© ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP - Mayor of Marseille Jean-Claude Gaudin is pictured on October 20, 2017 in Marseille, southern France. (Photo by ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)
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ÉPISODE 1 : Où l'on découvre que Jean-Claude Gaudin, en fin de carrière, est toujours hanté par le fantôme de Gaston Defferre, l'ancien maire de Marseille

Jean-Claude Gaudin (79 ans) se présente voûté, le pas lourd, obligé par moments de s'appuyer sur son chef du proto­co­le pour gravir les marches menant à son pupitre. Puis, d'un ton appliqué, presque mécanique, il lit le texte que ses conseillers ont déposé devant lui. "Ce drame me hantera toute ma vie." Les mots sont prononcés sans cette chaleur, sans cet art oratoire qui, d'ordinaire, le carac­térisent. "J'ai fait face dans la tempête, avec la charge du capitaine qui doit remplir sa mission." Dans le nouvel hémicycle, creusé à six mètres sous le niveau de la mer à côté du Vieux-Port, le maire de Marseille préside le conseil municipal. Le premier après l'effondrement de deux immeubles, aux numéros 63 et 65 de la rue d'Aubagne, dans le quartier de Noailles, en plein centre-ville. Huit morts, un millier d'habitants ­évacués en urgence de leurs domiciles insalubres.

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Le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin et d'autres élus locaux rendent hommage aux victimes de l'effondrement d'immeubles rue d'Aubagne, le 20 décembre 2018

Le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin et d'autres élus locaux rendent hommage aux victimes de l'effondrement d'immeubles rue d'Aubagne, le 20 décembre 2018.

© / afp.com/GERARD JULIEN

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Dehors, les cercueils en carton allongent leurs ombres vers la mairie, dans le soleil de ce petit matin d'hiver. Une fanfare joue mezza vocce la Marche funèbre de Chopin. Devant trois rangées de barrières métalliques, 300 personnes se dressent sous les regards attentifs d'une compagnie de CRS. Le maire a choisi de reporter à la fin de décembre ce conseil municipal. Le temps que s'apaise un peu la fureur populaire. Un report jamais vu à Marseille depuis la Libération. Même au plus fort de la guerre d'Algérie, quand Gaston Defferre gardait dans son bureau un revolver char­gé, au cas où les tueurs de l'OAS chercheraient à l'abattre.

Defferre le chouchoutait

Trente ans que le spectre de l'ancien résistant tourmente la carrière de Jean-Claude Gaudin. Une vieille blague marseillaise raconte que, sur la tombe de Defferre, la pierre du Gard posée sur le couvercle a été mise là par les socialistes locaux, pour qu'il ne revienne jamais plus les harceler. Peine perdue. Le mythe de Defferre règne toujours sur la ville. Et Gaudin, discrédité par le drame de la rue d'Aubagne, en est désormais le prisonnier. En fin de mandat, ayant annon­cé qu'il ne se représentera pas, l'ancien prof d'histoire-géo­graphie risque d'entrer dans la postérité par la mauvaise porte. Celle réservée aux rois fainéants, qui n'ont pas fait grand-chose de leur pouvoir.

Defferre, les Marseillais l'appellent "Gaston". Gaudin, c'est "Gaudin". Et c'est tout. Seule la longévité politi­que rapproche les deux hommes. Trente-trois ans pour l'un, avocat nîmois, froid, protestant, chef de réseau dans la Résistance, aimant le conflit, orateur médio­cre, qui s'exprimait d'une voix nasillarde et dirigeait d'une main de fer sa fédé SFIO et son journal, Le Provençal. Vingt-cinq ans pour l'autre, fils de maçon, catholique fervent, enseignant chez les pères, tribun qui joue de son accent à la Raimu, de son humour et de sa bon­homie pour esquiver les conflits et manoeuvrer soutiens et opposants.

Ils se sont rencontrés en 1965. Douze ans déjà que Defferre dirige la mairie. Il s'appuie sur une alliance avec le centre et la droite, pour faire barrage au Parti communiste (PCF), qui domine la vieille ville et le port. Pour contrer les dissensions qui agitent les socialistes marseillais, Defferre veut élargir sa base sur sa droite. On lui recommande une étoile montante, un certain Jean-Claude Gaudin. Il le prend sur ses listes. Quelques semaines et une campagne musclée plus tard, voici ce dernier, à 25 ans, plus jeune conseiller municipal de Marseille.

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Jean-Claude Gaudin (L), MP of the Bouches-du-Rhone department and president of UDF (Union for French Democracy), and Gaston Defferre (R), PS Mayor of Marseille, both candidate for the municipal elections, arrive at the Hotel Frantel for a debate on France Inter radio, during the second round of the elections, on March 11, 1983, in Marseille.

Jean-Claude Gaudin et Gaston Defferre, maire de Marseille, au second tour de l'élection municipale du 11 Mars 1983.

© / G. FOUET/AFP

Chouchouté par Gaston, Gaudin enquille les délé­gations. Mais Paris vient troubler le jeu marseillais : à la fin des années 1970, socialistes et communistes ont signé un programme commun de gouvernement. Cette alliance devra être déclinée dans les villes gérées par le PS. Defferre freine, tergiverse, mais finit par se soumettre : en 1977, il se sépare sans états d'âme de tous ses adjoints de droite. A l'exception de Gaudin. Fraîchement élu, il hésite, puis choisit : la droite locale est à ­reconstruire. Il s'en chargera. Enrichies par le commerce avec les colonies, les grandes familles ont déserté la ville après la chute de l'empire colonial français. Et les rares clans de patriciens qui sont restés n'ont aucune envie de se lancer en poli­tique. Jeune garagiste dans le quartier du Vieux-Port, Jean Roatta est déjà, à l'époque, un fidèle de Gaudin. "En 1981, la bourgeoisie marseillaise s'est servie de Gaudin pour faire bouger la ville. Il était courageux. Eux n'avaient pas envie de se mettre à dos le pouvoir socialiste."

Il n'aura jamais sa revanche

A droite comme à gauche, l'heure est à l'émergence d'une nouvelle génération issue des classes moyennes. Gaudin va en tirer parti et vite s'illustrer en devenant député, dès 1979, et, surtout, en le restant en 1981. Le pays est balayé par la vague rose, qui emporte l'opposition sur son passage après l'élection de Mitterrand. Il est le seul élu de droite à conserver son siège dans les Bouches-du-Rhône. Le voilà idéalement placé pour les municipales de 1983, qui s'annoncent désas­treuses pour les socialistes. C'est compter sans l'expérience et la roublardise de Gaston Defferre. Ministre de l'Intérieur, il concocte un découpage électoral qui lui permet de sauver son siège alors qu'il est battu de 3 000 voix sur l'ensemble de la ville. Gaudin sort meurtri du combat. "Durant la campagne, l'accueil de la popu­lation était enthousiaste. Sans les tripatouillages des socialistes, on aurait gagné", regrette Jean Roatta.

L'heure de la revanche ne sonnera jamais. Defferre meurt le 7 mai 1986. C'est un choc pour tous les Marseillais. Les quadragénaires se souviennent avoir pleuré sur les bancs de leur école, ce jour-là. La voie est libre pour Gaudin. En 1995, il remporte enfin les municipales. Sa première décision : réinstaller dans son bureau le mobi­lier de Gaston Defferre. A peine est-il assis dans l'ancien fauteuil du "maire illustre", comme il l'appelle, que se pose la grande question : le système Defferre doit-il être maintenu ? Pendant trente ans, pour museler la CGT et le PC, l'ancien édile a placé, à tous les niveaux de sa mairie, des militants du syndicat Force ouvrière (FO). Après la chute de l'Union soviétique et alors que le PCF est entré en décomposition, est-ce encore nécessaire ? FO monnaie son soutien électoral.

Oui, FO continuera à cogérer la ville, décide alors le nouveau maire. Et donc à le soutenir pendant les élections. Ce sera le seul syndicat reçu dans le bureau du maire, et priorité sera donnée à ses militants pour les embauches de la ville. Marseille est découpée en huit secteurs électoraux inégaux, dont deux au nord, tout acquis à la gauche, et deux au sud, à la droite. Chaque voix compte, désormais. Embauchés sur des critères politiques plus que sur leurs compétences techniques, nombre d'agents municipaux "amis" se hissent à l'ancienneté dans la hiérarchie. Avec pour conséquence un lent délitement du service public.

Jean-Claude Gaudin, (C) president of UDF at the National Assembly, and Valery Giscard d'Estaing (L) support Simone Veil, candidate for the European elections, on June 12, 1984 in Marseille. (Photo by GERARD FOUET / AFP)

Jean-Claude Gaudin, avec le président Valéry Giscard d'Estaing qui soutiennent Simone Veil, candidate aux élections européennes de 1984.

© / GERARD FOUET / AFP

ÉPISODE 2 :

Gaudin, au commencement, c'est le verbe. Celui qui a subjugué dans les années 1950 le petit garçon de Mazargues, quartier populaire du sud de Marseille. Un après-midi, une traction s'arrête devant la place. Une femme en sort, se plante derrière un micro, commence un discours, mains croisées derrière le dos. Germaine Poinso-Chapuis captive la foule. Avocate, résistante, première femme ministre, figu­re de la démocratie chrétienne, c'est une amie de Defferre. Le jeune Jean-Claude rentre chez lui et parle de la "dame" à ses parents. Ils la connaissent, votent déjà pour elle. L'adolescent prend sa décision : il fera de la politique, pour pouvoir, comme elle, changer la ville par la voix.

Au collège où il enseigne, Gaudin devient l'un des profs les plus appréciés, pour sa faconde. Il calme sa classe en lançant des "Les grands, je les casse en deux, les petits, je les allonge !" En politique, ce sera pareil : d'emblée, la tchatche sera son atout maître. "La première fois que je l'ai vu, j'ai été subjugué par son aisance d'orateur, se souvient Jean Roatta. Cet homme si jeune qui arri­vait à passionner son auditoire avec ses paroles..."

Riposte imparable aux "questions perfides"

Depuis toujours, Gaudin est un conteur. Il assure lui-même la visite de la mairie lors des Journées du patrimoine, ce qui en fait chaque année un des lieux les plus courus de Marseille. Parler, parler, parler encore, au risque de se répéter : toute personne qui l'a vu plus d'une fois l'a entendu rejouer ses classiques. Parmi lesquels (liste non exhaustive) : "Je n'ai pas la baguetteu magiqueu de Harry Pôtèreu." "Dès qu'on creuse un trou à Marseille, on tombe sur le tibia de Jules César." Les camions poubelles "qui se croient sur le circuit Paul-Ricard." "Je ne parle l'anglais qu'avec Charles Pasqua"... En politique, il enjolive. Il baratine, aussi. Comme cette phrase, où il se prend à vanter les tarifs réduits accordés par la ville aux familles défavorisées dans ses cantines scolaires. "Du pur Gaudin, fulmine Samia Ghali, sénatrice (PS), élue des quartiers Nord qui le connaît par coeur. Il présente comme exceptionnelle une action qui est juste la norme dans n'importe quelle ville de France."

En cinquante ans de vie politique, Jean-Claude Gaudin s'est doté d'une riposte imparable quand il est pressé de "questions perfides" : commencer par une mise en perspective du sujet, lire scolairement la répon­se technique que son staff a posée entre-temps sous ses yeux, renvoyer vers l'adjoint qui suit le dossier et/ou placer, si nécessaire, une ou deux anecdotes pour faire rire. Bilan : 8 fois sur 10, la question demeure sans réponse.

Marseille's UMP right wing mayor and candidate for the March 2014 mayoral elections Jean-Claude Gaudin (R) speaks with a man at a market as he visits the Noailles district as part of his municipal election campaign on March 28, 2014, in Marseille, southern France, ahead of the upcoming second round of the French municipal election on March 30. AFP PHOTO / BERTRAND LANGLOIS (Photo by BERTRAND LANGLOIS / AFP)

Jean-Claude Gaudin à la "chasse aux voix" sur un marché lors des élections municipales de 2014.

© / BERTRAND LANGLOIS / AFP

Ce maire sait être drôle. Il sait aussi faire peur, quand il fait tonner sa grosse voix contre un élu d'oppo­sition ou un journaliste ayant le malheur de l'énerver et s'emporte dans un torrent de paroles qu'il est presque impossible d'interrompre. En cela, Gaudin est un bel exemple de l'école provençale des élus locaux. Préfet de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur (Paca) pendant quatre ans avant de devenir directeur de cabi­net de l'Elysée sous Nicolas Sarkozy, Christian Frémont, homme du Sud-Ouest, s'en étonnait encore en quittant Marseille : "A chaque réunion avec des élus, il faut accepter de s'empailler trois quarts d'heure avant de commencer à parler du fond. Ça fait partie du ritu­el." Chez Gaudin, c'est souvent au détriment d'une réelle étude des dossiers : "Une réunion avec lui, c'est un propos introductif avec des anecdotes, des rappels historiques... Et puis il passe la parole à son secrétaire général, qui gère la partie plans, financements, raconte un haut fonctionnaire qui a travaillé avec lui plusieurs années. Tout le contraire d'un Juppé à Bordeaux, qui déteste les propos introductifs et démarre lui-même direc­tement sur la technique."

Parfois, sa parole le démasque. Et l'on découvre un autre Gaudin, qui s'emporte en frappant l'air d'une main menaçante dirigée vers l'impertinent questionneur. Ainsi, lors du débat sur l'identité nationale, en 2010, il dénonce "les musulmans qui déferlent sur la Canebière" après une victoire de l'Algérie en Coupe du monde.

En 2014, il lance un "Occupez-vous aussi de vos enfants !" à des parents qui l'interpellent sur la mise en place plus que bâclée des acti­vités périscolaires à Marseille.

Le 5 novembre dernier, il tente un malheureux "Tiens, vous n'êtes pas sous les décombres ?" en direction d'un élu communiste qu'il croise devant les gravats de la rue d'Aubagne. Et tout au long de ses mandats, il parle de "reconquérir" le centre-ville, comme si les habitants s'étaient transformés en adversaires hostiles. "Gaudin est, à droite, porteur de la vision d'une Église assez rigoriste", rappelle Michel Pezet, ancien proche de Gaston Defferre et figure du PS, qui, pourtant, plaide les circonstances atténuantes à son sujet : "En politique, vous êtes tellement sous pression en continu... parfois les nerfs lâchent. Regardez Sarkozy, regardez Macron !" Mais il est vraiment difficile de ne pas entendre le fond de la pensée du maire dans ces phrases cinglantes, telles celles pronon­cées, en 2011, à l'encontre des agents municipaux en grève : "Comme vous ne votez pas pour moi, je fais comme je veux ! Et d'ailleurs je ne veux pas que vous votiez pour moi !"

Marseille's UMP right wing mayor and candidate for the March 2014 mayoral elections Jean-Claude Gaudin (R) waves at supporters as he visits the Noailles district as part of his municipal election campaign on March 28, 2014, in Marseille, southern France, ahead of the upcoming second round of the French municipal election on March 30. AFP PHOTO / BERTRAND LANGLOIS (Photo by BERTRAND LANGLOIS / AFP)

Jean-Claude Gaudin sait parfois être drôle. Il sait aussi donner de la voix pour faire valoir ses décisions.

© / BERTRAND LANGLOIS / AFP

ÉPISODE 3 : Où l'on prend connaissance des combats politiques du maire, qui se gagnent en fonction de frontières et d'amitiés électorales mouvantes

La démocratie participative, Jean-Claude Gaudin n'y croit pas. Le maire n'applique toujours pas dans sa ville la loi Vaillant, votée en 2002, qui oblige les communes de plus de 80 000 habitants à créer des conseils de quartier avec, si le maire le souhaite, un budget spécifique. Comme Defferre, il préfère s'appuyer sur les comités d'intérêt de quartier, associations autofinancées et souvent confisquées par des retraités, qui servent de courroies de transmission aux élus.

Pour Gaudin, seuls comptent les élections et le "sacre­ment du suffrage universel". A Marseille, les batail­les électorales se disputent à armes inégales. D'un côté, le "courant" politique du moment : une fois la gauche, une fois la droite. De l'autre, le clan au pouvoir, qu'il soit dans la tendance ou non, soutenu par le gouvernement et un découpage électoral maison. "Sous Mitterrand, je me suis retrouvé dans un canton avec 30 000 électeurs inscrits là où, de l'autre côté du port, celui de Jean-Noël Guérini n'en avait que 3 200", se souvient Jean Roatta. Ainsi se forme une coterie ­bizarre, où presque tous les coups sont permis, mais où l'estime réciproque est de règle. Ainsi en a-t-il été entre le maire UMP Jean-Claude Gaudin et le président PS du conseil général Jean-Noël Guérini. Le premier accuse régulièrement le socialiste d'étrangler financièrement Marseille et d'accabler l'équipe UMP pour sa mauvaise gestion lors des élections. Le second riposte en dénonçant une politique municipale "qui ne sert pas l'intérêt général mais seulement une catégorie de Marseillais". "A la grande époque, les deux élus s'étripaient à Marseille. Mais c'est en copains qu'ils se retrouvaient à la buvette du Sénat, ou dans l'avion, passant leur temps à rigoler de leurs amis respectifs", décrit un technicien territorial.

Des élections gagnées sur le fil

Il faut dire que le maire Gaudin et le président du conseil général Guérini ont beaucoup en commun : des origines modestes, un catholicisme fervent, et une ascen­sion au sein de leur famille politique envers et contre avocats et autres énarques. L'actuel maire de Marseille n'aura jamais eu un mot de trop contre son adversaire socialiste. Même quand celui-ci, élu de l'oppo­sition municipale, lui chipe la communauté urbai­ne, grâce à d'obscures tractations en coulisses, après les élections de 2008. Même quand Guérini se retrou­ve embourbé dans de sombres affaires de marchés publics qui lui vaudront une mise en examen pour prise illégale d'intérêts.

Avec le nouveau venu, Jean-Luc Mélenchon, ce sont encore ces étranges rapports où se mêlent rivalité et considération. De gauche et athée, Mélenchon est l'antithèse politique de Jean-Claude Gaudin. Sauf que lui aussi est sénateur, grand orateur et passionné d'histoire. Les deux hommes se respectent donc. Au point que, venant à Marseille se présenter aux législatives en 2017, Mélenchon réserve au maire sa première rencontre officielle.

Bernard Tapie est la seule exception à ces comportements de gentlemans politiciens. Brisant l'omerta, le milliardaire s'était permis des allusions à la vie privée de Gaudin, sur laquelle ce célibataire revendiqué a ­toujours fait preuve de la plus grande discrétion.

Dans ce climat de connivence non avouée, les élections se gagnent ou se perdent souvent à une poignée de bulletins près. En 1995, Gaudin remporte pour la première fois la mairie, alors qu'il est battu de 500 voix par le candidat PS sur l'ensemble des votes. En 2008, face à Jean-Noël Guérini, il gagne de justesse, sur un seul secteur, par 900 voix d'écart. Pour parvenir à la victoire, Gaudin donne tout. Comme un Chirac marseillais. Chaque élection est l'occa­sion d'une nouvelle jeunesse. En 2014, il hésite à se relancer pour un quatrième mandat. Il marche avec difficulté. Se dit fatigué. Ne veut pas faire le mandat de trop, ni "mourir en scène comme Molière". Sentant l'opportunité d'installer un socialiste à la tête de la ville, Hollande met en selle un homme que Gaudin abhor­re : Patrick Mennucci. Marseillais comme lui. Rond comme lui. Tribun comme lui, et qui l'assomme d'une punchline bien sentie : "Pour Jean-Claude Gaudin, la bonne gestion, c'est de ne pas aller en prison." Plus grave, Mennucci ne doit rien à Gaudin, il est en posi­tion de tout lui prendre.

Guérini partage la même détestation de Mennucci. Les adversaires de 2008 s'allient pour barrer la route, en 2014, au nouveau venu, sans chercher à le cacher. Gaudin repart pour un dernier tour de piste. La droite est sur les genoux. De l'avis même de ses lieutenants, l'unique idée, l'unique moteur de la campagne, c'est Jean-Claude Gaudin. La bataille métamorphose le vieux maire en un intraitable combattant. Mennucci s'effondre, laminé par l'impopularité de François Hollande et les déchirements de la primaire au sein du PS marseillais. Gaudin l'écrase et obtient la plus large majo­rité de sa carrière : 61 sièges sur les 101 que compte le conseil municipal. Mais le ver est dans le fruit : 42 % d'abstention, un record ; et seulement 90 000 voix pour Jean-Claude Gaudin. Moins de 1 électeur sur 4 a voté pour lui. Cinq ans plus tard, lors de ses voeux, il rela­tivise : "L'abstention, c'est dans toutes les grandes villes.C'est une tendance nationale. Ce qui compte, c'est que j'ai une majorité." Une ombre au tableau. Le Front national (FN) a profité de la situation et remporté une mairie de secteur dans les quartiers Nord.

ÉPISODE 4 : Où l'on part à la découverte des loupés de la municipalité marseillaise, plus soucieuse de l'embellie de la ville que du quotidien de ses habitants

"Aujourd'hui, Marseille c'est une très belle femme, avec une très jolie robe, mais qui est malade", analyse Samia Ghali. Tout au long de ses quatre mandats, Jean-Claude Gaudin a dit vouloir "réveiller la belle endormie" qu'était devenue sa ville. Il s'est présenté comme un maire élu "pour changer la vie quotidienne des gens". Et pour y arri­ver, il s'est engagé à transformer l'image de Marseille. C'était déjà écrit noir sur blanc, d'un ton martial, dans son livre-programme d'opposant en 1983 : "Il faut détruire la mauvaise réputation de Marseille", condition pour créer des emplois, en attirant investisseurs et touristes.

Sur le front du chômage, la victoire est indécise. "Depuis mon arrivée, le chômage a chuté de 23 % à 12 % de la population active", répète à l'envi Jean-Claude Gaudin. L'embellie de l'emploi ne profite pas à tout le monde : dans une étude présentée en 2018 dans les cercles de réflexion catholiques, le chercheur Philippe Langevin met en avant un chômage phocéen "toujours 2 points au-dessus de la moyenne nationale, avec 60 000 emplois manquants pour se hisser à la hauteur des autres grandes villes de France". Les écarts sociologiques font de Marseille "une des villes les plus inégalitaires du pays", avec 25 % de sa population vivant sous le seuil de pauvreté.

Une politique du tout-image

Autre point de vue du côté des touristes. Pour leur accueil, la municipalité a volé de succès en succès : ­tourisme d'affaires, lignes aériennes low cost, croisières, hôtels grand luxe... Ville, port et chambre de commerce affichent un front commun pour embellir la ville. En vingt-cinq ans, Marseille est ainsi passée de 66 000 à 1,5 million de croisiéristes par an. "Au départ, c'était loin d'être gagné, rappelle un haut fonctionnaire. Quand on ouvre le terminal croisières de Marseille, les concurrents s'appellent Barcelone et Gênes." Les grands événements dopent le tourisme. Cette quête d'image atteindra son paroxysme en 2013, lorsque Marseille est consacrée capitale européenne de la cultu­re. Pour une fois, les élus de tous bords sont parvenus à jouer collectif, à embaucher des experts compétents et à présenter un projet cohérent et ambitieux. Marseille entre dans le classement mondial des villes à visiter ­établi par le prestigieux New York Times. Gaudin exulte.

De leur côté, réunis en un groupe de "marseillologie", des chercheurs élaborent une critique de l'action municipale : une politique du tout-image, comparable à celle de Valence, en Espagne, qui mise tout sur le tourisme et les grands événements, au détriment des services du quotidien pour ses habitants. Ancien président de la région Paca, Michel Pezet renchérit, cinglant : "C'est une politique de coups, sans aucune vision globale. On n'a pas une réunion avec de grands urbanistes, de grands architectes qui diraient : "Voilà la ville du futur, celle vers laquelle on veut aller dans cinquante ans." Ça, tudieu, ça aurait de la gueule ! Aujourd'hui, quand des journaux parlent à Lille de "règlements de compte à la marseillaise", Jean-Claude, ça le rend fou de rage... Mais que projette-t-on à l'extérieur ? Quelle ambition portons-nous ?"

La critique prend de l'ampleur à la fin de 2015, quand une institutrice dénonce dans une lettre ouverte la vétus­té des écoles marseillaises : mal isolées, envahies par les rats et les cafards, rongées par les infiltrations d'eau... La presse s'empare du dossier, Libération titre en Une sur "La honte de la République". De jeunes parents se souviennent alors du temps où ils devaient porter une doudoune en classe pour ne pas peler de froid. Et s'indignent de constater que rien n'a changé pour leurs enfants.

People hold a paperboard reading "Mr Gaudin [Mayor of Marseille], take care of our city: step down!"("Mr Gaudin occupez-vous de notre ville : demissionnez") during a march on November 10, 2018 between the Old Port and the district of Noailles, the popular neighborhood where two buildings collapsed in Marseille on November 5, 2018. - The rescue services are "certain" that there is "no other victim" in the rubble of the buildings that collapsed in Marseille on November 5, 2018, where eight bodies were found, told the commander of Marseille's sailors- firefighters to the press on November 10, 2018. (Photo by CHRISTOPHE SIMON / AFP)

Nombre d'habitants de la ville reprochent à Jean-Claude Gaudin d'avoir négligé actions et investissements dans le logement ancien, les écoles et les équipements collectifs.

© / CHRISTOPHE SIMON / AFP

Déstabilisé, Jean-Claude Gaudin tempête, dénonce les "descriptions apocalyptiques". Pris à la gorge, il fait voter un plan d'urgence pour rénover les écoles. Le déca­lage entre la carte postale aimée des touristes et la dure réalité vécue par les Marseillais s'accroît encore, en 2017, quand la ville phocéenne est désignée capitale européenne du sport. Alors qu'elle est sous-dotée en équipements de proximité et que la moitié des enfants des quartiers Nord ne savent pas nager en sixième, par manque de piscines municipales.

Absences de contrôles sur les travaux du privé

A droite, rares sont ceux qui osent tirer la sonnette d'alarme. Au début de 2018, Renaud Muselier, ex-dauphin désigné du maire, se décide enfin à sortir la mitrail­leuse lourde à la télévision : "Gaudin a fait deux mandats de trop. Celui de 2008 était une cohabitation avec Jean-Noël Guérini et celui de 2014 ne sert à rien. La fin est dramatique, l'état de la ville est catastrophique." Dans sa mairie, Gaudin fait le gros dos. Sa majo­rité ne moufte pas. Nombreux sont ceux qui espèrent être adoubés par le maire pour lui succéder lors des muni­cipales de 2020.

C'est alors que les deux immeubles de Noailles s'ef­fon­drent, le 5 novembre, dé­clen­chant un séisme poli­tique. Gaudin s'est toujours dit "pragmatique", répétant que Marseille n'est "ni de droite ni de gauche, elle est populaire".

La catastrophe révèle au grand jour les failles de son action de maire : service public minimal, délégation au privé, sans contrôle sérieux du travail effectué dans les deux cas. "Georges Frêche, à Montpellier, a certes tenu des paroles horribles. Mais il allait sur le terrain lui-même, voir si le travail était fait. Jean-Claude, non", soupire Michel Pezet.

Des services de secours interviennent le 10 novembre 2018 près des immeubles effondrés à Marseille le 5 novembre 2018

Des services de secours interviennent près des immeubles effondrés à Marseille le 5 novembre 2018.

© / afp.com/CHRISTOPHE SIMON

Ce centre-ville, que Jean-Claude Gaudin voulait "reconquérir", a fait l'objet, dès les années 2000, de programmes de défiscalisation, incitant les propriétaires privés à en rénover les immeubles. Mais, très vite, des associations ont dénoncé des travaux hâtifs, le plus souvent en forme de cache-misère.

En 2002, dix-sept ans avant le drame de la rue d'Auba­gne, la chambre régionale des comptes avait poussé un cri d'alerte sur "l'absence de contrôles", sur la réalité des travaux dans le privé, sur le retard pris par la ville dans la remise en état des immeubles dont elle est propriétaire.

Après le drame, d'autres rapports refont surface. Ils pointent les défaillances des services municipaux dans la lutte contre l'habitat insalubre et dénoncent la politique globale du logement menée par la municipalité Gaudin. En construisant des HLM aux loyers inaccessibles aux plus pauvres, elle a précipité toute une frange de la population marseillaise dans les bras de marchands de sommeil. Là aussi, les considérations électorales ont faussé la politique du logement : à droite comme à gauche, l'habitat social est perçu comme une gestion des réservoirs de voix.

Gaudin devient l'objet du ressentiment populaire. Dès la première manifestation, le 10 novembre, une foule furieuse défile sous ses fenêtres hurlant "Démission !" et "Assassin !" Sur les réseaux sociaux opposants et citoyens, comme dans des confidences distillées en off, les élus de la majorité anticipent le verdict de l'Histoire, tant redouté par l'ancien prof. "Gaudin voulait finir comme Defferre, il partira comme Tasso." Henri Tasso, autre fantôme invoqué en forme d'exorcisme par Jean-Claude Gaudin : un maire destitué par l'Etat, en 1938, après les 73 morts de l'incendie des Nouvelles Gale­ries, à Marseille. Un sinistre terrible aggravé par l'incurie des pompiers et des policiers municipaux.

A Paris aussi, Gaudin est conspué. Les éditorialistes qui, jusqu'au 5 novembre, étaient ravis d'entendre son inimitable accent provençal dans leurs émissions spéciales sur Marseille réclament désormais sa tête en se demandant "comment il peut encore être maire". Dans l'opposition comme dans certains collectifs citoyens, on rappelle que Gaudin n'est que la partie émergée d'un système, un bouc émissaire bien pratique. "Personne dans sa majorité n'a jamais protesté, rappelle Samia Ghali. Et l'État aussi s'est très bien accommodé de la situation déplorable de Marseille. Quelle que soit la majorité au gouvernement, c'était toujours : "N'embêtez pas Gaudin.""

(From L) French right-wing Les Republicains (LR) party vice-president and candidate for the party's presidency Laurent Wauquiez laughs with Mayor of Marseille Jean-Claude Gaudin, next to President of Bouches-du-Rhone department Martine Vassal during a campaign meeting in Marseille, southern France, on November 27, 2017. - The elections for the LR presidency will be held on December 10 and 17. (Photo by ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)

Jean-Claude Gaudin reçoit Laurent Wauquiez en compagnie de Martine Vassal, présidente du conseil départementales des Bouches du Rhone en 2017.

© / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

ÉPISODE 5 : Où l'on voit comment l'édile a organisé ses dernières actions avec l'idée de marquer pour toujours l'histoire de Marseille

Avant la catastrophe de la rue d'Aubagne, tout était en place pour un départ avec les honneurs du chef de la majo­rité gouvernant Marseille depuis un quart de siècle. En héri­tage, Gaudin laisse quelques réussites. Première d'entre elles, la création d'une métropole Aix-Marseille. En 1966, Defferre n'avait pas voulu de cette association afin de ne pas partager le pouvoir avec les communistes, majoritaires dans les communes de la périphérie. Marseille avait alors pris un retard irrattrapable en matière de ­ressources fiscales et d'équipements. Cinquante ans plus tard, appuyé par François Hollande, Gaudin a mis tout le poids de sa science du compromis et de son entregent pour répa­rer l'une des pires erreurs de Gaston. "Sans lui, cette métro­pole n'aurait jamais existé, reconnaît Michel Pezet. A la fin de sa carrière politique, il a senti qu'il fallait le faire, que ça lui permettrait d'entrer dans l'Histoire."

Pour surmonter les oppositions de toutes les riches communes entourant Marseille, dont principalement Aix-en-Provence, Gaudin a accepté le renforcement du pouvoir des maires au sein de la métropole : "J'ai même dû aller jusqu'au Conseil constitutionnel pour le faire vali­der", rappelle-t-il. Il lui a aussi fallu se résoudre à ce que ces maires lancent, avant d'être absorbés, une pléiade de travaux pharaoniques, plombant pour longtemps les finan­ces de la nouvelle métropole. "Créer un esprit métro­politain chez les élus sera le prochain chantier. Et il sera décisif pour l'avenir de Marseille, insiste Jean Roatta. Mais Jean-Claude Gaudin a réussi à en poser les bases."

"On croit qu'un maire sait tout, mais je ne savais pas"

Autre réussite, de moindre envergure, à mettre au crédit du maire, s'éviter une éventuelle cuisante défaite électorale aux municipales de 2020. En septembre dernier, Gaudin a démissionné de la présidence de la métro­pole et annoncé qu'il ne se représentera pas. "Je ne serai pas chassé par le dégagisme", se justifie-t-il alors. Une manoeuvre habile qui lui permet de laisser la présidence de la métropole non pas à l'un de ses dauphins désignés, mais à Martine Vassal, déjà présidente (LR) du département. A la tête des deux collectivités les plus étendues et les plus riches des Bouches-du-Rhône, qui doivent fusion­ner d'ici à deux ans, celle-ci se retrouve en position de force avant les municipales. A la différence de Defferre, Gaudin laisse un camp en état de marche, avec une héritière clairement désignée.

Contraint et forcé, Gaudin s'est enfin attaqué au fonctionnement de la mairie. "J'essaie de mettre de l'ordre pour celui ou celle qui me succédera", assure-t-il sobrement, oubliant de préciser qu'il est poussé par une enquê­te du Parquet national financier ouverte à ce sujet en 2017. Jean-Claude Gaudin et son cabinet veulent tailler à la hache dans les prébendes et les arrangements qui gouvernaient jusque-là la gestion du personnel. "Quand je suis passé dans certains services après les gendarmes, je me suis aperçu que le directeur n'était même pas là, recon­naît-il. Je sais que l'on aime penser qu'un maire sait tout, mais je ne savais pas."

Le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin devant l'hôtel de ville de Marseille, le 20 octobre 2017

Personne ne sait quelles seront les activités de Jean-Claude Gaudin quand il aura quitté la vie politique en 2020.

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Restent les huit morts de la rue d'Aubagne. Une tache indélébile qui met en évidence un quart de siècle d'inertie et d'incurie de la mairie face aux immenses problèmes sociaux qui minent Marseille. Jean-Claude Gaudin veut croire que ce drame est de ces catastrophes sur lesquelles un élu n'a aucune prise. Il s'absout de toute responsabilité en le rangeant aux côtés du double assassinat terroriste de la gare Saint-Charles, en 2017, du meurtre du jeune Nicolas Bourgat par un délinquant, en 1996, ou de celui du jeune Ibrahim Ali par des colleurs d'affiches du FN, en 1995... "Je sais qu'en 2020 certains ne voudront pas être sur la photo avec lui, reconnaît Jean Roatta. Mais c'est une bêtise."

Fidèle à son habitude, le maire distribue les coups de patte : "A ceux qui doutent aujourd'hui, je leur rappelle qu'ils ont tout voté", tance-t-il lors de ses voeux pour 2019. Et met en garde : "Je soutiendrai la liste qui contiendra le plus de mes anciens adjoints." Circulez, il n'y a rien à ajouter.

Pourtant, aujourd'hui, une question reste sans réponse. Que va-t-il faire de sa vie après 2020 ? Dans quinze mois, il ne lui restera plus aucun mandat. Ancien vice-président du Sénat, ancien président de la commission d'investiture de l'UMP, Gaudin a pris ses distances avec la politique natio­nale depuis 2015, après avoir refusé une place au Conseil constitutionnel "pour ne pas devoir quitter la mairie". Pas de famille, pas d'enfant. Une vie entière consacrée à la politique. "J'ai mes Mémoires à finir", assu­re-t-il. Michel Pezet en doute : "Sans la rue d'Auba­gne, il partait bien. Il aurait écrit ses Mémoires et puis un diction­naire amoureux de Marseille, comme Juppé à Bordeaux. C'est un terrible pied de nez de l'Histoire."

Au crépuscule de soixante-cinq ans de vie politique, après avoir tant raconté le passé de sa ville et tellement tenté d'en dessiner l'avenir, Jean-Claude Gaudin s'apprê­te à entrer dans les livres d'Histoire. Avec l'espoir secret d'y faire l'objet d'un chapitre entier, et non de quelques paragraphes.

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