Soixante ans de Ve République sont là pour le rappeler : parfois le chef de l'Etat veut changer de Premier ministre et n'y parvient pas, parfois il veut le garder et n'y parvient pas, parfois même - mais ne le lui dites surtout pas - il se fait forcer la main. Au sommet de l'Etat, dans le secret des échanges entre les deux têtes de l'exécutif, une de fous, que L'Express vous raconte dans une série inédite de 6 épisodes.
EPISODE 2 : Et à la fin, on garde le même
Il arrive qu'un président ait décidé : il doit changer de Premier ministre. Mais qu'au terme du processus, il finisse par confirmer celui qui est en poste à Matignon. L'Express relate aujourd'hui deux moments de la Ve République : en 2010, Nicolas Sarkozy choisit de se séparer de François Fillon. En 1983, François Mitterrand s'oriente (un jour sur deux pendant dix jours) vers un remplacement de Pierre Mauroy. A l'arrivée, Pierre Mauroy et François Fillon restent à Matignon.
2010 : Quand Fillon succède à Fillon
"François Fillon est l'homme qui hausse les sourcils sur le porte-bagages. Il l'a fait avec Séguin, il l'a fait avec Chirac, il le fait avec moi." Le prix de la meilleure formule est attribué à Nicolas Sarkozy. Il a toujours eu le verbe percutant. En ce mois d'octobre 2010, quand il cisèle ce jugement sur son Premier ministre, le président ambitionne encore de le changer.
C'est curieux chez Nicolas Sarkozy ce besoin de faire des phrases : il formule publiquement ce qu'il a en tête. Un président ne devrait pas dire ça, comme on ne l'avait pas encore écrit à l'époque. Dès le premier semestre 2010, le chef de l'Etat a prévenu qu'il allait remanier son gouvernement. Et il s'est mis à chercher un Premier ministre.
En 2007, il a nommé François Fillon sans hésiter. Il l'avait choisi très tôt dans la campagne. Un mot blessant ("collaborateur") plus tard, une ou deux présentations de démission refusées plus tard (notamment quand le Premier ministre déclare en Corse "être à la tête d'un Etat en faillite") et voici le couple qui bat de l'aile. En mars 2010, Nicolas Sarkozy annonce qu'il prépare "une nouvelle étape". Tout le monde comprend, François Fillon le premier. Il s'en fait d'abord une raison, y voyant un moyen de sortir un moment du jeu en sculptant son image de réformateur, avant de changer de stratégie et de s'accrocher telle une moule à son rocher.
"Si j'avais changé Fillon, on aurait dit que j'avais peur de lui " (Nicolas Sarkozy)
De mars 2010 à novembre 2010, c'est le temps des tiraillements. Un jour, c'est le Premier ministre qui fait fuiter l'âge légal auquel songe le pouvoir pour la réforme des retraites, au grand dam du président qui n'a encore rien arbitré. Trop bavard, ce Fillon. Un autre, c'est le président qui part en vrille à la lecture d'un communiqué du chef du gouvernement sur la lutte contre l'immigration clandestine dont il ne lui a pas parlé. Pas assez bavard, ce Fillon. Pas assez franc du collier, aussi ? C'est ce que pense Nicolas Sarkozy et pour un peu, le Premier ministre en conviendrait, qui glisse à Luc Ferry, très libre dans ses chroniques du Figaro : "Je ne pourrais pas dire à Nicolas le dixième de ce que tu dis."
Le remplaçant idéal s'appelle Jean-Louis Borloo. Puis Michèle Alliot-Marie. Et finalement le remplaçant idéal ne sera ni idéal ni même un remplaçant : le 14 novembre 2010, Nicolas Sarkozy nomme François Fillon Premier ministre, 24 heures après avoir accepté sa démission, et le charge de composer un nouveau gouvernement. C'est une formule de communiqué de presse, rien de plus. A peine remonté sur son cheval, Fillon comprend qu'un homme ne change pas. Il peine à imposer ses choix au président. Celui qui disait après sa campagne victorieuse de 2007 : "Fillon est le seul à avoir cru que c'était lui qui avait écrit mon projet." Celui qui dit à présent : "Si j'avais changé Fillon, on aurait dit que j'avais peur de lui."

Francois Mitterrand (D), président de la Republique, s'entretient au Palais de l'Elysée, avec Pierre Mauroy (G), premier ministre, le 22 mai 1981. (Photo by JEAN-CLAUDE DELMAS and - / AFP)
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1983 : Les 10 jours qui ébranlèrent Mitterrand plus que Mauroy
Changer un Premier ministre, ce n'est déjà pas si simple. Alors changer de politique, vous imaginez... Ces dix jours-là marquent à jamais l'histoire de la Ve République, l'histoire de la gauche, l'histoire de Mitterrand. Le 6 mars 1983 a lieu le premier scrutin depuis le 10 mai 1981, à savoir les élections municipales. Ce sont elles, notamment en 1977, qui ont rapproché les socialistes du pouvoir, en les installant dans les territoires. Ce sont elles, cette fois, qui montrent le reflux. Plusieurs ministres, et pas des moindres (par exemple le ministre de l'Intérieur, Gaston Defferre, à Marseille) sont en ballotage, ce qui accélère les rumeurs de remaniement en cas de défaite.
Depuis plusieurs mois, sans jamais l'admettre, le premier président socialiste a dû introduire de la rigueur dans sa politique économique. Les visiteurs du soir lui conseillent maintenant de sortir du SME, le Système monétaire européen. A Matignon, Pierre Mauroy ne veut pas en entendre parler. A l'Elysée, François Mitterrand tourne le problème dans tous les sens. A Pierre Favier et Michel Martin-Roland, auteurs d'une magistrale enquête, La décennie Mitterrand (Seuil), il relatera : "J'ai sollicité des avis très nombreux, je ne me suis pas méfié des journalistes et chacun des experts que je consultais se répandait en larges confidences. J'en ai tiré une leçon : un président de la Ve République ne peut pas consulter car s'il le fait c'est qu'il hésite. Il doit avoir la science infuse !"
"Conduire sur une route verglacée, ça ne je ne sais pas faire" (Mauroy à Mitterrand)
Le 13 mars 1983, au second tour des municipales, aucun ministre n'est battu : Gaston Defferre l'emporte à Marseille, bien qu'il recueille moins de suffrages que Jean-Claude Gaudin. La droite gagne tout de même 30 villes de plus de 30 000 habitants. Le lendemain, selon l'enquête de Pierre Favier et Michel Martin-Roland, Mitterrand a décidé : il veut sortir du SME mais garder Mauroy. Lequel lui dit non. En fin de journée, le Lillois lancera au président cette formule entrée dans la postérité : "Conduire sur une route verglacée, ça je ne sais pas faire." Dans sa poche, il a sa lettre de démission. Pendant une semaine, le président continue d'étudier tous les scenarii. Il cajole Mauroy tout en envisageant ouvertement, avec certains de ses interlocuteurs, de le remplacer par Jacques Delors ou par Pierre Bérégovoy. Il s'est fixé une échéance, en indiquant qu'il parlerait à la télévision le 23 mars. Le 22 mars, Mauroy arrive à l'Elysée pour remettre sa démission. Il repart... alors que la présidence annonce qu'il est reconduit à son poste.
Choisir un Premier ministre est un acte tellement lourd. A la fin de son septennat, Valéry Giscard d'Estaing ne cessera de s'interroger : ne doit-il pas remplacer Raymond Barre pour arriver à l'élection présidentielle de 1981 en meilleure forme ? Après sa défaite, VGE ruminera encore la question : quelle influence cette décision de statu quo a-t-elle eue sur sa défaite ? Dans le troisième tome du Pouvoir et la Vie, il raconte pourquoi il est allé "au combat présidentiel avec l'équipe gouvernementale qui va rester en place" : "1. Il n'y a pas d'autre politique économique possible que celle conduite par Raymond Barre, même si la présentation pourrait en être différente. 2. Il n'existe pas, pour le moment, dans le milieu politique, de personnalité susceptible de déclencher un élan dans le pays. 3. Et surtout, argument décisif, la composition de la majorité parlementaire rendrait impossible l'approbation d'un nouveau gouvernement par l'Assemblée nationale."
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Demain, retrouvez nous avec un épisode consacré à Chirac-Villepin et Giscard-Chirac
