Il est un sujet qui ne manque jamais de s'insinuer dans les campagnes présidentielles, et que pourtant l'on ne met jamais en avant, un sujet à bas bruit, inévitable mais guère nourricier, présent mais quasi absent, nécessaire mais secondaire : ce sujet, c'est celui de la pauvreté.

Par quelque bout qu'on le prenne, et quoi qu'on veuille faire dire aux statistiques, le sujet reste, en France, endémique : 8 à 11 millions de pauvres, selon les critères qu'on retient, 300 000 SDF, un Français sur cinq en situation de privation... Enfants, jeunes, femmes seules, chômeurs de longue durée, réfugiés s'enferment dans des spirales de misère avec une folle rapidité. Tout se passe comme si l'action publique relevait dans ce domaine d'un immense tonneau des Danaïdes : le temps que l'on sorte les uns de la pauvreté, les autres y sont tombés parce que la pauvreté n'est pas seulement un état mais une dynamique sociale, culturelle, économique, morale parfois. Il n'est pas d'existence qui ne soit exposée à la possibilité de la pauvreté, pas de citoyen de notre pays qui ne sache, profondément, que la précarité extrême peut devenir son lot, la pauvreté son horizon, que nos très nombreux filets de sécurité comportent d'importantes lacunes, et surtout que le ressort moral, cette espèce de principe de vitalité qui construit toute trajectoire de vie, se brise aisément sous l'effet d'un accident de vie important.

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C'est que tout cela ne peut reposer sur des dispositifs, mais sur des hommes et des femmes dont la fonction est, dans chaque segment de notre société, de repérer et remédier

On aurait tort de penser que les candidats s'en désintéressent. Plusieurs d'entre eux, ou leurs représentants, sont venus le 10 janvier dernier en parler devant la Fédération des acteurs de la solidarité. De ce thème, Jean-Luc Mélenchon a fait une préoccupation vive ; il s'exprime régulièrement, il alerte, il s'inquiète. Anne Hidalgo n'en a pas fait un cheval de bataille, mais sa proposition de maintenir la retraite à 62 ans s'appuie sur la statistique selon laquelle en France un quart des plus pauvres meurent avant 62 ans. On pourra objecter que ces très pauvres n'ont pas eu d'emploi et sont peu concernés par la retraite, qu'à 62 ans, il est déjà trop tard : aucun assaut de froide sociologie ne fera justice de cette statistique sinistre. Fabien Roussel veut éradiquer la pauvreté en éradiquant le chômage, cependant que Yannick Jadot veut un revenu citoyen après 18 ans sortant les jeunes de la trappe à pauvreté que représente le passage à la majorité. Côté Pécresse, on s'alarme de la gangrène de la pauvreté - son "archipélisation", pour reprendre le thème de Damien Abad - et l'on entend s'y attaquer notamment en soutenant les femmes seules avec enfants, particulièrement paupérisées. Le président de la République avait dès 2017 annoncé un plan pauvreté, succédant à celui de François Hollande, dont les objectifs ont été dévoilés en septembre 2018, et dont Christelle Dubos devait assurer, au sein du gouvernement, la mise en oeuvre. Puis une "stratégie contre la pauvreté" a été publiée en novembre 2021 dotée de 8,5 milliards d'euros avec, au centre, cette préoccupation que la pauvreté ne se "transmette pas héritage". De là une lutte essentiellement axée sur les déterminismes sociaux pénalisant dès la petite enfance (alimentation, santé, etc.).

Etrangement, depuis des années, les résultats sont là et ne sont pas là. Certains dispositifs fonctionnent, d'autres non. C'est que tout cela ne peut reposer sur des dispositifs, mais sur des hommes et des femmes dont la fonction est, dans chaque segment de notre société, de repérer et remédier. On peut tant qu'on voudra déployer des mesures : il faudrait non un membre du gouvernement pour s'en occuper, mais une action transversale à tous nos silos politiques et administratifs, car la vérité est que la pauvreté est ondoyante, interstitielle, parfois invisible quand on la cherche. Elle se dissimule au regard, elle se laisse ignorer, oublier.

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Le déclassement que provoque la pauvreté n'est pas neuf mais il devient particulièrement vif dans une société où toute valeur est d'abord pécuniaire, et qui s'est structurée autour de l'acte de consommer

Le sujet touche au plus vif de notre contrat social. D'abord économique, la pauvreté est ce mal invisible qui détache un pan entier de la société des préoccupations du reste du corps social. Les très pauvres ne votent pas. Ils sont exclus de l'éducation et de la culture. Ils ne voyagent pas. Réduisent leur vie sociale. Sont livrés à la loi de la rue. La survie au jour le jour devient leur unique souci. Le déclassement que provoque la pauvreté n'est pas neuf mais il devient particulièrement vif dans une société où toute valeur est d'abord pécuniaire, et qui s'est structurée autour de l'acte de consommer. Aussi, la pauvreté met cruellement en relief la terrifiante arrogance de notre organisation démocratique, qui se berce sans retenue de supériorité morale, quand le renoncement à la dignité élémentaire de la vie de plusieurs millions de citoyens représente simplement la trahison de toute la promesse républicaine.

L'évidente monstruosité de cette quantité inouïe de pauvres - de tous âges, tous sexe, toute provenance - devrait s'imposer à chaque Français comme la première raison de mobiliser les ressources de notre Etat, de nos entreprises, de nos engagements individuels. L'éradiquer devrait être le premier devoir d'un gouvernement. Il est utile sans doute de jouer du clairon quand nos licornes croulent sous les milliards ou que nos avions dernier cri sont vendus à des puissances étrangères. Intuitivement, il me semble cependant que chaque Français ressentirait davantage de fierté encore à savoir que personne dans notre pays ne mourra de froid cet hiver.