© AFP - Jacques Chirac, entouré de Dominique de Villepin et de Michèle Alliot-Marie, le 8 mai 2007 sur les Champs Elysées.
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Soixante ans de Ve République sont là pour le rappeler : parfois le chef de l'Etat veut changer de Premier ministre et n'y parvient pas, parfois il veut le garder et n'y parvient pas, parfois même - mais ne le lui dites surtout pas - il se fait forcer la main. Au sommet de l'Etat, dans le secret des échanges entre les deux têtes de l'exécutif, une de fous, que L'Express vous raconte dans une série inédite de 6 épisodes.

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EPISODE 3 : Un président ne fait pas ce qui lui plaît

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Il y a la Constitution, et il y a les hommes. La loi fondamentale, on l'a vu, fait du président le seul décisionnaire pour le choix de son Premier ministre. La vie politique n'est pas toujours si simple. Voyez les deux séquences retenues aujourd'hui par L'Express : en 2005, au lendemain du référendum perdu sur la Constitution européenne, Jacques Chirac s'apprête à nommer Michèle Alliot-Marie. Sauf que Dominique de Villepin, ancien secrétaire général de l'Elysée alors ministre de l'intérieur, ne l'entend pas de cette oreille. En 1976, geste à ce jour unique dans l'histoire de la Ve République, c'est le Premier ministre qui fait un bras d'honneur au président : Chirac part de Matignon en claquant la porte au nez de Valéry Giscard d'Estaing.

2005 : Chirac voulait Alliot-Marie, ce sera Villepin

C'est un week-end de folies, qui échappe totalement au regard des Français. Eux scrutent le référendum sur la Constitution européenne, qui se déroule le dimanche 29 mai 2005. Jacques Chirac, lui, pense au jour d'après. Il va perdre, il le sait, le non va être majoritaire et provoquer une crise majeure dans tout le vieux continent. "The yes needs the no to win against the no", avait prévenu le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin. Lequel needs the yes to stay. Ou pas. Cela fait trois ans qu'il a été nommé à la tête du gouvernement, il a déjà évoqué avec le président la fin de son bail, quel que soit le résultat du référendum. Il a fait son temps, il ne s'accroche pas, par loyauté vis-à-vis de Jacques Chirac, par usure aussi. Matignon morne plaine.

De l'autre côté de la Seine, en revanche, c'est le branle-bas de combat. Le samedi c'est l'heure d'Alliot-Marie. Elle est ministre de la Défense, c'est la première femme à occuper ce poste et les militaires ont appris depuis longtemps à se taire. Depuis 2002, elle tient la boutique. Jacques Chirac n'a pas oublié qu'en 1995, à l'heure de choisir entre lui et Edouard Balladur, elle fut "la passerelle" alors qu'il aurait aimé pouvoir compter davantage sur elle. Mais la situation est tellement grave qu'il n'a plus le loisir de faire le difficile. Sa présidence va s'achever dans deux ans, il est affaibli autant qu'après sa dissolution ratée de 1997, sauf qu'il a bien conscience que cette fois, il ne pourra pas remonter la pente et se présenter encore à l'élection présidentielle. Alors il a décidé d'être, après François Mitterrand avec Edith Cresson, le second chef de l'Etat français à promouvoir une femme à la tête du gouvernement.

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Au ministère de l'Intérieur, Villepin en sait des choses: il fait le forcing dans le bureau du président

A quelques mètres du palais de l'Elysée, place Beauvau, un homme ne l'entend pas de cette oreille : Dominique de Villepin. Le hic, c'est qu'une formule lui est attribuée selon laquelle il est "le cerveau de Chirac". On ne prête qu'aux riches. Le double hic, c'est que là où il se trouve, au ministère de l'Intérieur, il en sait des choses... Cocktail explosif : tout le week-end, il fait le forcing dans le bureau du président dont il fut, sept années durant, le secrétaire général. Le ministre de l'Intérieur répand la peur au sommet, la peur sur la fin d'un mandat qui ne tiendrait plus qu'à un fil. L'ordre serait menacé, les rues pourraient devenir incontrôlables dans la foulée du scrutin, il faut à Matignon un homme ferme, qui travaille en totale symbiose avec le chef de l'Etat. Si, en plus, il peut avoir une particule et la chevelure poivre et sel...

Le "cerveau" de Chirac ? Le voilà en tout cas qui lui force la main. Michèle Alliot-Marie aura été Premier ministre l'espace d'un week-end. Le lundi, elle est en suspens. Le mardi 31 mai, elle est redevenue ministre de la Défense. En fin de matinée, l'Elysée annonce la nomination de Dominique de Villepin. Le soir, à la télévision, Jacques Chirac se justifie : "Il a l'autorité, la compétence, l'expérience nécessaires." De manière inédite, il annonce également qu'il a "demandé à Nicolas Sarkozy de rejoindre le gouvernement comme ministre d'Etat". Par où tu es rentré, on t'a pas vu sortir. Moins d'un an plus tôt, il avait montré la porte à celui qui était ministre de l'Economie et de plus en plus candidat à l'élection présidentielle. Le chef de l'Etat est aux abois : il ne nomme plus, il enregistre les choix des autres.

Le président Valéry Giscard d'Estaing (D) et son Premier ministre d'alors Jacques Chirac (G), au palais de l'Elysée à Paris le 25 août 1976

Le président Valéry Giscard d'Estaing (D) et son Premier ministre d'alors Jacques Chirac (G), au palais de l'Elysée à Paris le 25 août 1976

© / afp.com/-

1976 : Chirac claque entre les doigts de Giscard

A l'époque on n'avait jamais vu cela ; et depuis, on ne l'a jamais revu. Le 25 août 1976, depuis l'hôtel Matignon, Jacques Chirac déclare : "Je ne dispose pas des moyens que j'estime nécessaires pour assumer efficacement mes fonctions de Premier ministre. Et dans ces conditions, j'ai décidé d'y mettre fin." La Constitution stipule que c'est plutôt le président qui "met fin" aux fonctions du chef du gouvernement.

Entre Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac, c'est une valse à trois temps : malentendus, tensions, rupture. Le 31 janvier 1975, un remaniement laisse le chef du gouvernement pour le moins amer : "J'en ai assez, c'est lui [Michel Poniatowski, le plus fidèle des giscardiens] qui fait les gouvernements, je suis tout de même Premier ministre !" Il est aussi secrétaire général de l'UDR (ancêtre du RPR), après une espèce de coup d'Etat dans le parti, et voici maintenant ses troupes qui le poussent à la rupture. "Le traître d'hier est devenu le recours de demain, écrit Guillaume Tabard dans La malédiction de la droite (Perrin). Incroyable retournement. Chirac qui avait sacrifié le gaullisme sur l'autel du giscardisme entend désormais sacrifier le giscardisme pour ressusciter le gaullisme. Ou plutôt pour donner naissance au chiraquisme." Les cantonales de mars 1976 virent au fiasco, le fameux dîner de Brégançon de juin 1976 auquel Giscard a convié son moniteur de ski, vexant Chirac à jamais, tourne au psychodrame.

"Comme tout cela est dommage. Nous aurions pu faire de grandes choses ensemble" (Giscard)

Le couple exécutif ne passera pas l'été. Le 26 juillet 1976, Jacques Chirac remet une lettre à Valéry Giscard d'Estaing : "Au cours de ces derniers mois, je me suis permis à plusieurs reprises de vous exposer les raisons politiques et économiques qui commandaient, selon moi, une reprise en main énergique du gouvernement. (...) Cela suppose évidemment un renforcement sans équivoque de l'autorité du Premier ministre. J'ai cru comprendre que ce n'était ni votre sentiment ni votre intention." Giscard fait alors du Giscard : Chirac doit lanterner ; le président, après deux déplacements internationaux, a piscine (ce sont les vacances).

Les deux hommes se retrouvent le 25 août. On se croirait à l'enregistrement de Vidéo gags. "Vous n'entendrez plus jamais parler de moi", dit Chirac à Giscard, l'informant de son intention d'ouvrir une galerie d'art à Nice (nous sommes en 2020, les Azuréens attendent toujours). "Comme tout cela est dommage, répond VGE. Nous aurions pu faire de grandes choses ensemble." Il ne jettera jamais la rancune à la rivière. "Ce qui l'anime, c'est un désir fanatique d'accéder à la présidence de la République. Cette obsession efface pour lui tout le reste, les convictions aussi bien que le respect des règles", écrira-t-il plus tard au sujet de Jacques Chirac. Qui ne sera pas en reste : "Giscard ne pense qu'à plumer l'UDR, observera-t-il en privé quelques mois après sa démission. Je trouve que c'est inutile, mais enfin, c'est ce qu'il veut. L'UDR, je la lui ai pourtant amenée sur un plateau. Mais il n'a pas su s'en débrouiller. Pour finir, il voulait que je lui tienne le cou pendant qu'il la plumait. Je n'ai pas marché." Sa marche, ce sera celle qui le conduira à la mairie de Paris deux ans plus tard, à l'Elysée dix-neuf ans plus tard.

"Je vous apporte ma lettre de démission. La date est en blanc." (Chirac)

Valéry Giscard d'Estaing, dont la mémoire n'avait d'égale que la rancoeur (et réciproquement), racontera dans le deuxième tome de ses Mémoires, Le Pouvoir et la vie, une scène qui se déroule le 28 mai 1974. La veille, il a proposé à Jacques Chirac de devenir son Premier ministre : "Lorsqu'il revient me voir, le lendemain, il tient à la main une serviette plate, de cuir noir. Il en sort une enveloppe, et me la tend. Je l'ouvre. Elle contient une feuille blanche, que je déplie. Elle porte l'en-tête gravé du Premier ministre. Et quelques lignes manuscrites : "J'ai l'honneur de vous présenter ma démission et celle de mon gouvernement en application de l'article 8 de la Constitution." Jacques Chirac m'en commente le contenu : "Je vous apporte, monsieur le président, ma lettre de démission. La date est en blanc. Il faut que vous soyez libre de mettre fin à mes fonctions et à celles du gouvernement quand vous le souhaiterez.'' Il fait référence, en effet, à une lacune de notre Constitution qui ne précise pas les conditions dans lesquelles le président de la République peut mettre un terme à l'exercice des fonctions du Premier ministre. Le problème avait été soulevé au moment du départ de Jacques Chaban-Delmas. Sans doute le président Pompidou avait-il évoqué cette difficulté devant Jacques Chirac."

Giscard précise qu'il a conservé cette missive jusqu'en août 1976 : "Lorsque je mentionnerai devant lui l'existence de cette lettre, Jacques Chirac insistera à l'époque pour que je n'y fasse pas d'allusion publique..." L'épisode souligne une bizarrerie de notre Constitution : en théorie, un Premier ministre peut s'accrocher à son fauteuil sans que le président n'ait le pouvoir de le déloger.

(à suivre...)

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