Les réseaux sociaux se sont beaucoup amusés du faux pas récent d'Eric Zemmour. Interrogé lors d'une interview télévisée sur la pertinence de l'enseignement de python et java dès le plus jeune âge, le polémiste était resté coi - c'est rare -, ne sachant visiblement pas de quoi lui parlait la journaliste. En l'occurrence, des deux langages de programmation les plus utilisés par les développeurs informatiques. La séquence serait totalement anecdotique si elle n'éclairait pas une faille béante de cette campagne présidentielle : le désintérêt manifeste des candidats pour les enjeux numériques.
Je suis de très près l'actualité politique. A ma grande surprise, je n'ai quasiment pas entendu parler de numérique dans le débat public. Je ne lis rien sur le sujet dans les programmes. Ou trois fois rien. La création d'une Ecole nationale du numérique "pour remettre l'Etat au niveau" chez Valérie Pécresse, qui milite par ailleurs pour un "cloud souverain". Une approche militante chez Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot, chantres du logiciel libre et de la neutralité du Net, adversaires revendiqués des Gafam... A ce jour, cette thématique ne figure même pas sur les plateformes programmatiques de Marine Le Pen ou d'Eric Zemmour. En 2022, alors que le numérique transforme notre quotidien, tous les secteurs de notre économie, cet angle mort de notre vie démocratique est sidérant.
Il est également rageant, car en ce domaine, notre pays a bien des atouts à faire valoir. Outre l'excellence des "techies" français, qui n'est plus à démontrer, la multiplication des "licornes" - ces start-up dont la valorisation franchit le cap du milliard de dollars - témoigne de la vitalité de l'écosystème tricolore. Mais ce n'est pas tout : si l'on en croit le dernier classement établi par le cabinet de conseil Capgemini, la France est devenue la meilleure élève de la classe européenne en matière d'ouverture des données publiques. Qui le sait ? Qui s'en félicite ? Voilà pourtant un véritable avantage comparatif, et le signe d'une réelle capacité à moderniser l'action publique, à mille lieues des caricatures habituelles.
Encore beaucoup de travail à accomplir
A mon modeste niveau, je peux témoigner de la puissance de l'outil numérique lorsqu'il est mis au service d'une politique publique. L'expérience vécue depuis le début de la pandémie avec la création de CovidTracker et de ViteMaDose m'a montré à la fois les progrès réalisés au sein de l'Etat en matière d'open data, mais aussi tout ce qui reste à accomplir pour recueillir tous les fruits de cette révolution. La loi pour une République numérique, portée par Axelle Lemaire en 2016, a changé la donne en poussant l'Etat, les collectivités, les administrations à publier le maximum de données. Cinq après, le partage des informations ne va pas toujours de soi - parce que l'habitude n'est pas encore prise, ou parce qu'ouvrir les données, c'est mettre en lumière le fonctionnement de tel ou tel service de l'Etat, l'efficacité de telle ou telle mesure. Mais je suis régulièrement en contact avec des personnes relativement jeunes, qui ont envie d'avancer, de faire bouger les choses dans les ministères, ou certaines agences de l'Etat. Si on les laissait prendre plus d'initiatives, la France pourrait réellement prendre une longueur d'avance en matière d'open data... Elle dispose pour cela d'un atout non négligeable : la centralisation des données. Ces derniers mois, c'est elle qui nous a permis de rapprocher les données de vaccination avec les données épidémiques ou d'hospitalisation, ou d'avoir une idée précise du nombre de personnes hospitalisées suivant leur statut vaccinal. Des pays comme l'Allemagne, l'Espagne ou l'Italie sont moins bien armés que nous sur ce plan.
Il serait dommage de perdre cette dynamique. Puisque les candidats à l'élection présidentielle ne le font pas, je me permets de formuler deux propositions. La première est de lancer l'acte II de la République numérique, en veillant à ce que la loi de 2016 soit appliquée de façon plus rigoureuse et systématique. Il n'y a quasiment plus de freins techniques à l'open data aujourd'hui : les seuls obstacles sont politiques, administratifs et culturels. Nous pouvons facilement les surmonter. Ma seconde préconisation est de mettre en place un écosystème favorisant l'éclosion des start-up et des initiatives valorisant l'exploitation des données. Cela passe par des choses très concrètes, comme une mise en avant beaucoup plus importante de ces initiatives sur des plateformes comme data.gouv.fr. Une condition indispensable pour que s'enclenche le cercle vertueux de l'open data : plus l'exploitation des données sera valorisée, démontrera sa pertinence, plus les services de l'Etat seront encouragés à généraliser leur publication ; inversement, aucune initiative intéressante ne peut voir le jour si les utilisateurs des données n'ont pas accès à une "matière première" de qualité, c'est-à-dire des datas volumineuses, suffisamment fraîches et réactualisées.
Le plan d'action dévoilé en décembre par la ministre de la Transformation et de la Fonction publique, Amélie de Montchalin, va dans le bon sens, avec la création d'un "accélérateur d'initiatives citoyennes". Dans ce cadre, des Français vont pouvoir candidater, présenter des projets numériques aux objectifs très concrets, reposant sur l'open data. Ceux qui auront le plus de sens bénéficieront d'une aide de l'Etat : aide financière, mise à disposition de ressources humaines, mise en relation avec les différents services concernés... On parle aujourd'hui d'une dizaine de projets de ce type. Il faut évidemment aller beaucoup plus loin.
Guillaume Rozier
Ingénieur en informatique, consultant spécialisé dans l'analyse et le traitement des données, Guillaume Rozier, 25 ans, a créé le site CovidTracker et l'outil ViteMaDose, unanimement salués pendant la pandémie de Covid-19. Salarié de la société Octo Technology, il effectue actuellement une mission pour une administration centrale.
