Décidément, ils étaient nombreux à gauche à avoir la tête ailleurs lorsqu'il s'est agi de signer l'appel à manifester le 10 novembre prochain contre l'islamophobie. Le texte a visiblement très mal tourné au sein des partis politiques et les lectures du texte - ou des initiateurs - semblent avoir été quelque peu expédiées. François Ruffin, en vacances à Bruxelles, était en train de manger des frites et des gaufres avec ses enfants lorsqu'il a donné son accord, a-t-il assuré ce mercredi sur France Inter. Sur France Info, c'était au tour de Yannick Jadot d'émettre des réserves sur sa propre signature : l'eurodéputé a concédé des désaccords avec des passages de la tribune publiée par Libération et Mediapart.
Des élus de la plupart des formations de gauche - à l'exception notable du PS - étaient pourtant représentés au moment de la publication de la tribune. Mais depuis quelques jours, une certaine gêne paraît s'emparer de cette partie de la classe politique. Le Parti socialiste a lui décidé de prendre les devants, en allant jusqu'à délibérer mardi soir au bureau national de la volonté de participer ou non à la mobilisation dominicale. Le PS a décidé de ne pas s'associer à l'initiative. "Nous avons décidé de ne pas participer car nous refusons de nous montrer avec des gens pour lesquels nous n'avons aucune proximité, justifie le premier secrétaire du parti, Olivier Faure. Il faut témoigner de toute notre solidarité avec nos concitoyens de confession musulmane qui sont victimes de racisme. Simplement, cela doit se faire dans un cadre républicain. Je refuse que l'on opère des glissements qui nous entraînent au-delà de ce que nous voulons."
Le CCIF dénonce les lois de 2004 et 2010
Si Olivier Faure refuse de donner les noms de ces initiateurs qui lui posent tant problème, la présence du Collectif contre l'Islamophobie en France est très clairement visée. "Lisez la liste de certains signataires et faites une recherche Google, vous verrez les idées qu'ils proposent", abonde un membre de la direction socialiste. Un passage du texte concentre les inquiétudes: la dénonciation de "projets ou lois liberticides". "A quoi fait-on référence? A la loi de 2004 sur l'interdiction de signes religieux à l'école? A celle de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public? Le parti socialiste entend réaffirmer ses valeurs. Nous sommes des Républicains laïcs, que ceux qui veulent croire croient, que ceux qui ne croient pas aient le droit de le faire. C'est notre représentation du vivre ensemble."
Interrogé par BFMTV, Jawad Bachare, le directeur du CCIF a confirmé que la dénonciation des "lois liberticides" annoncée par le texte vise bel et bien les lois de 2004 et de 2010. "Ce qui nous intéresse, nous, c'est de savoir si les lois sont au service des usagers du service public. La loi de 2004 sur les signes religieux à l'école exclut tout un pan des élèves de l'Education nationale au lieu d'inclure", s'est-il défendu.
Une déclaration avec laquelle plusieurs signataires ont bien l'intention de se désolidariser ce mercredi. "Quand j'ai lu le texte avant de le signer, je n'ai pas du tout pensé aux lois 'sur le voile'", s'explique David Cormand, le secrétaire national d'Europe-Ecologie Les Verts. Si Jadot n'a pas pu citer finalement de "loi liberticide" contre les musulmans, il a plaidé une forme d'insouciance: "Je ne dois pas avoir l'esprit suffisamment focalisé sur ce sujet... Je pensais plutôt à la Loi sécurité intérieure de fin 2017 par exemple qui a fait entrer des dispositions de l'Etat d'urgence dans le droit commun... Même si évidemment, cela ne concernait pas spécifiquement les musulmans..." S'il maintient sa signature, défendant la nécessité de se mobiliser contre l'islamophobie, lui ne défilera pas dimanche, rassemblement du Parti Vert européen oblige... en Finlande, loin des débats nationaux.
Une nouvelle mobilisation plus politique?
Au coeur de ce débat, comme toujours à gauche: la définition même de l'islamophobie. Certains l'envisagent comme la nécessaire lutte contre le racisme anti-musulman. D'autres comme l'impossibilité de critiquer la religion en tant que telle, ce qui contreviendrait nécessairement à la laïcité." En 2015, Jean-Luc Mélenchon lui-même refusait de parler d'islamophobie et revendiquait le droit de critiquer l'islam. "On a le droit de ne pas aimer l'islam comme on a le droit de ne pas aimer le catholicisme", avait-il tweeté.
Au sein de La France insoumise, le doute s'installe tout autant. Alexis Corbière jure avoir cru que l'appel avait été lancé par la Ligue des droits de l'homme... Adrien Quatennens a pris soin de faire savoir qu'il ne pourrait prendre part à la manifestation.
Il y a bien un parti à gauche qui réaffirme son soutien à l'opération: Lutte ouvrière. Contactée, Nathalie Arthaud a confirmé sa présence ce dimanche. Une rupture. En janvier 2017, dans une longue démonstration toujours accessible en ligne, le parti évoquait le "piège de l'islamophobie", un terme jugé "ambigu". Dimanche, pourtant, Nathalie Arthaud assume de défiler pour lutter contre l'islamophobie, terme que la porte-parole de LO reprend aujourd'hui à son compte. Elle accuse le président de la République d'instrumentaliser l'immigration et de faire du voile un "problème". Jusqu'à présent, Lutte ouvrière a toujours refusé de participer à des manifestations ou des rassemblements en présence d'organisations accusées de vouloir instaurer un islam politique, parmi lesquelles le CCIF - explicitement cité. Cette fois, Nathalie Arthaud n'en fait plus un problème. "Je pense qu'ils ne seront pas contents de nous voir. Ils ne sont pas les seuls organisateurs à ce que je sache, ils font partie des initiateurs. Nous irons pour défendre nos valeurs. Nous ne croyons pas en Dieu mais nous voulons afficher notre solidarité avec les personnes victimes de racisme."
Pour apaiser ce débat de plus en plus toxique, le Parti socialiste propose d'organiser prochainement un nouvel événement "républicain", contre le racisme. Olivier Faure, le premier secrétaire, a commencé à sonder autour de lui et a d'ores et déjà reçu l'accord de l'un de ses homologues de gauche. Lui n'imaginait pas défiler aux côtés du CCIF. Il résume: "C'est la jurisprudence Desproges, on peut rire de tout mais pas avec tout le monde."
