Neuf heures, vendredi 1er mai 2020. Une poignée de membres du service d'ordre du Rassemblement national, ainsi qu'une quinzaine de journalistes et de photographes, patientent au pied de la statue de Jeanne d'Arc, place des Pyramides, au coeur du 1er arrondissement de Paris. Toute la ville est endormie. Les Tuileries, en contrebas, sont fermées, et le vent s'engouffre dans une rue de Rivoli déserte. Le coronavirus a non seulement vidé les artères des passants et touristes, mais aussi chassé les militants nationalistes qui avaient pris l'habitude de se réunir chaque 1er mai, depuis 1988, pour célébrer la pucelle d'Orléans (le rendez-vous avait auparavant lieu le deuxième dimanche de mai).
Six minutes montre en main
Seul un carré blond surgit d'un utilitaire Citroën. Marine Le Pen, veste bleu marine et boutons dorés, sort masquée du véhicule, suivie de Jordan Bardella, vice-président du parti. Celui qu'on-ne-doit-pas-appeler-numéro-2, même s'il en épouse toutes les fonctions. Lui aussi arbore un masque chirurgical sur le nez. Sous l'oeil des caméras, les deux élus enfilent leurs écharpes, puis déposent une gerbe d'hortensias et de roses au pied de la statue. La présidente du RN prend quelques minutes pour répondre aux questions des journalistes, insiste sur le port du masque "nécessaire dans l'espace public", et rappelle son opposition au plan de déconfinement du gouvernement. Sur Jeanne d'Arc, rien. Les traditions maison ont changé, même si Marine Le Pen retrouve pour la première fois depuis 2015 cette statue, profitant de l'absence de son père Jean-Marie Le Pen. À neuf heures et six minutes, la députée du Pas-de-Calais s'éclipse.
9h10. Jean-Marie Le Pen poste une vidéo. Pour la première fois depuis 1979, le fondateur du Front national ne s'est pas déplacé pour rendre hommage à Jeanne d'Arc. À 91 ans, le vieil homme, "qui se porte comme un charme" selon son entourage, avait pourtant prévu une visite éclair pour faire honneur à la "très vieille relation qui l'unit à Jeanne d'Arc, et qui n'a rien à voir avec la politique", nous avait annoncé son collaborateur, Lorrain de Saint-Affrique. Las, l'ancien candidat à la présidentielle a finalement renoncé, officiellement car "des gens voulaient venir de toute la France, ça n'était pas gérable avec le confinement". Régulièrement hospitalisé ces dernières années, il appartient aussi à la catégorie des personnes vulnérables. C'est donc via une vidéo d'une minute et trente secondes postée sur YouTube, depuis sa maison de Rueil-Malmaison, que "Le Vieux", comme on le surnomme à l'extrême droite, s'exprime. "Il aura suffi d'un grain de sable, le coronavirus, pour faire dérailler le mondialisme", commence le patriarche. "Pourtant cette année, c'est le 100e anniversaire de la canonisation" de Jeanne d'Arc, rappelle-t-il, avant de conclure par son célèbre appel, "Sainte Jeanne, au secours !" Une marche écossaise en fond sonore et le blason de la sainte posé sur son bureau rappellent que l'ex-député européen n'entend pas renoncer au folklore cher à son camp.
Onze heures, lancement du Facebook Live du Rassemblement national. Jordan Bardella joue les Monsieur Loyal en distribuant la parole dans ce qui était annoncé comme une succession "de tables rondes". En réalité, un enchaînement de petites vidéos montées et de courtes interventions d'élus du RN. "Nous avons tenu à être une force de proposition", insiste l'ancienne tête de liste aux Européennes. Dans un parti toujours en quête de crédibilité, comment faire pour ne pas rester une simple caisse de résonance des critiques faites au gouvernement ? Comme pour les municipales - quand le slogan "La gestion RN, ça marche !" était répété en boucle - la parole est donnée à trois élus censés incarner le sérieux du parti lepéniste. Les maires Julien Sanchez (Beaucaire) et Steeve Briois (Hénin-Beaumont) vantent les dispositifs mis en place dans leurs mairies respectives, tandis que la députée européenne Julie Lechanteux se charge de critiquer l'Union Européenne.
De courts clips, efficaces et rythmés, martèlent les éléments de langage du parti depuis le début du confinement : "mensonges" du gouvernement sur les masques, incapacité de l'Union Européenne à agir dans cette crise, et violences dans les quartiers populaires. "Face à ce chaos, la capitulation", dénonce le sénateur RN Stéphane Ravier dans une rapide intervention.
Onze heures quarante, discours de Marine Le Pen. En ce 1er mai 2020, Jeanne d'Arc n'est plus qu'un prétexte à dérouler une autre métaphore, loin de Domrémy et de la vallée de la Loire.

Capture d'écran du discours de Marine Le Pen, le 1er mai 2020
© / CVLC
La présidente du RN a décidé de replacer la statue en bronze doré - sculptée par Emmanuel Frémiet peu après la défaite de 1870 de la France face à la Prusse - dans son contexte historique. "Ce monument personnifie la volonté de tout un peuple de relever le défi de l'humiliante défaite de Sedan face à la Prusse militariste. Une défaite due à une impréparation que des politiciens bravaches avaient mésestimée", estime Marine Le Pen. Pendant une vingtaine de minutes, celle qui est déjà candidate déclarée à la prochaine présidentielle a dressé le parallèle avec la situation de 2020 : la défaite de 1870, comme la crise du coronavirus, seraient le produit de l'impréparation des dirigeants, de l'arrogance des élites, et signeraient la faillite d'un système (dans un cas l'Empire, dans l'autre "le mondialisme"). L'occasion pour la députée d'appeler "le pays à une grande alternance (...) pour retrouver, avec la résilience nationale, les voies de la sécurité et de la grandeur". Philippe Olivier, conseiller spécial de la présidente du parti et député européen nous avait prévenus : "Il n'y aura pas de reniement, Marine Le Pen ne veut pas abandonner Jeanne d'Arc. Pour autant, nous élargissons le spectre de nos références historiques."
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"Je t'aime dans tes malheurs ! Ô France depuis cette guerre", a lancé Marine Le Pen au moment de conclure, citant le poète Sully Prudhomme, prix Nobel de littérature en 1901. Nous sommes loin du ton léger utilisé dans ses dernières interventions sur Facebook, où elle conseillait de profiter du confinement pour regarder les films populaires Rencontre avec Joe Black ou Fast and Furious 8. Jean-Marie Le Pen aussi aime citer Sully Prudhomme dans ses discours. À une différence près : ces dernières années, ce n'est pas Repentir, mais Vase brisé, que celui qu'on surnomme "Le Menhir" a pris l'habitude de déclamer. Le récit d'un chagrin d'amour, d'une fêlure devenue brisure, que le père se plaît à dérouler lorsqu'on évoque sa fille et son éviction du Front national.
