Ils connaissent la droite, et pour cause, ils en viennent. Ils enterrent déjà Valérie Pécresse, et pour cause, ce sera eux ou elle. Prises de guerre cinq ans avant Eric Woerth, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin et Sébastien Lecornu sont désormais les rabatteurs d'Emmanuel Macron. Electeurs ou élus, ils doivent attirer au sein de la majorité présidentielle de nouveaux venus. Ils ne se ressemblent pas forcément beaucoup, ils n'ont comme point commun que leur pronostic, qui rejoint leur souhait : selon les trois, si la candidate LR brillera, c'est uniquement par son absence au second tour de l'élection présidentielle. Tous prennent un malin plaisir à s'interroger longuement : si l'on est de droite et que l'on n'aime pas le président sortant, quelles bonnes raisons conduiraient donc à choisir Pécresse ?

Le ministre de l'Economie s'amuse parfois à reprendre certaines propositions de la Francilienne, pour mieux souligner à quel point elle est Macron-compatible. L'homme des chiffres de Bercy lui attribue 14-15, ce n'est pas une note, c'est un piètre pourcentage de premier tour. Le ministre de l'Intérieur s'est glissé dans la salle quand elle a été entendue par le syndicat de police Alliance, le 2 février, il l'a trouvée faiblarde, autrement moins performante que Marine Le Pen. Lui, l'ami de Xavier Bertrand, ne comprend pas pourquoi la droite, qui reprochait au chef de l'Etat d'être techno, parisien, riche, a choisi une représentante techno, parisienne, riche, mais moins talentueuse. Il la voit arriver quatrième. Le ministre des Outre-mer peine à dissimuler qu'il considère qu'elle n'est pas au niveau, mais ajoute aussitôt que le système est plus fort qu'elle, à savoir le parti, LR, qui a faim de victoire ; les élus, qui n'ont pas envie de disparaître - et ce serait le cas si pour la seconde fois consécutivement la droite était éliminée au soir du premier tour de cette élection dont la victoire finale a si longtemps été son monopole.

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Un temps, les trois ont eu le même chef, alors ils ne voudraient pas aujourd'hui avoir le même problème : Edouard Philippe. Mais, comme le remarque sans risque d'être démenti l'un d'eux, "la boucherie, c'est fait par des bouchers". Traduction : les affaires de parti, avec tout ce qu'elles entraînent, des questions de financement aux investitures aux législatives, ce n'est pas toujours joli-joli, parfois un tantinet sanguinolent. Or voilà qu'"un homme british et élégant" - fins observateurs de la scène publique, nous avons reconnu le maire du Havre - s'est mis en tête de construire Horizons, ce qui suppose certes de voir loin, mais aussi d'être capable de passer des heures à convaincre trois sénateurs par-ci, quatre autres par-là, que l'avenir leur appartient, surtout s'ils adhèrent au nouveau parti de l'ex-Premier ministre.

"Juppéiste un jour, juppéiste toujours"

Même Emmanuel Macron en a eu des picotements dans la gorge ; la tension entre ses amis et ceux d'Edouard Philippe a aussitôt grimpé en flèche, et nos trois ministres se sont trouvés bien embêtés. Bruno Le Maire pas excessivement, qui n'a jamais ressenti avec l'autre Normand une complicité excessive. Gérald Darmanin et Sébastien Lecornu davantage - entre le président et un pote, ce n'est pas simple de choisir. Ils ont essayé de mettre de l'huile dans les rouages plutôt que sur le feu. "Ils ont un intérêt commun, que Valérie Pécresse ne franchisse pas le premier tour ; le président pour s'assurer la victoire, Philippe pour ne pas voir une rivale s'installer durablement dans le paysage, pointe l'un. Le président a besoin de Philippe, lequel a tout autant besoin que le bilan, son bilan, ne soit pas caricaturé s'il songe à la suite." Les ministres ont bien senti qu'ils parlaient un peu dans le vide, voire qu'ils pédalaient dans la choucroute. Emmanuel Macron toise ceux qui pensent à 2027 plutôt qu'à 2022 et a horreur qu'on lui force la main ; Edouard Philippe maudit de ne pas être informé de ce qui se passera entre la présidentielle et les législatives. Un jour de décembre, il qualifie Valérie Pécresse d'"adversaire très respectable". Il lui arrive même d'être rancunier, de loin "son pire défaut", chuchotent ceux qui le pratiquent depuis longtemps - "juppéiste un jour, juppéiste toujours", se marre l'un des trois compères.

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Il y a eu le feu au lac. Heureusement, Edouard Philippe, en bon animal politique à sang froid, sait distinguer l'amitié des ambitions politiques. Qu'est-ce que ce serait, sinon... Elle est bien loin, l'époque où la petite bande du Bellota-Bellota - Edouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Franck Riester et l'actuel conseiller spécial du président Thierry Solère - refaisait la France sur le carrelage coloré de ce petit restaurant espagnol du VIIe arrondissement de Paris. Même l'ère Matignon, où Darmanin et Lecornu "étaient chez eux", dixit un ancien conseiller de l'ex-Premier ministre, appartient à un passé révolu - et pour cause. Voici venir l'heure de la concurrence et son lot de croche-pieds. Quelques jours avant le congrès fondateur d'Horizons, en octobre dernier, Philippe reçoit à tour de bras dans sa bonne ville du Havre. L'événement se doit d'être marquant, tant par sa prestation que par les visages présents dans la corbeille. L'un de ses proches, en visite amicale, l'avertit que quelques mesquineries se déroulent dans son dos : Sébastien Lecornu et Thierry Solère feraient jouer leur réseau et sonner les téléphones pour dissuader des élus de rejoindre la nouvelle formation du Normand. "Oui, je sais", répondit le laconique Philippe. "Je ne lui apprenais rien, glisse l'informateur. Il est parfaitement conscient qu'une partie de ses amis jouent contre lui. Il n'y a plus de Bellota, plus de Matignon, maintenant c'est chacun dans son couloir."

Qui fait le mieux travailler la poutre ?

Rebelote trois mois plus tard, lorsque Emmanuel Macron fait capoter, à la dernière minute, la fusion entre Horizons et le parti Agir de Franck Riester, en convainquant ce dernier de se rétracter. Outre qu'ils conspuent allègrement le président pour son manque de fair-play, les fidèles de Philippe crient haro sur Bruno Le Maire, suspecté de jouer sa partition en sabotant celle des autres. "Lui aussi contacte maires et députés pour empêcher des transferts, j'ai vu les textos, s'énerve un dirigeant d'Horizons. Il ne veut pas voir Édouard prospérer. On les voit ceux qui, faute de réussir à faire travailler la poutre, préfèrent savonner la planche." "Nous, on vient en assumant qu'on est de droite ; Le Maire, Darmanin et Lecornu, eux, sont totalement étiquetés LREM maintenant, ils ne vont plus élargir le socle électoral du président", raille un maire philippiste de grande ville.

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L'un de ces trois ministres en convient, si Emmanuel Macron a presque fini de ronger l'os social-démocrate, il n'a pas encore complètement réussi à capter la démocratie chrétienne. Cet électorat de centre droit et de droite, qu'il s'agit de récupérer chez Valérie Pécresse, est un butin appétissant, qui compte à court comme à long terme. Si la candidate LR ne s'impose pas en avril, mieux encore, si son aventure s'arrête au soir du premier tour, tous parient sur l'éclatement du parti qui fut jadis le leur. Quelqu'un devra bien être le réceptacle de cette frustration, le leader d'un camp politique décomposé-recomposé. Un vieux connaisseur de cette partie de l'échiquier résume la partie en train de se jouer : "Tout cela repose sur deux questions : qui, dans l'hypothèse de la réélection du président, constituera le sas de récupération d'un bout de LR ? Pourquoi laisser Edouard se gaver quand moi, Bruno, Gérald ou Sébastien, nous pourrions aussi jouer un rôle ?"

Quand Darmanin croise Le Maire, il lui rappelle que jamais Emmanuel Macron n'a envoyé à Matignon quelqu'un qui était jusqu'alors ministre. Allô Bruno, pourquoi tu tousses ? Les macronistes n'omettent pas de souligner que le second quinquennat devra être celui des femmes. Allô Bruno, Gérald, Sébastien, pourquoi vous toussez ?