sein", défend le militant. "Maintenant, il faut juste prendre le temps de reconstruire tout ça en oubliant les egos des uns et des autres."
"Trouver une autre alternative"
Du côté des grandes figures du parti, le constat est le même. "C'est un coup de massue important et c'est un score décevant", admet ainsi Patrick Kanner, le patron des sénateurs socialistes, qui rappelle d'emblée l'urgence de faire barrage à Marine Le Pen. "Mais cet échec nous oblige aussi à préparer l'avenir. Ce n'est que la fin d'un processus, il faut désormais retrouver une stratégie gagnante", complète-t-il. Interrogé sur la question du remboursement des frais de campagne de la candidate Anne Hidalgo - le parti ayant atteint moins de 5% des voix, seuls 800 000 euros lui seront accordés - le sénateur balaie d'ailleurs d'une phrase un quelconque risque financier. "Ce n'est pas un problème pour nous", garantit-il.
À quelques mètres de lui, le maire PS de Nancy Mathieu Klein confirme. "Nous continuerons à faire ce que nous avons réussi à faire dans beaucoup de territoires de France, et à rassembler les Français autour de nos valeurs", assure-t-il, conscient malgré tout de "la violence du message envoyé par les électeurs". "Les résultats de ce soir imposent aux familles de gauche d'arriver à un accord pour la suite. Personne ne pourra y arriver seul", conclut-il, excluant néanmoins Les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon d'une éventuelle alliance. "Ils ne font pas partie du spectre de ceux avec lesquels nous voulons gouverner demain", fait-il valoir. Du fond de la salle, Julie hoche la tête. "Nous ne voulons plus d'une vie démocratique motivée par les extrêmes. Il faut désormais trouver une autre alternative", lâche-t-elle, catégorique.
